‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 89 sur 236 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

mettent de lui livrer les trésors. Sans aucun doute, Jérôme ressemblait fort à Ulysse en ce point, et bien des voix savantes le sollicitaient doucement à venir auprès d'elles recueillir les leçons qu'il allait demandant de toutes parts; mais différent en ceci du roi d'Ithaque, notre voyageur ne songeait pas à se mettre de la cire dans les oreilles, il semblait au contraire les ouvrir avec complaisance aux mille échos de la renommée, nouvelle sirène qui lui chantait la gloire de ces hommes, dont l'éloquence était si vivement applaudie sur les bords du Nil et sur les rivages de l'Hellespont. L'âme de Jérôme tressaillait à ces acclamations lointaines : il se sentait soudain pris d'un désir immodéré d'aller étancher sa soif aux sources vivifiantes dont le murmure arrivait jusqu'à lui. Comme on voit dans les Cieux les planètes enchaînées par une force secrète graviter autour des centres lumineux qui les inondent de leurs clartés, de même Jérôme se laissait attirer par la puissance fascinatrice du savoir ; il brûlait d'aller s'asseoir au pied de la chaire de ces grands maîtres, pour devenir encore leur disciple, et plonger, éclairé par eux, un regard plus serein dans les profondeurs de la science qu'ils avaient illuminées des splendeurs de leur génie. Ni la distance des lieux, ni la fatigue des voyages, ni les susceptibilités d'une santé délabrée ne le pouvaient retenir ; il savait que le sanctuaire de la science est une île escarpée, défendue par des monstres et féconde en naufrages ; mais il ne s'épouvantait pas des os blanchis qui en couvrent les bords, comme autant de signes de sinistre augure : confiant dans son amour de la vérité, il ne se laissait point emporter dans les courants de l'erreur et dirigeait sûrement sa barque au milieu des écueils. Constanlinople était déjà la capitale de tout l'Orient :

la ville des Ptolémées pâlissait devant elle, et Rome même avait peine à conserver le prestige de son ancienne grandeur \ L'orgueilleuse Bysance se glorifiait alors de compter parmi ses enfants des hommes dont la voix publique ne pouvait assez dire la piété, le savoir et l'éloquence. Portées d'un bout à l'autre de l'empire romain, ces louanges arrivèrent aux oreilles de Jérôme, sa curiosité en fut émue : ce n'était pas en lui le travers ridicule de certains esprits mesquins qui s'attachent à des riens, ou s'éparpillent sur des niaiseries ; la curiosité de saint Jérôme était cette noble passion que Cicéron ^ et Sénèque ' ont si éloquemment admirée dans l'homme, c'était la vertu qui fait les savants, mal singulier et peu contagieux des âmes généreuses qui, au jour de leur naissance, reçurent d'un Dieu propice une étincelle du feu sacré. Il n'essaya pas de résister à ces puissantes séductions ; Vincent, à qui il dédia plus tard la Chronique d'Eusèbe, voulut l'accompagner, comme jadis Bonosus en Gaule. Nos deux voyageurs dirent adieu à leurs amis d'Antioche, et quittant cette ville que l'esprit de faction troublait et déchirait toujours, ils partirent pour Conslantinople.

C'était en l'année 380 : dès son arrivée, le premier soin de Jérôme fut de se rendre auprès de saint Grégoire de Nazianze et de s'attacher à lui. Grégoire était pres-

^ A. DE Broglie, l'Église et l'Empire romain, t. II, chap. vi, Fondation de Constantinople.

- De Finibus bon. et mal., loc. cit. — « Omnia quidem scire cujuscumque inodi sint, cupere, curiosorum : duci vèrô majoruni rerum conlemplatione ad cupiditatcm scientia;, summorum virorum est putandum. »

^ Senèque, de Olio sapientis, th. xxxii, 2. — « Curiosum nobis natura ingenium dédit : et aitis sibi ac pulchritudinis siiœ conscia, spectatores nos tantis rerura spectaculis genuit, perditura fructum sui, si tam magna, tara clara, tam subtiliter ducta, tam nitida, et non uno génère formosa, soiitudinl oslenderet. »

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