CHAPITRE III
sorte d'exercices, et grâce à Dieu, d'une semence amère il recueillit les plus doux fruits. Toutefois, la moisson ne vint pas si tôt que Jérôme n'ait eu auparavant quelques orages à subir, quelques mauvais coups de vent à essuyer. Obligé de s'arrêter dans sa course et de demeurer à Antioche, quand il avait formé le projet de se rendre à Jérusalem, il n'emportait avec lui que sa bibliothèque, composée des chefs-d'œuvre de l'antiquité profane. Ses livres étaient ses amis inséparables et quand les vivants s'éloignaient de lui, au moins pouvait-il compter sur l'inviolable fidélité des morts. Jamais il n'eût pu se résigner à en faire le sacrifice. Cependant le charme de ces lectures agissant toujours avec la môme force sur son âme livrée à la méditation des choses saintes, sa vertu jalouse finit par s'offenser d'un entraînement qui lui semblait un crime. Dans ses pieuses terreurs, il lutta par la prière et la pénitence contre les séductions de la littérature païenne, sirène joyeuse qui suivait ce pèlerin de la science jusqu'au fond des déserts, l'égayant de ses chants mélodieux, sans qu'il lui vînt à l'esprit d'imiter Ulysse et de fermer l'oreille à cette voix enchanteresse. Seulement il cherchait une expiation à ce plaisir qu'il goûtait toujours au commerce des grands génies de la Grèce et de Rome. C'est pourquoi* «je jeûnais, dit-il, avant de lire Gicéron^; après « plusieurs nuits passées dans les veilles, après des larmes « abondantes que m'arrachait la conscience de mes pé- « chés, je prenais Plante. Si, revenant à moi, je me met- « tais à lire les Prophètes, Teur langage me semblait « rude et négligé. Aveugle que j'étais! j'accusais la lu-
' Kp. XVIU, adEustoch. Id. p. 42.
' Heiimann a donné sur ce songe une curieuse étude fntitulée : De extasi Hieronymi anti-cicemniana, in Sylloge, dissent'.. 1, p» â&5.
« mière. Pendant que je servais ainsi de jouet au dé- « mon, vers la mi-carême, une fièvre ardente, nourrie « dans la moelle de mes os, pénétra tout mon corps « exténué, et, chose incroyable, sans me laisser au- V cun repos, elle me dessécha si bien les membres, « que mes os se tenaient à peine. Déjà l'on préparait « mes funérailles, la vie avait abandonné mon corps « glacé, un peu de chaleur faisait encore battre mon « cœur; alors je me crus transporté en esprit devant le (( tribunal du juge suprême. Il était environné d'une si « vive lumière, ceux qui l'entouraient resplendissaient « d'un si brillant éclat, que, retombé sur la terre, jamais « je n'aurais pu y fixer les yeux. Une voix me demanda u qui j'étais? — Je suis chrétien, répondis je. — Tu mens, « dit alors le juge, tu n'es pas chrétien , mais cicérc- « nien, car où est ton trésor, là est aussi ton cœur. — Je « me tus à l'instant; il me fit battre de verges; mais ma « conscience me causait une douleur plus cuisante que « les coups, et je répétais en sanglotant; Seigneur, qui « vous confessera parmi les morts ? Au milieu de mes cris et « de mes larmes, je disais : Ayez pitié de moi. Seigneur, « ayez pitié de moi. Ces paroles se faisaient entendre « malgré les coups dont on ne cessait de me frapper. « Enfin, ceux qui environnaient le juge se jetèrent à ses « pieds, le supplièrent de pardonner à ma jeunesse, de « me donner le temps de revenir de mes égarements, t< que j'en serais puni plus lard, si jamais je lisais encore « des livres païens. Réduit -à de pareilles extrémités, « j'aurais promis bien plus encore : je jurai donc, et, <( prenant à témoin le nom du juge, je dis : Seigneur, si « jamais il m'arrive de garder ou de lire des livres pro- « fanes, je vous aurai renié. — Après ce serment, on me « renvoya, et je revins sur la terre. On fut bien étonné