CHAPITRE III
Depuis deux ans, ces discussions ne lui laissaient aucun repos, elles venaient le troubler jusque dans les profondeurs les plus reculées de sa retraite, et il voyait avec une amère douleur ses compagnons du désert prendre eux-mêmes parti contre lui. C'était une occasion favorable pour Jérôme d'écouter les aspirations de son cœur; il commençait à soupirer après une vie moins solitaire, moins dépouillée des charmes que l'amitié fidèle sait répandre sur les plus tristes jours. Avant de céder à cette tentation, il écrivit à un certain Marc, prêtre de Théléda, au pays de Chalcis, où Théodoret place le monastère de saint Eusèbe*. Marc avait aussi embrassé la vie monastique. Il comptait parmi les amis de Jérôme, qu'il n'avait pas abandonné, au milieu de la défection dont le saint docteur se plaignait tout à l'heure au pape Damase. Marc avait demandé une lettre; Jérôme ne savait point rejeter ces sortes de prières, chez lui les doigts étaient aussi agiles que l'esprit, la plume aussi prompte que le cœur. Il écrivit donc \ et empruntant à Virgile, son poêle favori, quelques vers :
Quod genus lioc hominum? Quseve liunc tam barbara morem Permittit palria? Hospilio prohibemur arena^ ; Bella cient primâque vctunt consislere lerrâ*....
Il s'en sert pour peindre l'état déplorable où languissait alors l'Eglise d'Anlioche; il raconte ensuite à son ami tout ce qu'il avait à souffrir des partisans de Mélèce qui, prenant leur revanche, ne l'épargnaient pas, et le traitaient à leur tour d'hérétique, lui qui partageait les croyances de tout l'Occident, de l'Egypte, de Damase.et
' Théodoret, Religiosa historia, IV. Eusebius, p. 795, t. 111. - Ep. XV, ad Marcum, t. IV, p. 21.
' Eneid., liv. I. v. 539.
de Pierre d'Alexandrie, l'un des plus illuslres confesseurs naguère exilés à Chalcis.
Celte lettre est, à nos yeux, d'un prix inestimable, parce que saint Jérôme y confesse lui même, avec une modestie dépouillée d'artilice et d'affectation, l'autorité que son savoir et sa vertu lui avaient déjà donnée dans l'Eglise catholique ^ « J'ai honte de le dire, du fond de « ma cellule je condamne l'univers. Revêtu d'un sac et « couvert de cendre, je juge les évoques. Que fait donc « une âme royale sous les haillons de la pénitence ? Les « chaînes, les habits déchirés, les cheveux et la barbe en « désordre ne sont pas les marques de la puissance, mais « bien les signes de la douleur. Qu'on me laisse dans « mon silence, je le demande en grâce. Pourquoi dé- « chirer quelqu'un qui ne mérite pas qu'on lui porte « envie? Je suis hérétique. — Que vous importe? Gal- « mez-vous, on l'a déjà dit. Vous craignez sans doute « que parfaitement exercé dans la langue syriaque (( et connaissant de plus les secrets de l'éloquence « grecque, je n'aille parcourir les Eglises, séduire les « peuples, produire un schisme. Je n'ai jamais rien (( enlevé à personne, je ne veux rien qu'à la sueur de « mon front. » Ces accents respirent une noble indépendance et une généreuse fierté : c'est bien le lion du désert atteint d'un trait mal assuré, il secoue sa crinière, pousse un sourd rugissement et court chercher un refuge dans les solitudes les plus profondes, emportant à son flanc la flèche qui l'a déchiré.
Jérôme donne ensuite un libre cours aux plaintes que lui suggère le triste spectacle de ces discussions religieuses : elles ont jeté l'émoi et la confusion jusque dans
* Ep. XV, ad MarcuQi, t. IV, p 2i.