‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 53 sur 236 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Jérôme se révoltait à la seule idée de subir un pareil esclavage, le désir très-légitime de prendre de temps en temps en main le flambeau de la critique, de marcher au rayonnement de ses propres lumières, ou bien encore la noble ardeur de voler de ses propres ailes déterminèrent promptement notre saintà apprendre lalangue hébraïque. Toutefois, il n'entreprit pas pour ces seules raisons une tâche aussi ingrate : un autre motif le poussait à s'embarquer dans cette galère, comme il dit dans son langage énergique. Écoutons-le en parler lui-même à Rusticus * : « Dans ma jeunesse, lorsque le désert m'en- « vironnait de sa solitude, j'avais peine à résister à l'ai- « guillon de la chair, aux emportements de ma nature; « en vain j'essayai de la dompter par un jeûne assidu, « mille pensées mauvaises bouillonnaient sans cesse « dans mon esprit. Pour le calmer, je me fis le disciple « d'un de nos frères, c'était un juif converti, et laissant « de côté les pointes de Quintilien, l'éloquence de Ci- « céron, la gravité de Fronton, la douceur de Pline, « j'apprenais l'alphabet, je repassais des expressions qui « me déchiraient les oreilles et me coupaient la respira- « tion^ Ce que j'y ai consumé d'efforts, ce que j'ai rente contré de difficultés, combien de fois j'ai désespéré du (( succès, combien de fois lassé, découragé, j'ai renoncé « à mon entreprise, pour y revenir encore dans un nouée vel élan de mon désir acharné de réussir, moi seul je « pourrais le dire avec connaissance de cause, moi qui « fus le patient, et aussi ceux qui furent les témoins de « mon supplice. » Pour vaincre ses répugances et se briser à celte étude, il copia de sa propre main un exemplaire de saint Matthieu dans le texte original, con-

< Ep. XCV, atl Rusiicum. M., p. 774.

* /cf., « Ut strident ia anhelantiaque verba meditarer. »

serve parles Nazaréens de la ville de Bérée, en Syrie *. Les grandes âmes sont seules capables de celle énergie, de celle force de volonlé, de ce Iravail opiniâlre qui renverse tous les obstacles et surmonte toutes les difficultés. Jérôme retiré dans les rochers de Chalcis, usant sa vie et consumant son ardeur à bégayer des phrases barbares, à transcrire un ouvrage dans une langue qu'il ne sait pas, mais qu'il veut connaître, ne rappelle-t-il pas Démoslhène, la têle à demi rasée, déclamant seul sur le bord de la mer, ou copiant dans sa caverne, aux pâles clartés de sa lampe inspiratrice, jusqu'à huit fois l'histoire de Thucydide. Celui-ci voulait régner à la tribune, dominer au Forum où ses essais avaient été siffles, il aspirait à devenir l'oracle du peuple grec, le défenseur de ses liberlés, le soutien de son indépendance par la puissance de la parole, puissance merveilleuse qui renouvelait les triomphes oratoires de Périclès ébranlant, foudroyant, bouleversant la Grèce. Celui-là semble porter moins haut le but de ses travaux assidus, et pourtant son nom aura tout à coup un immense retentissement dans le monde catholique : le pape lui confie la révision des saints Livres, la chrétienté le considère comme le gardien de la révélation, l'interprète de la parole de Dieu ; il est, comme jadis le saint Précurseur, la voix qui vient enseigner à la terre le sens vrai des divines Écritures.

Jérôme ne tarda pas à se rendre maître du génie de cette langue hébraïque dont les éléments avaient soulevé dans son âme un si profond dégoût; il n'épargna aucune fatigue pour en pénétrer tous les secrets, il eut recours aux maîtres les plus distingués, il s'essaya à toute

* De viris illust., Ul, id., p. 102.

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