CHAPITRE III
dormi, dit-on, son sommeil de cinquante ans : « Ditesmoi comment se porte le genre humain. » Comment va ce pauvre malade que j'ai laissé dans un si triste état? Paul avait quitté le monde au moment où la rage des persécutions faisait croire à l'arrivée de l'Antéchrist, à l'accomplissement prochain des prophéties de l'Apocalypse. Ces paroles, sublimes de détachement et d'abnégation, sont l'expression la plus vraie, la plus profonde de cette vie cachée en Dieu, que le grand apôtre, le premier, avait dans ses lettres enseignée à la terre.
Nos deux ermites se donnent le baiser accoutumé, touchant symbole de la paix qui régnait entre les premiers chrétiens, et qui semble, avec la juslice, s'être envolée au ciel, en nous disant un long adieu; aussitôt la plus douce familiarité vient animer leur causerie; Paul et Antoine se connaissaient, s'aimaient déjà avant de s'être rencontrés. L'urbanité dont ils font assaut est tempérée par un charmant abandon, elle est adoucie par une grâce naïve qui leur fait différer jusqu'au soir le moment de prendre leur modeste repas, tout en se renvoyant l'un à l'autre l'honneur de rompre, le premier, le pain qu'un corbeau avait miraculeusement apporté ; pour trancher la difficulté, pour terminer cet aimable différend, chacun prit un bout et le pain se partagea en deux portions égales. Le sentiment qui unit, qui attache les deux amis a déjà une délicatesse exquise, des attentions touchantes : en effet, pressentant sa fin prochaine, Paul veut épargnera Antoine la douleur de le voir mourir, il a recours à un innocent artifice pour éloigner son ami, il le prie d'aller chercher, pour l'ensevelir, le manteau qu'il avait reçu de saint Athanase.
Ce récit est émaillé de souvenirs anciens, de citations poétiques : on dirait des fleurs fraîchement cueillies dans
les serres de Rome, aux jardins de Salluste, et effeuillées dans les sables, sur les rochers de la Thébaïde. La grotte où saint Paul s'était retiré avait servi, au temps où Antoine et Cléopâtre gouvernaient l'Egypte, à une bande de faux monnayeurs qui avaient établi là leur demeure et leurs ateliers'. Des marteaux et des enclumes, qui portaient l'empreinte *dont on frappait les pièces, attestaient, sous la rouille, la qualité et l'état des propriétaires qui avaient précédé le pieux ermite dans sa caverne.
Saint Jérôme s'est arrêté surtout, avec une extrême complaisance, à nous parler d'un incident assez extraordinaire qui suspendit la marche de saint Antoine au milieu du désert, où il cherchait la retraite de saint Paul : ce fut l'appariiion de ces deux êtres monstrueux qu'il appelle, l'un hippocentaure et l'autre salyre\ Dans la seconde rencontre surtout, Jérôme ne veut voir qu'une chose ordinaire, qu'un fait purement naturel; il est pourtant assez difficile d'accepter et de défendre son sentiment. Nous devons, d'ailleurs, nous tenir en garde contre la crédulité avec laquelle les saints Pères ont accueilli certains phénomènes physiques, qu'ils n'avaient pas euxmêmes observés et qu'ils ne connaissaient que sur les données singulièrement controuvées d'un peuple ignorant et grossier. Saint Augustin parle de ces satyres, et voici ses paroles' : « C'est un bruit très-répandu, plu- « sieurs en ont fait l'expérience, d'autres l'ont entendu « dire à ceux qui l'avaient éprouvé, qu'il existe des syl- « vains, des faunes, des incubes dont la 'rencontre n'est u pas à souhaiter aux femmes. » Dans son Commentaire
* Viia sancti Pauli ercmitœ, t. IV, p. 70.
* Idem.
* Saint Aug., De civil. Dei, liv. XV, ch. xxiii.