CHAPITRE III
les péripéties du combat, la victoire vint à pas tardifs couronner ses efforts; après les angoisses de la journée, la nuit ne pouvait calmer l'agitation de ses esprits, et d'affreux cauchemars venaient troubler son cerveau déjà affaibli par une longue et douloureuse maladie. Sous le voile de l'affection qu'il conservait religieusement aux chefs-d'œuvre de l'antiquité, il redoutait de déguiser un attachement trop vif pour l'esprit païen ; il tremblait de ne faire pas un sacrifice assez complet de ses faiblesses, et de présenter un cœur mal disposé aux saintes inspirations de l'esprit chrétien. Ces deux esprits, ces deux religions, comme nous le disions tout à l'heure, se reconnaissaient aisément à des signes non équivoques : l'une marchait à la conquête des âmes, forte de sa foi, de sa morale, de ses cérémonies, confiante dans sa jeunesse, dans ses destinées, comme une de ces vierges d'Israël dont les prophètes ont chanté la vertu, la grâce et la beauté; l'autre se traînait languissamment, perdue de vices et semant la corruption ; elle se soutenait encore par les gracieuses fictions de ses poètes, par l'élégance parfaite de ses écrivains, par Téternelle beauté de ses impérissables monuments ; on eût dit voir une Grecque ou une Romaine échappée de l'orgie, cachant sous de riches parures, sous de brillants atours la fatigue, l'épuisement, la honte et la mort. La lutte devait se terminer par une catastrophe; Eschyle eût épouvanté une autre Atossa, la mère d'un nouveau Xercès, en lui faisant voir en songe deux femmes revêtues, non plus du costume ordinaire des filles de la Grèce et de la Perse, mais habillées, l'une à la mode des païennes, et l'autre à la façon qui distinguait les chrétiennes. Comme dans la vision de la tragédie antique *, ces deux
• Eschyle, Les Perses, songe de la reine Atossa, y. 176 et suiv.
femmes étaient divisées, et toutes deux ne pouvaient s'atteler, selon la parole énergique du vieux poêle, au char de la grandeur romaine; l'une osait bien s'enorgueillir de sa livrée, et supportait patiemment l'esclavage, mais l'autre se cabrait, brisait ses liens, s'élançait hors des entraves. Malheur à tous ceux qui tentèrent de la remettre aux fers! à toi, Julien, l'un des derniers venus! elle s'emporta sous le joug que tu voulais lui imposer; tu tombas, précipité du char de la grandeur, et le bruit de ta chute épouvante encore les nations.
Une de ces femmes fut vaincue, on sait laquelle : de nos jours, après sa défaite, quelques fakirs du catholicisme, comme les appelle M. Villemain^ l'auraient condamnée à être brûlée vive, ses cendres eussent été jetées auvent, et ses trésors voués à l'exécration comme les richesses des Amalécites. Jérôme fut de ceux qui aimèrent mieux la laisser vivre, et il n'encourut pas la malédiction de Dieu, comme Saïil épargnant Agag; il se contenta de la réduire en esclavage, et elle devint la trèshumble servante de la maîtresse du logis; il eut en même temps soin de mettre en réserve ses bijoux et ses parures pour les employer à l'occasion.
Il ne viendra à l'esprit de personne de penser que Jérôme renonça complètement à l'antiquité païenne ; les écrits qu'il a composés depuis ramènent à tout moment notre esprit à Rome ou dans Athènes, et jusque dans ses Commentaires sur l'Écriture sainte, on respire les parfums de l'Hymette et les senteurs de l'Hybla. D'ailleurs, il marchait sur les traces de saint Grégoire de Nazianze, qui ne croyait pas devoir déguiser son admiration pour les anciens; il imitait saint Basile, qui en-
• ViLLEMAiN, Tableau de l'éloquence chrèl. : Saint Basile.