‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 77 sur 236 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

des Lucifériens. Nous avons vu dans quelles circonstances critiques l'évêque de Calaris éleva Paulin à la dignité de patriarche d'Anlioche ; saint Eusèbe de Verceil se trouvait alors en Orient, où il expiait dans l'exil la vivacité de sa foi et l'éclat de son nom trop éblouissant aux yeux de l'ombrageux Constance ; il désapprouva hautement l'ordination de Paulin. Eusèbe était depuis longtemps témoin des querelles religieuses qui agitaient l'Italie et les Gaules, sa sagesse le fit souvent choisir comme ange de paix entre des Eglises divisées; avec sa connaissance des hommes et des choses, il n'eut point de peine à prévoir le mal qui allait naître de cette mesure incDnsidérée. Lucifer fut profondément blessé du blâme infligé à sa conduite par un des plus illustres évoques de ce temps, il prit occasion de ce qu'il regardait comme une offense personnelle pour rompre avec l'Église entière*. Ainsi son nom lui porta malheur; astre détaché du firmament qu'il devait illuminer de ses rayons, il tomba dans les ténèbres de l'hérésie, et la cause de cette triste chute fut encore l'orgueil blessé, ou le désir coupable de se faire, par un schisme, un nom dans la postérité.

Tels étaient les bruits que l'on accréditait pour expliquer la défection de l'évoque de Calaris : saint .Térôme les rapporte \ mais il n'y croit point, et il proteste même avec énergie contre ce qu'il appelle une indigne calomnie : « Jamais, dit-il, je n'ajouterai foi à rien de sem- « blable d'un tel homme. » Chose étrange! dans tout ce dialogue destiné à battre en brèche l'erreur des Lucifériens, saint Jérôme n'a pas un mot de blâme pour leur chef. Il attaque l'hérésie, renverse les sophismes sur

' S(i.pice-Sévki\k, Ilist. eccléa,, \\h. II,cli. xlv,

• Dial. adv. Lucif.,t. IV, p. 302. — A. de Broglie, op. cit., pars II, t. H, p. 265).

156 r.ES VOYAGES DE SAINT JÉRÔME.

lesquels on veut l'appuyer, la poursuit sans merci jusque dans ses derniers retranchements, et il n'adresse pas un reproche à celui qui passait pour le propagateur de ces doctrines. « J'arrive, dit-il, à une difficulté sérieuse , et « malgré moi je dois parler du bienheureux Lucifer; je « dois le juger sans tenir compte ni de son mérite, ni de « ma faiblesse. » A ce langage nous ne reconnaissons pas Jérôme, habituellement peu disposé aux ménagemenis et à l'indulgence au profit des ennemis de la vérité catholique. Ardent à la lutte, impitoyable dans l'attaque, il sacrifie tout à l'intérêt de la bonne cause, et n'épargne pas toujours assez ses amis en combattant ses adversaires. Aux yeux de Jérôme, Lucifer ne passa jamais pour un hérétique*. « C'est un bon pasteur, disait-il; « seulement à l'heure du danger, au moment où la rage « des loups se fit menaçante, il choisit dans son trou- « peau et abandonna le reste... Mon sentiment, et à cette c heure je l'exprime nettement, est que tout en différant « sur le sens des mots, il demeure parfaitement d'accord « sur les choses. »

Affectant les dehors d'une vertu plus haute, se parant des couleurs d'une morale plus austère, d'une discipline plus rigide, Lucifer ne voulut pas accepter les décisions du concile d'Alexandrie où il avait cependant envoyé deux diacres ^; il refusa de reconnaître pour évêques ceux qui à Rimini auraient communiqué avec les Ariens, et il soutint qu'il fallait rebaptiser tous ceux qui avaient reçu le baptême des mains des hérétiques. C'était là, au dire de saint Jérôme, une règle à laquelle l'évoque de Calaris apportait bien des exceptions.

* Dial. adv. Lvdf., t. IV, p. 302. — Cf. Ruf., Wst ecrU<i., I, 27. — Socr., 111, C. — Théod, ni,2.

* SuLPiCE Sétère, loe. cit. — S. Athan., ad Antioch., p. 674 et suiv.

Page 1