CHAPITRE III
la gloire qu'Athènes devait aux écrits de son philosoplie ; il composa le Brutus, les Tusculanes, Lœlius, Caton, pour livrer au public, ami de cette forme dialoguée,.le résumé de ses doctrines philosophiques, l'ensemble de ses préceptes oratoires. Il demeura loin derrière Platon : toutefois nous pouvons à sa louange dire avec son admirateur Quintilien : Secundus, propior tamen primo quam tertio * .
Saint Jérôme est resté bien en deçà de Platon, et il n'a pas égalé Cicéron. Chez lui la mise en scène est froide, glacée : on n'entend plus le doux murmure de rilissus ou le chant harmonieux des cigales de l'Attique, nous sommes loin du platane à l'ombre duquel Cicéron faisait asseoir ses personnages : Jérôme nous conduit sous un portique retiré où deux interlocuteurs se sont rendus pour discuter de propos délibéré ; c'est là le but de leur rencontre. Il est grand matin, et j'aperçois le profil ennuyé des secrétaires chargés de sténographier les débats. La lutte s'engage entre Helladius et le catholique, mais ce n'est plus ce dialogue vif, serré, mordant de ces Grecs qui dissertent avec Socrate sur les grands principes de la vérité, de la beauté, de la justice : ce n'est pas non plus la manière grave, abondante, majestueuse de ces illustres Romains que les malheurs de la république ont attristés, et qui, l'âme troublée par le spectacle de Rome asservie, font trêve à leurs ennuis par de longs entretiens sur la littérature et la philosophie.
Platon a su conserver la finesse, le charme, le laisseraller d'une véritable causerie ; Cicéron ne se débarrasse point de son personnage, il est toujours orateur; ses Dialogues ont l'ampleur et la majesté d'un discours à la
' QiuNTiUES, Inst. orat., liv. X, ch. i, 86.
tribune; dans saint Jérôme la forme est raide, embarrassée ; les personnages ont les allures gênées, ils sont à l'étroit au milieu de ces raisonnements qu'ils semblent serrer avec une contention toute scolastique. Platon est primesaulier, dirait Montaigne, Gicéron n'a pas laissé de côté ses longueries d'apprêts ; saint Jérôme est hérissé des pointes et des subtilités dé l'école. Platon disparaît derrière chacun des acteurs qu'il met en scène; Gicéron ne se retire pas assez au couvert du rideau, et sous le nom môme de Caton ou de Lœlius, il ne s'oublie pas et ne se laisse point oublier; saint Jérôme fait parler deux rhéteurs qui ont abdiqué toute personnalité et nous préparent aux A B G des Dialogues sur l'éloquence. Dans Platon, ce sont des Grecs qui causent en assaisonnant leur franc-parler de ce sel allique dont l'urbanité romaine n'a conservé que l'arrière-goût, mais que l'esprit gaulois semble avoir rapporté sur la terre. Le dialogue se précipite , chaque question , chaque réponse est un trait de lumière qui fait élinceler la vérité. Dans Gicéron, ce sont des Romains qui pérorent, le ton est moins léger, la marche est plus compassée, on ne se presse pas tant sous la toge romaine; les interlocuteurs vous conduisent à une démonstration d'un pas sénatorial, aussi majestueusement que s'ils vous précédaient au Gapitole ; à les entendre, on se surprend à dire avec le poëte de leur grandeur^ :
Agnosco rcrum dominos, genlemque togatam.
Dans saint Jérôme ce sont deux théologiens qui raisonnent, qui argumentent en forme, curieux de faire jaillir la lumière du choc de leurs syllogismes. Le sentier qu'ils suivent n'est guère poétique, hâtons-nous de le
* VrRGiLE, Enéide, chant I, v. 282.