CHAPITRE VIII
Continuation des découvertes de la côte des Almouchiquois, et de ce que nous y avons remarqué de ^particulier.
Le lendemain nous doublâmes le cap St-Louis et fîmes ce jour 2 lieues et nous vîmes quantité de cabanes et jardinages.
Nous entrâmes dans une petite anse et 3 canots vinrent à nous pour nous prier d'entrer en leur rivière, mais nous ne pûmes les vents étant contraires.
Je descendis à terre et fus reçu fort gracieusement par les sauvages avec qui, moyennant quelques présents, je fis amitié.
Le 19 du mois nous partîmes de ce lieu et vîn-
mes mouiller l'ancre à la côte où nous vîmes quelques sauvages, vers lesquels furent 4 de nos gens. Etant à environ une lieue et demie de nous, un sauvage vint à eux en dansant et qui s'en alla donner avis de notre venue à ceux de son habitation.
Le lendemain 20, nous fûmes en un lieu fort dangereux à cause des lames où nous pouvions nous briser. Comme nous fûmes dedans, nous vîmes ce lieu assez spacieux, tout entouré de maisonnettes, à l'entour desquelles chacun a autant de terre qu'il lui est nécessaire pour sa nourriture. Il vint à nous quantité de sauvages, tant hommes que femmes, et nous avons nommé ce lieu Mallebarre (aujourd'hui Nauset).
Le 21, le sieur de Mons prit résolution d'aller voir leur habitation et l'accompagnâmes 9 ou 10 avec nos armes. Nous leur demandâmes s'ils habitaient toujours là, et s'il neigeait beaucoup. Ce que nous ne pûmes bien savoir ne connaissant pas leur langage, bien qu'ils s'y efforçassent par signes. Je tiens cependant que le pays est tempéré et l'hiver pas rude.
Le 23 juillet, 5 marins étant allés à terre pour chercher de l'eau douce dans des chaudières, un sauvage prit de force la chaudière d'un matelot qui était sans arme. Un des nôtres voulant courir après ne put l'atteindre. Les autres sauvages voyant que nos matelots accouraient à notre barque en nous criant que nous tirassions quelques coups de mousquet sur eux, qui étaient en grand nombre, ils se mirent à fuir. Il y en avait quelques-uns dans notre barque qui se jetèrent à l'eau et nous n'en pûmes saisir qu'un. Ceux qui étaient à terre, les voyant nager, retournèrent droit au matelot à qui ils avaient ôté la chaudière, et lui tirèrent plusieurs coups de flèches par derrière et l'abattirent, ce que
voyant, ils coururent aussitôt sur lui et l'achevèrent à coups de couteau. On fit diligence d'aller à terre, et on tira des coups d'arquebuse de notre barque, dont la mienne creva entre mes mains et me pensa perdre. Les sauvages entendant cette décharge se mirent à la fuite, qu'ils redoublèrent quand ils nous virent à terre; d'autant qu'ils avaient peur, nous voyant courir après eux. Il n'y avait point apparence de les attraper, car ils courent comme des chevaux. L'on apporta le mort, qui fut enterré quelques heures après. Cependant nous tenions toujours le prisonnier attaché par les mains et les pieds, craignant qu'il ne s'enfuît.
Le sieur de Mons le laissa aller, persuadé qu'il n'y avait point de sa faute, et qu'il ne savait rien de ce qui s'était passé, ni même ceux qui étaient pour lors dedans ou autour de notre barque. Quelques heures après il vint des sauvages vers nous, faisant des excuses par signes et démonstrations, que ce n'était pas eux qui avaient fait cette méchanceté, mais d'autres plus éloignés dans les terres. On ne leur fit point de mal, bien qu'il fût en notre puissance de nous venger.
Tous ces sauvages ne portent point de robes ni de fourrures, mais se couvrent seulement d'une petite peau et se rasent le poil dessus la tête comme ceux de la rivière Chouacouet. Je vis une fille coiffée assez proprement, d'une peau teinte en rouge brodée avec de petites porcelaines; une partie de ses cheveux pendaient en arrière, et le reste entrelacé de diverses façons. Ces peuples se peignent le visage de rouge et de noir et s'arrachent la barbe au fur et à mesure qu'elle croît. Ils ne savent ni adorer ni prier et ils ont quelques superstitions comme les autres. Pour armes, ils ont des piques, massues, arcs et flèches. Ils semblent meilleurs que ceux du Nord ; mais
à bien parler, ne valent pas grand chose. Ils sont voleurs et s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils cherchent avec leurs pieds. Ils échangèrent avec nous des arcs, flèches et carquois, pour des épingles et des bonbons. Il faut vivre en méfiance avec eux, toutefois sans le leur faire apercevoir.
Nous vîmes un oiseau marin qui a le bec noir, le haut un peu aquilin, et long de quatre pouces, fait en forme de lancette, la partie inférieure représentant le manche et la supérieure la lame qui est brune, tranchante des deux côtés et plus courte d'un tiers que l'autre, qui étonne beaucoup de personnes qui ne peuvent comprendre comment cet oiseau peut manger avec un tel bec.
Les sauvages disent qu'il vient d'autres oiseaux qui sont fort gros. Ils nous en montrèrent des plumes qu'ils mettent sur leur tête. Nous jugeâmes que c'étaient des coqs d'Inde par la démonstration qu'ils nous en firent et par le chant de l'oiseau qu'ils imitèrent.