‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 16 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Uîle de Sable — Cap Breton — De la Hève — Port-au- Mouton — Cap Negré — Uîle aux Cormorans — Cap Fourchu — Uîle Longue — Baie Ste- Marie Port Ste-Marguerite et choses remarquables le long de cette côte.

Le sieur de Mons amassa environ 120 artisans qu'il fit embarquer en deux vaisseaux; l'un du port de 120 tonneaux dans lequel commandait le sieur de Pont-gravé, et l'autre de 150, où il se mit avec plusieurs gentilhommes.

Le 7 avril 1604, nous partîmes du Hâvre-de- Grâce, et Pont-gravé le 10, avec rendez-vous à Canso. Mais comme nous fûmes en pleine mer, le sieur de Mons prit sa route vers le port-au-Mouton, à cause qu'il est plus au midi et aussi plus commode pour aborder.

Le 1er de mai nous eûmes connaissance de l'île de Sable. Cette île est éloignée du cap Breton de 30 lieues environ et grande d'environ 15 lieues, il y a un petit lac. La terre est sablonneuse et ce ne sont que taillis et herbages où paissent des bœufs et des vaches que les Portugais y portèrent il y a plus de 60 ans, et qui servirent beaucoup aux gens du marquis de la Roche qui, en plusieurs années qu'ils y séjournèrent, prirent grande quantité de fort beaux renards noirs.

Par ordonnance de la cour du parlement de Rouen il y fut envoyé un vaisseau pour quérir les gens laissés là par le marquis de la Roche.

Le 8 du même mois nous eûmes connaissance du cap de la Hève.

Le 12 de mai, nous entrâmes dans un autre porô à 5 lieues du cap de la Hève, où nous prîmes un vaisseau qui faisait traite des pelleteries. Le chef s'appelait Rossignol, dont le nom en demeura au port.

Le 13 nous arrivâmes au port au Mouton, qui est à 7 lieues de celui du Rossignol.

Aussitôt débarqués chacun commença à faire des cabanes selon sa fantaisie ,sur une pointe à l'entrée du port, auprès de deux étangs d'eau douce.

Le sieur de Mons en même temps dépêcha une chaloupe dans laquelle il envoya avec des lettres un des nôtres, guidé par quelques sauvages, le long de la côte d'Acadie, chercher Pont-gravé. Il le trouva à la baie de Toutes-îles fort en peine de nous et lui présenta ses lettres. Aussitôt qu'il les eut lues, il s'en retourna à son navire à Canso, où il saisit quelques vaisseaux Basques qui faisaient la traite malgré la défense de Sa Majesté et envoya les chefs au sieur de Mons, lequel me donna la charge d'aller reconnaître la côte pour trouver un port pour la sûreté de notre vaisseau.

Je partis du port au Mouton le 19 de mai, dans une barque de huit tonneaux, accompagné du sieur Ralleau, son secrétaire, et de 10 hommes. Les cotes que je vis jusque là sont fort basses, couvertes de bois et remplies de gibier. Allant plus loin, nous fûmes passer la nuit à la baie du Sable (baie de Barrington) où nous pûmes mouiller sans crainte de danger.

Le lendemain nous allâmes au cap de Sable, qui est fort dangereux, il est à 2 lieues de la baie du Sable. De là nous fûmes à l'île aux Cormorans et à l'île Longue, puis à la grande baie Française (baie de Fundy) ainsi nommée par le sieur de Mons.

L'île Longue a 6 lieues de long et environ une lieue de large. Toute la côte est bordée de rochers dangereux.

Après l'île Longue nous fîmes 2 lieues au nordest et trouvâmes une anse où les vaisseaux peuvent ancrer en sûreté. En ce lieu il y a une mine d'argent

très bonne, selon le rapport du maître mineur Simon, qui était avec moi, plus loin nous trouvâmes une mine de fer. De l'autre côté de la baie, les terres sont basses et bonnes, où il y a un fort bon port, et en son entrée un banc par où il faut passer. J'ai nommé ce port, port Ste-Marguerite.

Après avoir connu le plus particulièrement qu'il me fut possible les côtes, ports et havres, je m'en retournai au passage de l'île Longue et continuant notre voyage, nous fûmes surpris d'un grand coup de vent qui nous contraignit d'échouer notre barque à la côte, où nous courûmes risque de la perdre; ce qui nous eût mis en une extrême peine. La tourmente finie nous nous remîmes en mer et le lendemain arrivâmes au port au Mouton, où le sieur de Mons nous attendait de jour en jour. Je lui fis narration de tout notre voyage et où nos vaisseaux pouvaient aller en sûreté.

Le lendemain, le sieur de Mons fit lever les ancres pour aller à la baie Ste-Marie, lieu reconnu propre pour notre vaisseau. Nous passâmes proche du cap de Sable et des îles aux Loups-marins, où le sieur de Mons se délibéra d'aller en chaloupe accompagné du sieur de Poitrincourt et de plusieurs autres gentilhommes en intention d'aller en l'île aux Tangueux, où nous avions auparavant tué quantité d'oiseaux à coups de bâton. Etant un peu loin de notre navire, il fut hors de notre puissance de la gagner et nous fûmes contraints de relâcher en un petit îlot pour passer la nuit. Le lendemain nous fûmes au cap Fourchu. Rangeant la côte, nous fûmes trouver notre vaisseau qui était en la baie Ste-Marie. Nos gens furent fort en peine de nous l'espace de deux jours, mais quand ils nous virent en lieu de sûreté, cela leur donna grande réjouissance.

Deux ou trois jours après notre arrivée, un de nos prêtres, appelé messire Aubry, de la ville de Paris, s'égara dans un bois en allant chercher son épée qu'il avait oubliée et fut 17 jours sans autre nourriture que quelques herbes et de petits fruits, gros comme des groseilles, qui viennent rampant sur la terre. Etant faible et débile, sans espérance de nous revoir jamais, il se trouva du côté de la baie Française, ainsi nommée par le sieur de Mons, proche de l'île Longue, où il n'en pouvait plus, quand une de nos chaloupes allant à la pêche l'aperçut et l'alla quérir. Le sieur de Mons l'avait fait chercher, tant par les siens que par des sauvages du pays qui coururent tout le bois et n'en apportèrent aucune nouvelle. On le vit revenir en la chaloupe au grand contentement de chacun, et il fut un long temps à se remettre en son premier état.

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