‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 82 sur 236 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'Église par une honteuse défection : c'est une énumération rapide, on dirait une évocation. Comme Homère faisait jadis sortir du fond de l'Érèbe les ombres gémissantes des héros qu'Ulysse voulait interroger, de même saint Jérôme ressuscite un moment les tristes noms de ceux qui levèrent les premiers le drapeau du mensonge contre l'étendard de la vérité. Leur exemple est une leçon pour nous apprendre que la voie qui s'écarte des sentiers battus de la tradition est peuplée de fantômes et conduit aux précipices.

Le Golgolha était encore humide du sang de Jésus - Christ, et des Juifs soutenaient aux apôtres que leur maître n'avait eu qu'un corps fantastique*. Les Galates retombèrent dans l'observance de la loi mosaïque, les Corinthiens rejetèrent la résurrection des corps, mais saint Paul enfanta de nouveau les premiers à la vie de la grâce, et il disposa l'intelligence des habitants de Corinthe à recevoir ce dogme, dont les conséquences répugnaient à leur vie molle et efféminée. Au même moment, Simon le Magicien et son disciple Ménandre se donnaient comme les vertus de Dieu; Basilide imaginait son souverain dieu Abraxas avec ses trois cent soixante éons; Nicolas, l'un des sept diacres, passait les jours et les nuits en festins, instituant des orgies dont l'infâme tableau rappelle les débauches du paga • nisme.

Avant la venue de Jésus-Christ, les hérétiques du judaïsme avaient appris à corrompre la loi de la tradition : Dosithée, chef des Samaritains, rejeta les prophètes ; fils du même père, les Sadducéens nièrent la résurrection des corps ; les Pharisiens , séparés des Juifs par quelques vaines observances, empruntèrent

* Dial. adr. I.ucif., p. 304.

leur nom à leur schisme même; les Hérodiens regardaient le roi Hérode comme le Messie ^ « J'arrive, dit saint Jérôme, aux hérétiques qui ont mutilé l'Évangile, Saturnin, les Cénéens, les Sithoïtes, Carpocrate, Cérinthe et son successeur Ebion, tous ces fléaux qui désolèrent l'Eglise du vivant même de saint Jean ^ Et cependant, poursuit Jérôme , battant en brèche le second chef de l'hérésie luciférienne, pas un de leurs disciples, abjurant ses erreurs, ne fut rebaptisé. » En vain, saint Cyprien voulut-il faire prévaloir le sentiment contraire, en vain le diacre Hilaire renouvela-t-il la même tentative auprès du tombeau des apôtres, la tradition condamnait leurs efforts. Saint Cyprien changea d'avis : Hilaire n'a gardé dans le souvenir de la postérité que le nom de nouveau Deucalion, parce qu'il prétendait régénérer les fidèles, repeupler l'Église et livrer à sa manière une nouvelle édition du christianisme '. Ces hérétiques et tous ceux qui les ont suivis étaient des novateurs, ennemis des croyances reçues, de la foi déjcà déclarée; il suffit de prendre en main le flambeau de Is tradition pour les mettre en déroute éperdus, aveuglés par ses éblouissantes clartés, comme ces ombres infernales qui se dressaient en foule autour du fils d'Anchise et que la vue seule du rameau d'or précipitait épouvantées au fond de leur ténébreux empire.

Tels sont les documents que ce dialogue fournit à l'histoire : si nous avions à l'étudier comme théologien, il pourrait donner lieu à quelques observations d'une haute importance. Saint Jérôme y louche aux plus graves questions ; nous avons vu comment en différents endroits

* Tertuluen, de Prœsmpt., cap. xlv.

* Id., cap. XXXIII.

' Dial. adv. Lucif.,p. 305.— « Hilarius Deucalion orbis. »

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