CHAPITRE III
toute la province accourue pour assister aux funérailles : si quelques personnes périssent étouffées dans cette foule, on les estimera heureuses d'être mortes ce jour-là, et dans un élan d'admiration trop païenne, plus d'un enthousiaste les appellera des victimes funéraires offertes aux mânes de l'illustre défunt*.
Saint Jérôme était encore malade lorsqu'il se retira au désert; sans être Hippocrate, ni Galien, on pouvait aisément prévoir que l'air qu'il respirait dans ces plaines sablonneuses, le spectacle continu de celte nature désolée, les austérités de la vie cénobilique, telle qu'il l'entendait, n'avaient rien de ce qu'il fallait pour rétablir sa faible santé. Il souffrait toujours de violentes douleurs d'estomac ^; cependant il s'était absolument interdit le vin et les mets succulents, il ne buvait que de l'eau et se serait fait un crime d'user d'aliments cuits, regardant cela comme une délicatesse prohibée. Il se livrait quelquefois à des travaux manuels, mais son occupation familière consistait à copier et à transcrire des livres. C'est, du moins, ce qui semble ressortir de sa réponse à Florentins dont il avait reçu une lettre en arrivant au désert^ Après l'avoir remercié de celle amabilité, Jérôme le prie instamment de vouloir bien conlinuer cette correspondance, lien unique de leur amitié naissante; il lui envoie, en même temps, une petite noie de quelques livres qu'il n'avait pas, et il demande à Florentins de les faire copier pour les lui transmettre ensuite. En retour, que Florentins ne taise point les ouvrages qu'il désire, Jérôme est riche en trésors de celte nature, et il a des disciples qui sont antiquaires, c'est-à-dire exercés dans l'art des
* ViLLKMAiN, Tableau de l'éloquence chrédenm : Saint Basile. ' Ep. XVIII, ad Eustocli., t. IV, p. 30. ' Ep. IV, ad Floienlium, 7d., p. G.
copistes^ habiles à transcrire des manuscrits; sans aucun doute, il leur avait enseigné ce moyen d'occuper leurs loisirs dans l'intérêt des lettres, ou tout au moins les faisait-il travailler sous sa direction.
Rufin avait entre ses mains plusieurs volumes que Jérôme réclamait, entre autres certains Commentaires de Rhétitius, évêque d'Autun, où le Cantique des cantiques était expliqué d'une manière sublime'^, les ouvrages de TerluUien, que Paul de Concordia demandait avec insance comme sa propriété, une exposition des Psaumes de David et le livre des Synodes de saint Hilaire, que Jérôme avait copié, comme nous l'avons vu, à Trêves lors de son voyage dans les Gaules. Ainsi, toute la vie du nouvel ermite se partageait entre l'oraison et la lecture ; il trouvait dans les nombreux volumes de sa bibliothèque sacrée une source inépuisable de richesses, dont il se servait pour l'ornement de son intelligence et le sujet de ses méditations.
Il voulut s'appliquer par-dessus tout à bien pénétrer le sens des divines Écritures, aussi celte étude absorbat-elle dès lors la plus grande partie de ses moments. Il ne savait pas encore l'hébreu : mais il ne tarda pas à se convaincre que, sans la connaissance de cette langue, son travail demeurerait stérile, ses recherches infructueuses, car le texte original étant pour lui lettre close, il devait toujours se fonder sur l'interprétation d'autrui, sans jamais pouvoir entrer dans la discussion. L'ennui de jurer toujours sur la parole d'un maître, et l'on sait comment
' Id. « Habeo alumnos qui antiquariœ arti serviunt. » — Le savant doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Le Clerc, nous a fait connaître, dans une étude des plus intéressantes, les services rendus à la littérature par les longs et patients travaux de ces copistes au moyen âge.
* Idem.