‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 92 sur 236 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

<( oracles d'un Dieu. » Telle est la raison profonde de la puissance des orateurs chrétiens. Leur gloire fut si brillante, les prodiges de leur éloquence si surprenants, que l'on se prit à penser aux temps anciens, on put croire que les beaux jours du siècle de Périclès avaient reparu ; seulement cette fois les muses s'étaient faites chrétiennes, la déesse de la Persuasion désertant la place publique, le Lycée ou l'Académie, avait revêtu les traits d'un ange aux ailes d'or et d'azur pour venir habiter les basiliques, et dominer le monde du haut de la chaire chrétienne.

A vrai dire, cet art de l'éloquence est admirable; pour en connaître les secrets, Jérôme ne pouvait s'adresser mieux qu'à l'évêque d'Anastasie. Joignant l'exemple au précepte, Grégoire faisait en chaire l'application de ce qu'il avait enseigné à son disciple; il lui inculquait les principes qui forment le véritable orateur chrétien, principes que, maître à son tour, l'ermite de Bethléem propose à Népotien, quand il lui recommande la clarté et la simplicité comme les qualités premières d'un bon prédicateur. Ecoutons-le faire lui-même sa leçon et raconter à quelles sources il a puisé cette doctrine*. «Quand vous parlez à « l'église, soyez plutôt jaloux des larmes que des applau- (( dissements du peuple. Un auditoire en pleurs, c'est là « votre plus bel éloge. Le discours d'un prêtre ne doit « respirer que les parfums de la sainte Écriture. Ne soyez « pas un déclamateur, un histrion, un bavard sans con- « viction, mais travaillez à connaître à fond les mystères ^^ de la religion et tout ce que Dieu nous a révélé. Parler « avec volubilité et se faire de sa facilité d'expression

' Ep. XXXIV. ad Nepolianum, t. IV, pars II, p. 262. — « Nihil tara facile, quam vileiii plebeculara et indoctam concioncm linguae volubilitate decipere, qusequidquid non intelligit plus miratur. »

« un titre de gloire aux yeux d'un public grossier, c'est « là le propre d'un ignorant. Avec un front d'airain, on « parte souvent de ce qu'on ne sait pas, et quand on a « trompé les autres, on finit par se faire illusion à soi- « même. Je demandais un jour à mon maître Grégoire « de Nazianze ce que signifiait dans saint Luc, sabbaium (( (îeuTîpôTrpMTov : il me railla doucement et me dit: « Je « vous le ferai savoir à l'église au milieu des applau- « dissements de la foule, vous apprendrez malgré vous « ce que vous ignorez : ou bien, si vous êtes seul à ne « pas applaudir, seul vous serez regardé comme un igno- (( rant. Rien n'est plus aisé que de tromper par une pa- « rôle facile un auditoire ignorant et grossier qui admire « d'autant plus qu'il comprend moins. » A l'autorité de Grégoire Jérôme ajoute encore le témoignage de Cicéron' : « Dans son plaidoyer pour Q. Gallius, il parle de « la faveur du peuple et de l'ignorance de certains ora- <v teurs : ce passage mérite attention, afin que vous ne « soyez pas tenté d'user de leurs arlifices. » Ce sentiment de saint Jérôme sur la prédication, si hautement et si sagement exprimé par lui, n'était que la conséquence immédiate de l'idée qu'il s'était formée de l'orateur. Il le définissait : « un homme qui parle de façon à persuader \ » Dès lors , il ne pouvait que condamner ces orateurs affectés et guindés, ces artisans de paroles, dont l'éloquence apprêtée rappelle les calamistros de Mécène et les tinnitus de Gallion dans le Dialogue des orateurs. Jérôme partageait entièrement l'avis de Tacite confessant' « qu'un orateur lui plaisait davantage revêtu d'une toge

* Id., « M. TuUius in oratione pro Q. Gallio quid de favore viilgl et de impcritis concionatoribus loquatur, atlende,ne his fraudaiis. »

' Advenus Pelagianos, lib. 1, /cf., p. 491 : « Dicere ad persuadendura accommodate. »

' Tacite, Dialogue des orateurs, ch. xxvi.

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