‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 66 sur 236 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

« rebelle par des semaines d'abstinence. Je ne rougis <( point de confesser ma misère, j'en suis plutôt à regrel- « ter de n'être plus ce que j'étais. Je me souviens, en « effet, d'avoir plus d'une fois passé le jour et la nuit « ertière à pousser des cris, et je ne cessais de me frap- « per la poitrine jusqu'au moment où le Seigneur par- « lait, et ramenait la paix dans mon âme. Je redoutais « l'asile même de ma cellule, il me semblait complice de « mes pensées. Irrité contre moi-même, je me traitais « avec la dernière rigueur, je m'enfonçais seul dans le « désert, et si je découvrais une vallée profonde, une « montagne abrupte, une roche escarpée, c'était là le « lieu de ma prière, la prison où j'enchaînais mon misé- « rable corps. Souvent, le Seigneur m'en est témoin, « après avoir beaucoup pleuré, après avoir longtemps <( tenu mes regards fixés au ciel, je me voyais transporté « au milieu des chœurs des anj^es, et, triomphant d'al- <( légresse, je chantais : Seigneur, nous courrons après « vous, attirés par l'odeur de vos parfums. »

A l'entendre, on comprend mieux Bossuet, disant dans son langage énergique et précis * : « Soyons toujours en « garde contre nous-mêmes : nous avons à entretenir un t< édifice branlant; pour en soutenir la structure qui se « dément de toutes parts, il faut être toujours vigilant, « toujours attentif et en action, étayer d'un côté, réparer « de l'autre, affermir le fondement, appuyer cette mu- « raille caduque qui entraînera tout le bâtiment, recou- « vrir le comble; c'est par là que la faiblesse succombe, « c'est par là que les pluies pénètrent. »

Ces terribles épreuves étaient le creuset où la vertu de Jérôme achevait de se purifier; la douleur put lui arra-

• Sermonpour la Circoncision, 11 point.

cher une plainte, un cri d'angoisse, mais il ne faiblit point au feu, et quand la flamme s'est éteinte, il nous fait d'une voix émue la description de l'incendie dont il a surmonté les ardeurs. C'est un vaillant soldat, tout bouleversé de la lutte qu'il vient d'engager; pâle encore du danger qu'il a couru, haletant des efforts qui lui ont valu la victoire, il entonne sur le corps de son ennemi, vaincu et désarmé, un chant de triomphe, un cantique d'actions de grâces au Dieu prolecteur qui l'a couvert de son égide.

Au milieu de ces violentes tentations qui troublaient si fort la paix de son âme, en dépit des étranges contradictions qui tenaient sa volonté en suspens, Jérôme soutenait héroïquement la vie qu'il avait embrassée; une occasion vint tout à coup le solliciter à quitter sa solitude pour essayer si le monde n'apporterait pas quelques distractions à son humeur inquiète, si la défense de la vérité n'offrirait pas un aliment à la dévorante activité de son esprit.

L'Eglise d'Antioche était alors déchirée par des factions rivales, dont les discussions acharnées mettaient en péril la foi non moins que la tranquillité des fidèles. Les catholiques et les ariens avaient réuni, en 361, leurs suffrages sur la tête de Mélèce, évêque de Séhaste, pour l'élever au siège patriarcal où Eustalhe n'avait pas encore été dignement remplacé '. Dans son premier discours, le nouveau prélat fit une déclaration de foi qui déplut aux Ariens '.comme ils avaient travaillé à son élection, ils voulurent renverser ce qu'ils avaient édifié, et ils lui opposèrent, comme rival, un certain Euzoïus, qu'ils firent sacrer archevêque et patriarche d'^Vnlioche'. D'un autre côté, les catholiques fervents, désignés sous le nom

' RuFiN, Hisf. eccles., liv. I, ch. xxiv.

