CHAPITRE III
l'état de saint Jérôme au moment où nous l'avons vu se débattre contre les angoisses de sa terrible vision, nous ne voudrions pas le montrer entre le vice et la vertu, comme l'Hercule de Prodicus, nous aimerions mieux le placer entre la vertu chrétienne et la vertu païenne. L'une est belle et noble; elle paraît ornée de sa seule pureté, portant dans ses regards la pudeur, dans son extérieur la décence; simple dans sa beauté, elle rejette la recherche et l'affectation, les vaines parures lui déplaisent également, elle est vêtue d'une robe blanche. L'autre est amaigrie et desséchée, son regard est fixe, sa parole est sévère; elle ne permet aucun plaisir, aucune jouissance, elle ne promet que des larmes, des fatigues et des dangers. Saint Basile nous a dépeint celle-ci sous ces sombres couleurs ^ Xénophon nous a laissé le gracieux portrait de l'autre ^ Jérôme hésite entre les deux, il a peur que ses affections ne soient pour la première, il s'efforce de n'estimer que la seconde, et pour s'y attacher pleinement, entièrement, pour aimer davantage la solitude, la retraite où elle fleurit, il entreprit d'écrire la Vie des illustres anachorètes, dont la pénitence avait étonné les chrétiens eux-mêmes, dont les vertus austères servaient d'exemple aux aspirants à la vie du désert.
N'était-ce pas encore là une ruse de Jérôme, luttant contre lui-môme, un artifice pour se tenir en garde contre son humeur inquiète, pour combattre les tentations qu'il sentait peut-être déjà de quitter les rochers de Ghalcis? Historien, il allait évoquer les ombres des fondateurs du monachisme, lever le voile qui avait dérobé leurs actions aux yeux de la foule, parcourir leur vie si dénuée d'intérêt, si vide, si monotone au sens
' Saint Dasile, Discours aux jeunes gens. ^ Xé.nophon, loc. cit.
du siècle, si pleine de mérites devant Dieu. A la vue de ces modèles, ne senlirail-il pas se confirmer son dessein de les suivre, el ne renverrait-il pas bien loin toute idée de quitter la voie encore resplendissante des traces qu'ils y avaient laissées! Saint Paul s'offrit tout d'abord à son imagination frappée des rudes austérités de la Thébaïde : saint Paul, le premier ermite, le prince des anachorètes, le coryphée du monachisme, la souche d'où sont sortis les rameaux de l'arbre monastique dont les racines s'étendirent si loin en Orient. Ce choix permit à Jérôme de révéler au monde la vie toute céleste de ces humbles moines, sublimes candidats de l'éternité, pour les appeler du nom que Tertullien donnait à Élie', qui faisaient sur la terre un noviciat du paradis, un apprentissage des joies réservées aux élus.
La Vie de saint Paul est un tableau détaché de la longue galerie des Pères du désert, c'est une des pages les plus intéressantes des annales de la Thébaïde; elle est écrite dans un style dont lapureté rappelle le langage des meilleurs auteurs, et fait deviner un admirateur enthousiaste de la belle latinité. La couleur est bien celle de l'antiquité, ce sont les usages, les habitudes des anciens jours : Paul et Antoine rappellent Ulysse et Alcinoûs : l'entretien de ces deux vieillards âgés, l'un de cent treize ans, l'autre de quatre-vingt-dix, reporte l'esprit aux longues causeries du bon Homère, et je ne vois rien de comparable à la question du vieux solitaire liant conversation avec le visiteur qui venait troubler ses quatrevingts ans de silence : « Narra mihi quomodovaleat genus humanum. » Épiménides ne dut pas interpeller autrement le premier homme qu'il rencontra, après avoir
* Tertul., De Elia, in libro De resurrectione earnis, cap. lviii.