CHAPITRE III
n'a-t-il pas enseigné l'art de remplacer le papyrus par le parchemin? Pourquoi faut-il qu'elles soient si rares? Les vieux latins , qu'Ennius appelle Casciens , savaient eux-mêmes au milieu de leurs forêts, malgré leurs mœurs sauvages, en dépit de leur caractère inhospitalier, longtemps avant l'invention du papyrus et du parchemin, s'écrire sur des tablettes de bois poli, ou sur des écorces d'arbres préparées àcet effet. Aussi, les courriers chargés de transmettre ces missives à leur adresse , portaient-ils le nom de Tahellarii, et les écrivains de cette époque s'appelaient Librarii, de l'écorce des arbres qui servait à leurs travaux littéraires. « Faut-il donc, » s'écrie tristement, après cette pointe d'érudition, notre saint ermite, faut-il « laisser perdre ou négliger dans un siècle de lumières, « au sein d'une société civilisée, un usage dont ces « hommes grossiers et ignorants avaient deviné les « charmes et compris la douceur*. )>
Mais au nombre des amis dont le commerce lui était si doux, il y en avait un que l'ermile de Chalcis préférait à tous les autres, c'était Héliodore. Leurs relations étaient devenues plus intimes pendant ces longues courses qui les avaient amenés à Anlioche , et l'affection de Jérôme pour Héliodore s'était accrue de toute l'amitié qu'il portait jadis à Bonosus avant que celui-ci se fût retiré du monde. Héliodore avait promis de suivre notre saint au désert et d'embrasser comme lui la vie cénobitique : nous avons vu^ qu'en quittant Antioche, rappelé dans Aquilée par des affaires pressantes, il lit espérer que son absence ne serait pas de longue durée, et que bientôt il reviendrait prendre une cellule à côté de celle de son ami. Celui-ci devait écrire, dès qu'il aurait choisi le lieu
' Ep. VIII, ad Niceam. Id., p. 15.
' Voir cirdessiis, saint Jérôme à Antioche, p. 83.
de sa retraite, afin de lui rappeler sa promesse et l'exhorter à la remplir. Jérôme était trop grand épistolier pour oublier pareil engagement et manquer à ce devoir de l'amitié; à peine fut-il retiré au désert de Chalcis, que sa première pensée fut pour Héliodore; il voulait, avant tout, lui faire tenir cette lettre si vivement demandée, si impatiemment attendue*.
Le nouvel ermite se trouvait sous le charme de la solitude, objet constant de ses vœux et de ses soupirs ; son âme était toute éprise des attraits mystérieux de la retraite , le calme et le silence élevaient sa piété sur les ailes d'une exaltation passionnée, il n'eut qu'à laisser parler son cœur ému ; le souffle de l'inspiration l'emporta bientôt, il composa un hymne, un chant de triomphe en l'honneur de la vie monastique. Il a mis en œuvre toutes les ressources de l'éloquence pour éclairer, loucher, entraîner Héliodore : il prie, il pleure, il menace tour à tour; il invoque les sentiments délicats de cette charité sainte qui redoute les dangers du monde et soupire après les douceurs de la solitude ; il emprunte aux saintes Écritures les expressions les plus énergiques, il demande au Saint-Esprit les paroles les plus -ardentes pour dire les avantages et célébrer les joies de la vie cachée en Jésus- Christ; puis, tout entier à son enthousiasme érémitique, l'âme, dirait-on, désormais insensible à toutes les affections de la terre, il conseille à son ami de briser héroïquement les attaches qui peuvent encore retenir son cœur captif, il l'exhorte à ne pas reculer devant le sacrifice des plus douces, des plus légitimes affections de la famille ^ : « Quand même ton neveu en bas « âge se suspendrait à ton cou, quand même ta mère,
• Ep. V, ad Hellodorum. Id., p. 6.
• Idem, p. 7.