CHAPITRE IV
Saint Jérôme et la. Chronique d'Eusèloe,
Toutes ces études ne suffisaient pas encore à la dévorante activité de Jérôme : l'ennui naquit un jour de l'uniformité, a-t-on dit, et c'est sans doute pour échapper aux tristes atteintes de ce mal, que notre saint ne se lassait pas d'interroger l'esprit humain, de lui demander sans cesse de nouveaux points à éclairer, de nouvelles lignes à parcourir dans le cercle des connaissances humaines. Abandonnant les hauteurs de la théologie et de l'Écriture sainte, il descendit aux zones plus tempérées de l'histoire; fatigué de poursuivre sa course, les regards attachés au ciel, il voulut en passant les abaisser sur la terre, et après s'être fait l'interprète de la parole divine, il ne dédaigna pas de chercher la manifestation de la pensée humaine dans les événements de ce monde. Messagère de l'antiquité, comme l'appelle Gicéron, l'histoire est le lien qui rattache le passé au présent pour les relier à l'avenir; elle est le tribunal intègre où la vertu reçoit les éloges qu'elle mérite, et le vice le blâme qui lui est du ; c'est l'école commune où les exemples viennent confirmer les leçons, où les faits donnent en caractères de feu le sens vrai des mots honneur, vertu, dévoûment, patriotisme. Instruit de cette importance qui ferait regarder à bon droit l'histoire comme l'œil de la littérature, Jérôme se hâta d'aviser au moyen de se rendre maître d'un trésor, où il aurait si souvent occasion de trouver d'inépuisables richesses, et pour l'enlever d'un seul coup,
il se mit à traduire la Chronique d'Eusèbe de Césarée. Peut-être avait-il déjà commencé ce travail, à coup sûr, il l'acheva en l'année 380, à Constantinople, car il le dit lui-même expressément dans le traité de Seraphim qu'il improvisa vers la même époque'.
Saint Jérôme n'a jamais eu l'intention de s'astreindre à une traduction littérale; en pareille composition, son procédé ne s'écartait guère de celui des écrivains qui, au commencement du xvii" siècle, firent admirer à la France tant de belles infidèles^. Pour lui, il s'autorisait du précepte d'Horace * :
Nec verbum verbo curabis reddere, fidus Interpres. . . .
et ne craignait pas de forcer en quelque sorte la pensée du poète pour l'adapter à sa propre opinion qui, dès lors, pouvait hardiment se présenter sous ce haut patronage et faire son chemin en si bonne compagnie. La préface à la Chronique d'Eusèbe est un véritable plaidoyer plein de verve et de chaleur pour défendre et légitimer la méthode qu'il a suivie. Il savait que les anciens recommandaient fort ce genre d'exercice ; Cicéron, il est vrai, s'est efforcé de traduire à la lettre, môme en vers, plusieurs ouvrages grecs*, mais aussi quelles diftîcultés n'a-t-il pas rencontrées ! Elles sont telles que le fleuve de son éloquence en est à chaque instant arrêté,
* De Seraphim, t. III, p. 515. — « Eo anno quo Romulas Romani imperii conditor natus est : sicut manifestuni esse poterit his qui voluerint légère Temporum librum quem nos in latinam linguam ex graeco serraone transtiiliraus. »
^ Personne n'it-nore qu'on appelait ainsi les fameuses trailnctions de Mallicrbe, de Coeffeteau, de Vaugelas, qui tenaient moins à la fidélité qu'à l'élégance.
' Art poétique, v. 13i.
* Préface à la Chroniqtield'Emèbe, ch. i.