‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 14 sur 54 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

D'un monstre é'pouvantahle que les sauvages appellent GougoUy et de notre bref et heureux retour en France.

Il y a encore une chose étrange, digne d'être racontée, que plusieurs sauvages m'ont assuré être vraie : c'est que, proche de la Baie des Chaleurs, tirant au Sud, est une île où fait résidence un monstre épouvantable que les sauvages appellent Gougou, et m'ont dit qu'il avait la forme d'une femme, mais fort effroyable, et d'une telle grandeur, qu'ils me disaient que le bout des mats de notre vaisseau ne lui fût pas venu jusqu'à la ceinture tant ils le peignent grand, et que souvent il a dévoré et dévore beaucoup de sauvages; lesquels il met dans une grande poche quand il les peut attraper, et puis les mange et ceux qui avaient évité le péril de cette malheureuse bête disaient que sa poche était si grande qu'il aurait pu y mettre notre vaisseau.

Ce monstre fait des bruits horribles dans cette île que les sauvages appellent le Gougou, et quand ils en parlent ce n'est qu'avec une peur si étrange qu'il ne se peut dire plus, et plusieurs m'ont assuré l'avoir vu. Le sieur de Prevert m'a dit qu'il était passé si proche de la demeure de cette effroyable bête, que lui et tous ceux de son vaisseau entendaient les sifflements étranges du bruit qu'elle faisait, et que les sauvages qu'il avait avec lui, lui dirent que c'était la même bête, et avaient une telle peur qu'ils se cachaient de toute part, craignant qu'elle fût venue à eux pour les emporter ; ce qui me fait croire ce qu'ils disent, c'est que tous les sauvages en général la craignent et en parlent si étrangement, que si je mettais tout ce qu'ils en disent, l'on le tiendrait

pour fable; mais je crois que c'est la résidence de quelque diable qui les tourmente de la façon.

Avant de partir de Tadousac pour retourner en France, un des sagamos des Montagnais nommé Bégourat, donna son fils au sieur du Pont, pour l'amener en France, et lui fut fort recommandé par le grand sagamo Anadabijou, le priant de le bien traiter et de lui faire voir ce que les deux autres sauvages que nous avions ramenés avaient vu. Nous leur demandâmes une femme des Iroquois qu'ils voulaient manger, laquelle ils nous donnèrent et l'avons aussi amenée avec le dit sauvage. Le sieur de Prevert a aussi amené 4 sauvages; un homme qui est de la côte d'Arcadie, une femme et deux enfants des Canadiens.

Le 24 d'août, nous partîmes de Gaspé, le vaisseau du sieur de Prevert et le nôtre. Le 5 septembre nous entrâmes sur le banc où se fait la pêche, et le 20 du dit mois nous arrivâmes par la grâce de Dieu, avec contentement d'un chacun, au port du Havre-de-Grâce.

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