CHAPITRE III
« les cheveux épars et les vêlements déchirés, te mon- « trerait les mamelles qui t'ont nourri, quand môme ton (( père gisant sur le seuil s'offrirait à tes pas, marche, foule « aux pieds ton père, et d'un œil sec cours embrasser l'é- « lendard de la croix. La piété seule peut à ce point faire « oublier la nature. » Enfin, emporté par un de ces bonds, par une de ces vives et impétueuses saillies que Bossuetregarde comme familières à l'ode, Jérôme devenu tout à coup le poêle de la vie monastique , cède entièrement au transport qui l'anime \ <( 0 désert, s'écrie-l-il, « ô c'ésert émaillé des fleurs du Christ, ô solitude où se « trouvent les pierres qui dans l'Apocalypse servent à la « construction de la cité du grand roi ! ô retraite, où (( l'on jouit de la familiarité de son Dieu! Que fais-tu, « mon frère, au mil'eu du monde! Eh quoi! n'est-il pas « trop petit pour loi? Combien de temps encore l'ombre « de ta maison pèsera-l-elle sur loi? Combien de temps « encore gémiras-tu dans la prison de tes cités enfu- « mées? Crois-moi, je ne saurais dire les clartés qui « m'environnent. On peut ici, laissant de côlé son corps, « ce triste fardeau, s'envoler vers les régions que la plus « pure lumière inonde de ses feux resplendissants. »
Quelques images choisies, quelques comparaisons inspirées par la connaissance delà littérature païenne, certaines allusions à des usages anciens, des ornements fournis par les poêles de l'antiquité reposent agréablement l'esprit agité, troublé par ces éloquentes exhortations. La passion profonde de cette vie qu'il célèbre, le désir ardent de la réveiller dans l'âme d'Héliodore ont soutenu l'effort de Jérôme ; et malgré quelque recherche, quelque affectation qu'il a lui-même critiquée", celle
' Ep. V, id., p. 11.
• Ep. XXXIV, ad NepotianufH. Id., 257.
lettre est, à bon droit, comptée parmi ses compositions les plus remarquables. Aussi quand elle arriva dans Aquilée, chacun voulut la lire , on en prit différentes copies, et à Rome le sentiment d'admiration fut si vif, que plusieurs eurent bientôt fait de l'apprendre pour l'avoir toujours présente à la mémoire *.
Héliodore ne se rendit pourtant pas à celte voix amie qui lui faisait entendre un appel si puissant ; il demeura dans sa patrie, où il ne tarda pas à entrer dans les ordres sacrés, pour devenir ensuite évêque d'Altino, qu'il édifia par sa science et ses vertus*.
Cette correspondance active, ces demandes de lettres nous intéressent d'autant plus que nous y retrouvons quelques traits des conditions et humeurs* de saint Jérôme; ces efforts incessants pour combler le vide qui s'élargissait autour de lui, donnent une plus entière et plus vive connaissance de son cœur, en mettant en lumière l'étrange originalité de son caractère. Quelle bizarrerie ! que de contradictions! Il est dans la solitude, il recherche la société: il ne peut parler, il veut au moins écrire ; il n'a personne dans sa cellule, il évoque l'image de ses amis absents ; il étudie les morts, sa pensée est toute occupée des vivants ; séparé du monde par la force de sa volonté et par les plaines sablonneuses qui l'environnent, sa pensée et son imagination le rejettent dans la vie publique, du désert il aspire vers la foule; on le dirait alors tourmenté de la soif de cette agitation extérieure dont le bruit l'ennuyait si fort, et paraissait naguère incompatible avec ses goûts pour la retraite et le silence.
* Ep. LXXXIV, ad Oceanum de morte Fabiolae. Id., p. 662.
* Ep. XXXV, ad Heliodorum. Id., 270.
* Essais de Montaigne, Averlissement au lecteur.