CHAPITRE I
cherchant le calme pour son âme inquiète, le silence pour ses vastes études. Il était loin d'affecter la froide indifférence de ces stoïciens qui auraient vu, dit-on * , sans sourciller, le ciel s'écrouler sur leurs têtes et la terre s'abîmer sous leurs pas ; Jérôme était une de ces grandes âmes qui ne demeurent pas insensibles aux malheurs de l'humanité ^, il versait des larmes sur le sort de l'ancienne société, mais il signalait avec joie l'avénement heureux d'une civilisation nouvelle.
Quand un oiseau, fort de ses ailes, s'est élancé dans les airs, comment retrouver la branche où se balançait le nid qui l'a vu naître? Saint Jérôme quitta, jeune encore, la contrée où il avait reçu le jour, il vint de bonne heure demander à Rome des docteurs pour éclairer sa foi, des maîtres pour développer son intelligence. Plus tard, il revit la ville éternelle, où il fit admirer, avec la hauteur de son génie, l'étendue et la variété de ses connaissances. Il devint l'âme de cette société chrétienne qui, émerveillée de sa science des livres sacrés, l'écoutait avec la docilité confiante et respectueuse qu'elle avait déjà accoutumé de prêter au langage des saintes Écritures.
Présent, on l'interrogeait de vive voix ; absent, on le consultait par lettres, il avait la renommée de ces vieux maîtres d'éloquence autour desquels se pressait, au dire de Cicéron et de Suétone, la jeunesse romaine curieuse de pénétrer les secrets de l'art oratoire. Bientôt on se contenta de voir briller celte lumière, de sentir sa douce
' Si fractus illabalur orbis,
Impavidum ferient ruinœ.
(Horace, lib. III, ode III.)
* Sunt lacrymœ rerum, et inentem morlalia tangunt.
(Virgile, Enéide, liv. I, v. 462.)
influence, et nul ne s'enquit d'où elle venait, en quel endroit elle avait pris naissance. Contents de voir leurs campagnes fécondées par les eaux du Nil, les Égyptiens ont-il souci de savoir les montagnes où la Providence a caché les sources de ce fleuve ?
On finit donc par ne plus savoir au juste le lieu où naquit saint Jérôme. Est-ce le signe précurseur de cette vie aventureuse qui sera la sienne? N'en est-ce pas plutôt la conséquence? Quoi qu'il en soit, il partageait en cela la fortune d'Homère, seulement sept villes ne firent pas, à saint Jérôme, l'honneur de se disputer sa naissance'. Du reste, on ne connaît pas non plus exactement l'année où il vint au monde; et, comme si tout devait être incertain dans cette existence, on ne s'accorde pas même sur les noms qu'il a portés. Ne trouverions-nous pas dans saint Jérôme lui-même quelques lueurs, je n'oserais dire, pour dissiper entièrement les ténèbres qui se font à l'entrée de notre sujet, mais au moins pour éclairer notre choix entre les différentes opinions, et fixer celle qui semblerait le mieux s'accorder avec les témoignages de notre saint lui-même?
Sur les confins de la Dalmatie et la Pannonie, les Goths ou, selon Paul Warnefride'^, les Lombards, qui d'ailleurs n'étaient qu'une tribu de celte grande nation barbare, ravagèrent en 365 une petite ville nommée Slridon, où saint Jérôme a placé lui-môme le berceau de ses premières années ^ De là, les uns ont voulu en faire un Dalmale, les autres un Pannonien, selon la position qu'ils donnaient à sa ville natale. C'était sans doute
* Smyrna, Rhodez, Salamin, Colophon, Cliios, Argos, Athenœ;
Orbis de patrià ccrtat, Homne, tuà.
' Waiinefridi:, De gestis Longohardontui , aputl Mnratori, t. I. ^ De viris illvstribus. — Sancti Hieronymi Opéra. T. IV, pars H. Ed. bénédictine, p. 128. — Taris, Rigaud, 1";0G.