‹ Les voyages de Saint Jérome, sa vie, ses œuvres, son influenceChapitre 95 sur 236 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dit saint Jérôme, et qu'on ne reconnaîtrait jamais dans ces pages ni le génie, ni la main du grand orateur.

« Il est si difficile, en suivant la ligne tracée par un « autre de ne pas s'en écarter quelque peu! Ce qui est « bien dit dans une langue étrangère conserve à grand' « peine la même perfection dans la traduction. Une K chose est exprimée par le mot propre, je n'en ai point « pour le rendre, je m'escrime à dire toute la pensée, « et je cherche un long détour pour faire peu de chemin. « Et les périodes, les apostrophes, les cas si dissem- « blables, les figures si différentes ! Enfin, chaque « langue n'a-t-elle pas, pour ainsi dire, son goût de u terroir? Si je traduis mot pour mot, ma traduction est « absurde ; si la nécessité m'oblige à changer quelque « chose à la disposition, à l'élocution, on m'accusera « de suite de manquer à mon devoir de traducteur. »

On ne pouvait faire un plus pilloresque tableau des embarras, des ennuis, des déboires de celui qui entreprend une tâche si -ingrate : et dire que le mauvais succès est encore plus assuré quand il s'agit de traduire de la poésie, fut-elle profane, fût-elle sacrée* ! « C'est à « reculer d'horreur, dit saint Jérôme, lorsqu'on voit des >< pensées vêtues d'une si misérable façon, » et il cite des exemples à l'appui de ce qu'il avance. Symmaque, dans sa version, s'était surtout attaché au sens des saintes Écritures; Aquila et Théodotion avaient traduit à la lettre, ils trouvèrent des imitateurs qui gâtèrent entièrement le fond et la forme des livres sacrés. Aussi ceux qui ne savaient pas que c'était la traduction du texte hébreu, se laissaient-ils promptement dégoûter par le vêlement grossier sous lequel on avait fait disparaître les beautés de l'original.

* Préface à la Chronique, loc. cit.

Saint Jérôme émet là son sentiment sur la poésie de l'Ancien Testament*: c Qu'y a-t-il de plus harmonieux « que notre psautier ? Comme les odes d'Horace et de « Pindare, les psaumes ont la légèreté de l'iambe, l'éclat « retentissant de la strophe alcaïque, les sons perlés du « vers saphique, la grave harmonie des mesures irrégu- (c lières. Qu'y a-t-il de plus beau que le Deutéronome, « que le cantique d'Isaïe? Qu'y a-t-il de plus majestueux « que Salomon, de plus parfait que Job ? Au dire de « Josèphe ^ et d'Origène , ce sont, dans le texte, des « hexamètres et des pentamètres. »

Puis, cédant à son antipathie pour les traductions littérales, il ajoute : « En grec, tout cela rend un autre son ; K en latin, à peine si les parties se tiennent. Si quelqu'un « ne croyait pas que les beautés d'un ouvrage disparais- « sent dans la traduction, qu'il traduise Homère à la « lettre en latin : je dis plus, sans changer de langue, « qu'il mette Homère en prose, l'œuvre sera ridicule, i( et le poëte le plus éloquent ne saura que balbutier. «

L'opinion de saint Jérôme ^ sur la poésie hébraïque est fameuse dans l'histoire de l'exégèse, où elle a suscité bien des discussions et rencontré d'illustres contradicteurs. Entre eux , l'on cite surtout Scaliger et Jean

' Préface à la Chronique, loc. cit.

^ Au liv. II des Antiquités, Josèplie dit que le cantique de Moise est écrit £v i^ap.sTp» Tovw , et Scaliger embrasse cette opinion. Au liv. Vil, ch. xii, nous lisons que David «(S'a; sî; tov ©eÔv xal ûpivou; auveraÇâTû [j.sTpou TTCixÎÀtu, 7 où; i^.iv 'yà.^ Tfti^.e'rfcuç, tc'j; Sk TtsvTau.eTpou;.

^ Notre saint y est maintes fois revenu dans ses écrits : Comment, ni E;:ecli. lib IX, cap. XXX, v. 17. — Id. in Jeremiam, lib. V, cap. xxv, 1. — Ep. L ad Paulinum, de Studio scripturaruvi . —Voir surtout la lettre qu'il écrivait à l'aula sur le psaume cxviii : « Debes scire in prioribus Psalmis , singulis litteris singulos versiculos, qui trimetro iambico constant, sicuti Deuteronomil canticuni scriptum est... Habes et in Lanientationibus Jercmiœ quatuor Alphabeta, e quibus duo prima quasi saphico meiro scriplu sunt. »

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