‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 65 sur 236 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Jérôme avait cru rencontrer dans les silencieuses cavernes de Chalcis un port de relâche où son âme, battue par les orages, trouverait un refuge contre la violence des tempêtes. A l'abri des dangers du monde, en garde contre ses perfides suggestions, seul avec ses remords, il espérait pleurer là les écarts de sa jeuresse et expier, dans les rigueurs de la pénitence, les tristes hommages qu'il avait offerts au démon de la volupté. Mais il ne tarda guère à s'apercevoir qu'un ennemi impitoyable, pareil au vautour que la Fable fixait au cœur de l'antique Prométhée, l'avait lui-même suivi dans sa fuite * ; cet ennemi, qui s'attachait jadis aux os de saint Paul, et dont le grand Apôtre déplorait amèrement les humiliantes attaques % se dressa de nouveau, terrible et menaçant, pour combattre Jérôme et lui disputer énergiquement la victoire. Chassé de la forteresse où il avait régné en souverain, il s'en vint, pareil à l'esprit impur de l'Evangile*, errer sur les rochers de Chalcis, et il sembla redoubler de rage par les terribles assauts qu'il livrait à la vertu du jeune ermite. Dans ces affreuses solitudes dévorées parles ardeurs du soleil, Jérôme sentait son imagination s'enflammer, son cœur se troubler, sa volonté chancelante prête à incliner au mal dont sa mémoire n'avait pas perdu les enivrants souvenirs; il croyait tout à coup assister de nouveau aux coupables délices de Rome, il se voyait en esprit transporté au milieu des danses où les vierges romaines l'entraînaient dans un tourbillon d'or et de soie. Ces images séduisantes l'éblouissaient de leurs perfides couleurs, semblables aux torches ardentes que des fées malignes font, suivant la

* Ep. XVI, ad Damasum papam. Zd., p. 22.

' Ep. I, ad Corinlli., cap. xii, 7

^ Évangile selon saint Luc, ch. xi, 24.

croyance populaire, tourner rapidement aux yeux du voyageur attardé dans les montagnes; pris de vertige à ces folles clartés, il ne tarde pas à quitter le sertier, il s'égare, tombe et roule dans les abîmes où ces fées maudites descendent en ricanant pour manger sa chair et boire son sang.

Ah ! que Lacordaire avait bien compris les angoisses de cette lutte, lorsque s'imaginant courir les mêmes dan- -gers et prêt à céder au même vertige, il écrivait, j'allais 4\re sur une terre étrangère, parce- que ce n'était plus ici, et que nous n'étions pas là pour l'entendre ' : « Moi, « comme vous, fils de la liberté et fils de la passion, un « pied sur cet abîme qui a été le mien et qui peut le re- « devenir si la grâce divine m'abandonnait, je me sens <( étourdi et tremblant, mon regard se trouble et ma M main cherche à terre le caillou dont saint Jérôme se « frappait la poitrine, lorsque ce grand homme, au fond « des déserts, mal rassuré par le travail et la solitude « contre les souvenirs de sa jeunesse, croyait voir les « beautés de la Rome païenne passer et repasser devant « ses cheveux blanchis pour les solliciter encore et les « déshonorer. »

L'âme de Jérôme est encore toute frémissante des combats qu'il a livrés, quand il fait à Eustochiumle tableau si vrai, si passionné, si chaste de ses douloureuses épreuves^. « Mon visage était pâle de jeûnes, et dans « mon corps glacé mon âme brûlait de désirs ; dans ma « chair morte d'avance l'incendie des passions seul se <( rallumait encore. Alors, privé de tout secours, je me « jetais aux pieds de Jésus, je les arrosais de mes larmes, « je les essuyais de mes cheveux et je domptais ma chair

* Conférences de Toulouse, Ile; De la vie des Passions.

• Ep. XVni, ad Eustochium, t. IV, p. 30.

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