CHAPITRE III
dire, il donne assez peu carrière aux échappées oratoires : pour le semer au moins de quelques fleurs, chacun des adversaires s'ingénie, en prenant la parole, à tourner sa réponse en pointe, ou tout au moins en saillie, mais les traits sont souvent mal aiguisés S la recherche se trahit, on sent l'affectation dans ces jeux d'esprit amenés de trop loin.
A défaut de bonnes raisons pour appuyer son sentiment, le luciférien s'indigne % il enfle ses conceptions, par suite son langage, et il tombe dans ce genre déclamatoire que Platon reprochait à Gorgias et à Prodicus. Gela lui attire, il est vrai, une petite leçon de rhétorique de la part du catholique, mais saint Jérôme ne saurait en être quitte à si bon compte; il eiit mieux valu éviter le défaut que de se critiquer après y être tombé.
Du reste, saint Jérôme ne fait pas toujours ainsi de l'éloquence à froid ; devant une grande pensée, en face d'un sentiment profond, son âme s'émeut, son génie reprend son essor; brisant d'un coup d'aile les liens qui le retenaient captif, il trouve des forces pour s'échapper du champ clos de la discussion : son langage s'élève, sa parole s'anime pour signaler la fourberie des hérétiques, pour peindre l'étonnement du monde stupéfait d'être arien, pour retracer la joie des Eglises acclamant avec des transports d'allégresse le retour des Alhanase, des Hilaire, des Eusèbe, ces grands triomphateurs de la foi catholique, ces hardis défenseurs des droits de l'hu-
' « Cuni totuni ciicumieiis saltum, nieis cassibus concluderis. — Qui dormientes sitiunt, avide fauces fluminibus ingurgitant. — Yalenter quldem et (i\o gradu me libi in faciem diuiicantem rcpellis : scd post tcrgum cœderis, et nuda a spiculis dorsa non protcgis. — Quoniani ad omnia argutaris, et cmissa a nobis spicula sculo orationis eludis, unam hastam jaciam, quœ umbonem legniinis tui et vciba crepitantia \i sua penetrct. » (Adv. Lucif.
assim.)
Idem, p. 90.
manité foulés aux pieds par la violence et le despotisme. Platon ne s'élevait pas plus haut, quand il prêtait une âme et des paroles aux lois de la patrie conseillant et commandant tour à tour à Socrate de ne point quitter Athènes; Cicéron n'était pas plus éloquent lorsque, ami fidèle et dévoué, il déplorait la mort d'Hortensius, ou lorsque, vieillard entouré d'honneurs et d'admiration, il célébrait les avantages de la vieillesse et les services qu'elle rend à la patrie.
La fin du dialogue est admirable : si pour défendre la médisance et la calomnie, saint Augustin avait fait graver chez lui, en gros caractères, certains versets de la sainte Écriture; si pour ne pas oublier le soin de leurs ouailles, de vénérables pasteurs ont sans cesse sous les yeux cette redoutable sentence du prophète Ézéchiel * : « Vœ pastorihus gregem suiim non pascentibus ! » avant et pendant toute discussion, chacun devait avoir présentes à la mémoire les belles paroles du luciférien converti. La grâce l'avait touché, il reconnut son erreur, et en se séparant de son adversaire devenu son ami , il dit ^ : « Nous avons tous deux remporté la victoire, vous « m'avez vaincu, j'ai vaincu l'erreur. Plaise au ciel que « chaque discussion m'apprenne ainsi à revenir de mes « égarements et à reconnaître la vérité ! »
Ces travaux entrepris pour la défense de la foi, ces services rendus à la bonne cause avaient attiré l'attention publique sur l'hôte d'Évagre; nous avons expliqué comment son austérité, sa science des choses saintes, sa connaissance de l'hébreu et du grec lui assuraient une véritable autorité dans l'Eglise. C'est pourquoi le patriarche d'Antoche, Paulin, voulut placer une si brillante
' EZÉCHlEL, Ch. XXIV, V. 2.
* Dial. adv. Lucif,, id., p. 306.