CHAPITRE III
« de me voir ouvrir les yeux baignés de larmes si abon- « dantes que ma douleur persuada les plus incrédules. Ce « ne fui point là un de ces vains songes qui vous abusent. « J'en appelle à ce tribunal devant lequel je me suis pros- « terne ; j'en atteste ce jugement redoutable qui m'a « tant épouvanté. Plaise au ciel que je ne sois jamais « plus appliqué à pareille question ! J'avais les épaules « meurtries; à mon réveil, je sentais encore les coups: « dès lors je me suis mis à étudier les livres saints avec « plus d'ardeur que je n'en apportai jamais à la lecture « des auteurs profanes. »
Celte page est curieuse, elle nous éclaire sur l'état des esprits, sur le travail des intelligences se détachant peu à peu du paganisme pour adhérer au christianisme. Ce n'était point chose facile de rompre brusquement avec des croyances qui laissaient de si belles pages aux annales de l'éloquence, de l'histoire et de la poésie. Le christianisme apparaissait avec les promesses d'avenir , il se montrait radieux d'espérance; le paganisme était la religion du passé, il avait pour lui le culte du souvenir. Rapprochons du rêve de saint Jérôme un récit des premiers temps du moyen âge ; nous l'empruntons à une vieille chronique qui le met sur les lèvres d'un abbé encourageant ainsi ses moines à copier avec ardeur, non plus des écrits profanes, mais les livres saints ' : « Un « frère, disait Théodoric, abbé d'Ouche, à ses religieux, « demeurait dans un monastère ; il s'était rendu coupable « de nombreuses infractions aux règles monastiques, « mais il était écrivain, il s'appliqua à l'écriture, et copia « volontairement un volume considérable de la divine « loi. Après sa mort, son âme fut conduite pour être exa-
* Ordëric Vital, Histoire de Normandie, liv. 111, collection Guizot, t. XXV, p. «.
« minée devant le tribunal du juge équitable ; comme les « mauvais esprits portaient contre elle de vives accusa- « lions, et faisaient l'exposé de ses fautes innombrables, « les saints anges, de leur côté, présentaient le livre « que le frère avait copié dans la maison de Dieu, et « comptaient, lettre par lettre, l'énorme volume, pour « les compenser par autant de péchés. En(in une seule « lettre en dépassa le nombre, et tous les efforts des dé- « mons ne purent lui opposer aucun péché. C'est pour- « quoi la clémence du juge suprême pardonna au frère, « ordonna à son âme de retourner à son corps et lui « accorda avec bonté le temps de corriger sa vie. »
ïl ne s'agit plus ici, on le voit, que du christianisme : sa grâce a pénétré les cœurs, ses livres ont toutes les attentions, sa victoire est complète. Mais on n'arriva pas à ce résultat décisif sans peine, sans violence, sans déchirement; le songe de saint Jérôme nous offre, sous l'image d'une souffance particulière, le tableau frappant du malaise général, et les plaintes du solitaire de Ghalcis ne sont qu'un faible écho des cris de douleur de l'humanité. Jamais l'antagonisme de la vertu chrétienne et de l'esprit païen ne se montra plus à découvert qu'au IV* siècle, à ce moment décisif où tous deux ne pouvaient plus se trouver en présence sur la scène du monde, pour se disputer la possession des intelligences. Partout la lutte s'engageait, ardente, implacable, dans les affaires publiques, dans le tumulte des camps, dans le secret de la vie domestique, dans les profondeurs même de la conscience, tabernacle sacré de noire libre arbitre. Jérôme fut exposé à tout le feu de l'attaque ; il passa par
* Beugnot, Destruction du paganisme en Occident, — Ozanam, La civilisation au v siècle, t. 1, 6« leçon. —A, de Broglie, l'Église et l'Empire romain.