* Le Nain de Tillemont, Saint Jérôme, art. XVL

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d'Eustalhiens, qui avaient énergiquemenl repoussé tout commerce avec les évêques ariens, successeurs d'Eustathe, ne pouvaient pardonner à Mélèce d'être en partie redevable de sa dignité à la faveur et aux suffrages des hérétiques ' : comme s'il fallait lui faire un crime d'avoir su mériter la confiance des catholiques, sans encourir la haine des ariens. Les esprits s'étaient irrités, car tel est le sort des choses d'ici-bas, l'excès du bien devient souvent un mal. Lucifer, évêque de Caralis, crut avoir trouvé un moyen de terminer ces tristes querelles. C'était un prélat dont le nom faisait alors autorité dans l'Eglise^; il jeta les yeux sur un saint prêtre nommé Paulin, lui donna la consécration épiscopale et le proposa comme patriarche d'Antioche ^ Ceci se passait en 362. L'intention de Lucifer avait été bonne, il espérait calmer ainsi les ressentiments particuliers et réunir tous les dissidents dans l'amour et la soumission au nouveau pontife. Cependant, le mal ne fit que s'aggraver; la situation se tendit davantage, car il y eut ainsi trois évêques, et chacun avait son parti. Les Ariens suivaient Euzoïus; rOccidenl avec l'Egypte entra en communion avec Paulin; l'Orient tint pour Mélèce, surtout après le synode d'Alexandrie qui, tout en condamnant les fauteurs de l'arianisme, ordonnait de reconnaître les évêques et les prêtres qui auraient communiqué avec les Ariens, ceuxlà même qui auraient dû leur élection à l'appui des hérétiques*.

Pour combler la mesure des maux causés par ces discordes, le savant évêque de Laodicée avait jeté le voile

* Vai.larsii etMAFF^i, Vitasancti Hieron., cap. xi.

* A. DE Broglie. L'Église et l'empire romain, pars. H, t. I, p. 239, 253, 209, 350.

' Le Nain de Tillemont, loc. cit.

* Ce synode fut convoqué à Alexandrie en 372.

dont il couvrait depuis longtemps ses erreurs. Une fois hérétique déclaré, Apollinaire ne garda plus de ménagements et ne songea qu'aux moyens d'assurer le développement de sa secte. C'est pourquoi, en 376, il promut lui-même à la dignité de patriarche d'Antioche, un nouveau candidat nommé Vital*. C'était un prêtre de son parti qui, celle même année, arrivait de Rome, où il avait trompé Damase par ses artifices, en lui faisant accepter une profession de foi équivoque*^. Trop confiant en ce misérable, le pape le renvoya à Antioche avec une lettre où il priait Paulin de le recevoir en sa communion ; celle lettre fut bientôt connue dans la ville; elle attrista profondément Mélèce, tandis que les partisans de Paulin l'accueillirent avec des transports de joie, comme un témoignage du souverain pontife en faveur du patriarche qu'ils reconnaissaient. Pendant ce temps, Vital, débarrassé de son masque et sacré par l'évêque de Laodicée, se faisait le fauteur de la nouvelle hérésie, le protecteur des Apollinaristes.

Le parti de chacun de ces patriarches se rendit coupable des plus funestes excès, et saint Jérôme eut tout à souffrir de leur intolérance respective, aussi se prenait-il à aimer mieux demeurer parmi ses bêles féroces, que d'nabiter au milieu de pareils chrétiens*. Cependant chacun voulait l'attirer dans son camp, car son génie, sa science, ses austérités, sa vertu le faisaient déjàregarder comme une des gloires de l'Église. Mélèce, Paulin et Vital lui soumettaient leurs déclarations, sortes de circulaires ou de mandements au moyen desquels ils espéraient chacun former et éclairer l'opinion publique ; ils

* Vallausii et MAFFiEi. Vita sancli Hiéron., loc. cit.

* Id. — Le Nain de Tillemo.nt, loc. cit.

8 Ep. XV, ad Marcum presbyterum. t. iV, p. 22."

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