CHAPITRE III
seignait aux jeunes gens l'utilité qu'ils pouvaient tirer des auteurs profanes, et leur apprenait à faire servir au temple du Seigneur les ornements d'or et d'argent ravis aux Égyptiens. En effet, les ouvrages de l'antiquité sont écrits dans un style dont on ne saurait trop louer les qualités et la perfection. Si la passion n'y garde souvent aucun ménagement, le sentiment y parle quelquefois un langage d'une délicatesse exquise; le choix des images, la variété des couleurs, la vivacité du trait charment l'imagination; l'intelligence découvre de grandes pensées à méditer, d'éloquentes vérités à apprendre. C'est une proposition de foi que l'homme aidé des seules forces de sa nature, éclairé des seules lumières de sa raison, est capable de connaître quelques vérités, de pratiquer quelque bien. Les païens n'ont donc pas toujours marché dans les ténèbres d'une insurmontable erreur, ils ont eu des clartés de tout, et alors, pour rendre leurs pensées, la parole se présentait à leur esprit avec des douceurs souveraines, le style devenait, entre leurs mains exercées, un instrument dont jamais personne n'atteindra la finesse et la précision. Ces beautés sans nombre n'avaient pas échappé à Jérôme, il comprit à quelles fins il devait les employer, il s'efforça de les faire passer dans ses écrits pour les enrichir de ces nouveaux trésors. La religion chrétienne n'avait pas encore sa langue, atout moment elle voyait les mots lui faire défaut pour exprimer les nouvelles idées qu'elle apportait à la terre; en face de celte indigence, elle s'en allait de tous côtés demandant, empruntant, fabriquant des expressions pour apporter au mal un remède efficace, et ne laisser à personne le droit de railler sa pauvreté. Dans les premiers siècles, chacun des Pères grecs et latins eut mission de travailler à fixer la langue de l'Eglise
pour la rendre durable; depuis saint Cyrille de Jérusalem jusqu'à saint Jean Chrysostome, depuis Terlullien jusqu'à saint Grégoire le Grand, apologistes, théologiens, moralistes, lous ont fait servir leur science à l'accomplissement de cette œuvre ingrate et périlleuse. Mais saint Jérôme se dislingue entre tous, il est bien le représentant le plus fidèle de cet esprit chrétien en travail de son langage, et on peut lui appliquer à juste titre ces paroles de Montaigne à la louange d'Horace * : « Il veoit plus clair et plus oullre dans les K choses; il crochette et furette tout le magasin des « mots et des figures, pour se représenter, et les lui « fault oultre l'ordinaire, comme sa conception est « oultre l'ordinaire. »
Jérôme continua donc de cultiver les lettres païennes en dépit de son méchant rêve; aussi Rufin avait-il fort mauvaise grâce à lui reprocher d'avoir manqué à ses engagements % de s'être parjuré, comme si notre saint docteur avait pu songer sérieusement à tenir une promesse faite en dormant, ou, du moins, sous l'inspiration d'une véritable hallucination causée par l'agitation de ses esprits.
Le sophiste Prodicus a représenté, dans une de ses déclamations, Hercule entre le vice et la vertu; l'allégorie devint célèbre dans l'antiquité % car elle offrait, sous le voile des hésitations du héros, le tableau saisissant des tentations qui viennent assaillir chaque homme en particulier. Pour donner une idée nette et précise de
' Essais de 3[o7itaigne, liv 111, ch. v.
» Apol. adv. Ruf., t. IV, lib. 1, p. 385.
^ Cette allégorie a été développée par Xknophon, 'Memorahilia, II, i, 21 j par CicÉRON, De officiis, I, 82 ; par Silius Italicxs. Voir sur ce sujet une note savante de M. Henri Martin, Memorahilia, II, p. 12 et suiv.