CHAPITRE
sa tranquille retraite, le calme du désert en a été troublé. L'orage a emporté une partie de lui-même, ses chers amis ; leur abandon le laisse seul et découragé au milieu des ennuis qu'on ne cesse de lui susciter. Sans son état de faiblesse et les rigueurs de l'hiver , la tempête l'eût arraché à sa chère solitude, pour le jeter de nouveau dans le tourbillon des affaires, ou mieux, pour le livrer encore aux irrésistibles entraînements de son humeur voyageuse.
L'amitié est, il faut l'avouer, une ravissante causeuse; pour disposer aux confidences, elle a la force d'un vin généreux, ses aimables indiscrétions nous ont plus d'une fois valu de précieuses découvertes dans la vie des grands hommes. En ouvrant son âme à ces doux épanchements, Jérôme nous a livré la raison de son influence, le secret de son autorité dans l'Église. Elle reposait d'abord sur la connaissance de la langue hébraïque, connaissance dont il sentit si bien lui-même l'utilité, l'importance , je dirai même, la nécessité, que pour la posséder dans toute sa plénilude, il n'hésita pas à se mettre à l'école des plus illustres rabbins, à entreprendre l'étude aride et difficile des principaux idiomes dérivés de l'hébreu , comme le syriaque, le chaldaïque. L'intelligence des langues orientales faisait de Jérôme le gardien de l'Ancien Testament, le conservateur des livres saints, le notaire des archives du christianisme. On comprend aisément les services immenses qu'il pouvait rendre à la cause catholique , si l'on veut se reporter un instant à cette époque de troubles et d'hérésies, lorsque les novateurs, à quelque secle qu'ils appartinssent, travaillaient de concert à mutiler les livres saints, à dénaturer le sens des divines Ecritures, à glisser dans l'Ancien et le Nouveau Testament de frauduleuses interpolations , pour
lis LES VOYAGES DE SAINT JÉRÔME.
trouver des arguments à l'appui de leurs erreurs, des armes contre les vrais défenseurs de l'Église. Sentinelle vigilante, Jérôme se tenait toujours aux avant-postes, signalant le danger, prêt à déjouer les ruses de l'ennemi, à démasquer sa fourberie, à restituer le texte sacré dans son intégrité première. Au milieu de leurs piquantes fictions, les Grecs avaient imaginé un dragon dont les yeux ne se fermaient point, et ils l'avaient placé dans le jardin des Hespérides pour en faire l'infatigable gardien des fameuses pommes d'or : tel était Jérôme veillant sur la trésor des saintes lettres. Quiconque eût tenté de porter une main sacrilège sur ce précieux dépôt, n'aurait pas manqué de donner immédiatement l'éveil à l'impétueux Dalmate; c'était un rude adversaire, et malheur à qui tombait sous ses coups, car l'imprudent devenait bientôt un exemple de sinistre augure pour ceux que ne devait point déconcerter le mauvais succès de sa téméraire entreprise. L'orthodoxie du saint docteur était bien connue, il ne serait venu à l'esprit de personne de croire qu'il pût patroner une version favorable à l'erreur. Des études longues et sérieuses, une application soutenue, de savantes leçons le rendirent si parfaitement maître des langues orientales, que nul ne se fût permis de soupçonner une erreur dans ses travaux d'exégèse. Il connaissait de plus les principaux ouvrages de la littérature orientale; les uns avaient été composés par des catholiques, les autres étaient dus à la plume des hérétiques, et parmi ceux-ci, quelques-uns comme Bardesane, avaient fait grand bruit dans le monde et leurs écrits étaient encore lus et admirés par la postérité. Il semblait donc nécessaire d'avoir un homme exercé dans ces langues, pour noter les livres suspects, pour signaler les auteurs dangereux, pour déchirer le asque dont ils