CHAPITRE m
auraient voulu quelquefois se couvrir, enfin pour prémunir les fidèles, grâce à un salutaire antidote, contre le poison préparé par des mains habiles.
Jérôme avait un autre titre à l'estime et aux respects des chrétiens. Les Pères de l'Église latine n'étaient guère familiarisés au langage que parlaient Homère . Sophocle et Démosthène ; cependant le second livre des Machabées était écrit en grec : le texte hébreu du premier livre que saint Jérôme avait vu et consulté ' n'existait plus, de sorte que l'on s'accordait à regarder la copie grecque comme la version originale ; la plupart des livres du Nouveau Testament avaient été composés en grec. D'un autre côté, l'Église avait condamné parmi les Grecs un grand nombre d'hérétiques, entre autres Arius, Apollinaire, dont nous avons parlé et que saint Jérôme connut particulièrement ; mais leurs ouvrages étaient restés et d'autres écrits paraissaient tous les jours, soit pour défendre les vieilles hérésies, soit pour en établir de nouvelles. Si la foi avait été violemment attaquée en grec, d'illustres confesseurs la défendaient dans cette môme langue ; Athanase, Épiphanes, Basile, les deux Grégoire et Chrysoslome consacraient à la défense de la vérité le merveilleux langage que leurs aïeux avaient si bien fait servir à l'ornement de la fable. Notre saint employa ses loisirs, son travail, son génie à pénétrer les secrets de ce langage qui, par sa clarté, présentait l'expression nette et précise de la pensée des orthodoxes , mais dont l'abondance servait en même temps à souhait les artifices et les déguisemenls des novateurs. Jérôme devenait dès lors en Occident le gardien delà version des Septante, le dépositaire des livres du Nouveau Testament; de plus, il lui était facile de
' Prpfot. de omnibus lihris Vet. Test , \. I, p. 332.
combattre et de réfuter les ouvrages écrits dans la langue d'Athènes à l'appui de l'erreur ou de l'hérésie, tandis que maître delà pensée des Pères grecs, il pouvait la transmettre à l'Occident dans la langue que l'on parlait à Rome, et se faire de la sorte auprès de l'Église latine, l'organe, l'interprète des traditions de l'Église d'Orient. Aussi , quand un écrivain livrait aux fidèles la traduction inexacte ou inopportune d'un ouvrage grec , comme il arriva à Rufin, Jérôme s'armait immédiatement de verges « pour fustiger le maladroit qui donnait une preuve si manifeste de son ignorance ou de sa présomption \ »
Les langues orientales suffisaient pour mériter à Jérôme les respects des chrétiens dans toutes les Eglises d'Orient ; la connaissance du grec lui assurait une incontestable autorité en Occident, dès lors on comprend sans peine l'acharnement que chacun déployait à Antioche pour attirer dans son parti un si redouble athlète. Afin de tenir ferme contre ces poursuites qui tournaient à la persécution, Jérôme rédigea lui-même sa profession de foi conforme à ce qu'il savait être la croyance de l'Église romaine, et il la remit entre les mains de saint Cyrille \ Était-ce l'évêque de Jérusalem alors exilé en Syrie ? Nous n'avons pas trouvé de raisons assez solides pour appuyer cette hypothèse, toutes, elles nous semblent s'évanouir devant les dispositions où se trouvait alors saint Jérôme : le nom de Cyrille sonnait mal à son oreille ', et avec le caractère que nous lui connaissons, il n'eût certes pas
Nous nous hâtons de dire que ces paroles nous semlilent Lien sévères Jérôme jugeait mieux Uufin aux jours où il lui accordait une si larije place dans son amitié.
» Ep. XV, ad Marcuni, t. IV, p. 22.
* Chronicon, anno 352.