CHAPITRE IV
qu'il sait ouvrir au besoin, pour y prendre des armes, afin de repousser les attaques des Jovinien, des Vigilance et des Pelage; c'est une mine féconde qui, sans s'appauvrir, lui fournira des trésors pour vaincre l'ennui si terrible et si difficile à éviter dans des commentaires. Sa vaste érudition suffit à tout : sous ce rapport il laisse loin derrière lui les Basile et les Grégoire, il semble n'avoir trouvé de digne émule que dans l'auteur delà Cité de Dieu. Le traducteur de la Chronique d'Eusèbe a sans cesse sous sa plume mille réminiscences historiques des plus heureuses : ici c'est un mot, là c'est un trait, plus loin c'est une allusion, ailleurs c'est un exemple. On dirait qu'il veut nous donner meilleure opinion de son savoir, et compléter à l'occasion ce qu'il n'avait fait qu' jffleurer dans ses Tables chronologiques. Ainsi, tantôt il pénètre plus avant dans le caractère d'un peuple, tantôt il va plus loin dans l'appréciation d'un fait ; d'autres fois il apporte plus de soin à l'étude d'un personnage, il s'arrête plus longtemps à la description d'une ville importante. Nous renvoyons à ses commentaires sur les prophètesle moment de dire comment il a parlé des différentes nations qui se sont disputé l'empire du monde, Égyptiens, Assyriens et Macédoniens. Mais, en dehors de ces pages où il marche conduit par Isaïe, par Jérémie, par Daniel, il y a deux peuples qui remplissent sa pensée, qui occupent constamment sa mémoire et dont il raiïpelle un souvenir à chaque feuillet de ses écrits. Nous avons nommé les Juifs et les Romains ; il pense sans cesse aux Juifs, parce qu'il a pâli à l'étude de leur langue, parce qu'il a vieilli dans la méditation de leurs livres sacrés, saintes annales où l'esprit de Dieu a retracé leur histoire, parce qu'une fois à Bethléem, il heurte à chaque pas les vestiges presque effacés de leur puissance à jamais dé-
truile^ Il ne peut oublier les Romains, parce que leur capitale est toujours présente à son cœur, parce qu'il est pénétré d'admiration pour les grandes choses qu'ils ont faites, pour la haute mission qu'ils ont remplie, parce qu'enfin il se sent ému en voyant approcher les temps où de leurs monuments, de leurs ouvrages il ne restera que des ruines ^
Mais les peuples n'arrêtent pas toujours son attention; souvent il laisse de côté les empires et leurs vicissitudes pour nous parler des hommes et de leur fortune particulière. Dans sa Chronique, il avait seulement réveillé leur mémoire, maintenant il va leur rendre la vie : alors il évoquait des ombres qui passèrent, pour ainsi dire, sans laisser de traces; aujourd'hui, ces personnages vont poser devant nous, c'est leur portrait qu'il veut laisser à la postérité. Ces tableaux sont nombreux et divers ; il ne faut pas croire que le travail en ait été achevé d'un seul coup. Jérôme est comme l'artiste qui tient en même temps plusieurs toiles ébauchées, il va tantôt à l'une, tantôt à l'autre, ajoutant un trait à celle-ci, une ombre à celle-là, faisant ici ressortir la figure, mettant là le personnage tout entier en lumière. A l'entrée de celte galerie, nous rencontrons tout d'abord Abraham et Moïse; pour les peindre, Jérôme a emprunté ses couleurs à la sainte Écriture; ici c'est Abraham avec ses épreuves % son obéissance"*, la foi vive et forte ^ qui distingue si bien le père des croyants; là c'est Moïse
' Ep. LXXXVI, ad Eustocli. Epit. Paulœ, t. IV, pars II, p. 673. — />e situ et nominibus locorum hehraicorum lib. passim,
* Ep. LVIl, ad Lœtam, td., p. 590. Auratum sqiialet Capitolium. — Comment, in Isai. et in Daniel, passim.
^ Ep. XIX, ad ifarcellam, de yEgrot. Blesillœ, «i. p. 49.
* Ep. LU, ad Lucinium, id., p. 577.
" Ep. XCII, ad Julianum, id., p. 753.