‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 61 sur 236 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

et d'Eusébius arrivèrent à Anlioche à l'adresse d'Evagre, qui s'empressa de les faire parvenir à son ami. La joie qu'en ressentit noire anachorète fut si vive, qu'il la comparait lui-même à celle qui remplit l'âme des Romains quand, après la bataille de Cannes, ils apprirent que Marcellus avait tenu en échec, devant Noie, l'armée victorieuse d'Annibal'.

Une de ces lettres ouvrit au cœur de Jérôme une douloureuse blessure. Sa sœur, demeurée seule, était tombée comme la vigne détachée de l'ormeau qui lui prêtait son appui. Elle n'avait pu résister au vent de la tentation. On comprend l'émotion pénible à laquelle cette nouvelle dut livrer l'âme de Jérôme. Il avait la triste expérience de ces misères, et quand il se représentait l'image de sa sœur humiliée, rougissante, n'était-ce pas à lui qu'il appartenait de dire avec Virgile qu'il aimait et qu'il connaissait si bien'' :

Non ignara mali, miscris succurrerc disco.

Et puis Dieu ne mesure-t-il pas le vent à la toison de la brebis ? Il ne laissa pas Jérôme sans consolation, car Julien annonçait à son ami que l'illusion n'avait duré qu'un moment : le charme était rompu ; touchée par la grâce, la sœur de notre saint lavait déjà dans les larmes du repentir la honte de sa chute et le souvenir de sa faiblesse K

Jérôme n'eut garde de se laisser vaincre en urbanité. Il ne tarda pas à répondre à ses amis; parmi ces lettres qui accompagnaient laVie de saint Paul, se trouvait une épître dédicatoire de l'ouvrage à Paul de Concordia^ C'est un petit chef-d'œuvre, où Jérôme jointàl'expression

' Ep.VII,td.

* Virgile, Enéide, cJiant I, v. 630.

* Ep. VI, ad Julianum, t. IV, p. 13

* Ep. X, ad Paulum, id., p. 16.

d'une affection profonde quelques traits d'une fine plaisanterie, et par-dessus tout une complaisance délicate à alléger le fardeau des cent années qui pesait sur les épaules de son vieil ami. Il commence par déplorer la brièveté de la vie encore hâtée par la corruption du genre humain: neuf cents ans semblaient une nouvelle immortalité accordée àrhomme,mais les crimes des géants firent restreindre cette période qui est allée se rétrécissant d'âge en âge, au point d'exciter presque les regrets de ceux qui se voient vivre au delà de quatre-vingts ans*. Ce début duns une lettre ferait venir à l'esprit du critique certains vers d'Horace^; mais Jérôme nous a prévenus, et il compare en souriant son exorde à celui du poëte qui va chercher dans l'œuf de Léda l'origine de la guerre de Troie. Il fait ensuite l'éloge du sémillant vieillard qui, frais et rosé, vif et joyeux, ne voyait pas sa main tremblante laisser égarer la pointe du stylet à travers les lignes tracées sur ses tablettes. Contrairement à leur manière de faire, les ans avaient passé, sans enlèvera Paul de Goncordia aucun desavantages du corps, aucune des qualités de l'esprit.

Dans celte lettre, Jérôme a tout l'air d'un enfant gâté qui vient solliciter une faveur : s'il craint un refus, il aborde sa mère en la caressant : pour préparer le gain de sa cause, il a recours à mille câlineries, il prend vers son but le chemin le plus long pour éluder les obstacles et

' Ep. X, id., p. 16.

* Horace a dit :

Singula de nobis anni prœdantur euntes.

(Liv. II, ep. 11, à Florus.) Et ailleurs :

Multa ferunt anni venientes commoda secum, Multa recedentes adimunt.

{Art poétique, v, 17G.)

Page 1