‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 28 sur 54 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Continuation des susdites découvertes et ce qui y fut remarqué de singulier.

A quelques 6 lieues de Malebarre, nous mouillâmes l'ancre proche de la côte et une dizaine de sauvages vinrent à nous et nous montrèrent que plus bas il y avait un port, oii nous pourrions être en sûreté.

Le lendemain nous continuâmes notre route au sud et nous fûmes engagés parmi les brisants et bancs de sable, qu'il fallut passer au hasard mais avec le grâce de Dieu, nous passâmes. On envoya la chaloupe por trouver un chenal, pour aller au lieu que les sauvages nous avaient indiqué.

Notre chaloupe y étant, nos gens mirent pied à terre, et considérèrent le lieu, puis revinrent avec un sauvage qu'ils amenèrent et nous dirent que de pleine mer nous pourrions entrer, ce qui fut résolu et partîmes sous la conduite du sauvage qui nous pilota et vînmes mouiller l'ancre à une rade qui est devant le port et louâmes Dieu d'être en sûreté. Les peuples de ce lieu sont fort amateurs de labourage et font provision de blé-d'Inde pour l'hiver.

Nous vîmes en ce lieu 5 à 600 sauvages. Ils ont les cheveux bien peignés. Ils se parent de plumes, de porcelaine et autres petits objets qu'ils arrangent fort proprement. Leur police, gouvernement et croyance ressemblent à ceux des Souriquois, lesquels n'adorent ni la lune ni le soleil, ni aucune chose, et ne prient pas plus que les bêtes.

Leurs logements sont séparés les uns des autres, et sont grands, faits en rond, couverts de nattes et remplis de puces.

Ce serait un lieu propre pour y bâtir et jeter les fondements d'une république si le port était un peu plus profond.

Huit ou dix jours après nous aperçûmes que les sauvages abattaient leurs cabanes et envoyaient leurs femmes et leurs enfants dans les bois, ce qui nous donna des soupçons qu'ils voulaient faire méchanceté à nos gens qui travaillaient à terre.

Or le sieur de Poitrincourt et moi, nous passâmes par des cabanes où il y avait quantité de femmes, à qui on avait donné des bracelets et bagues pour les tenir en paix, et sans crainte; et aux hommes, des couteaux, des haches et autres choses dont ils avaient besoin. Nous passâmes partout sans qu'ils nous fissent aucun mal, ce qui nous réjouit fort, les voyant si simples en apparence.

Nous revînmes donc à notre barque, accompagnés de quelques sauvages.

Le sieur de Poitrincourt commanda de faire embarquer tout ce qui était à terre : ce qui fut fait, hormis le boulanger qui demeura pour achever une fournée et deux hommes avec lui. On leur dit que les sauvages avaient quelques mauvaises intentions et qu'ils fissent diligence, afin de s'embarquer le soir.

Le soir étant venu, le sieur de Poitrincourt commanda qu'on envoyât la chaloupe à terre pour quérir les hommes qui y étaient restés, ce qui fut fait aussitôt. Mais les hommes refusèrent, excepté un serviteur du sieur de Poitrincourt, qui s'embarqua, mais deux autres débarquèrent de la chaloupe et furent trouver les trois autres qui étaient à terre, lesquels étaient demeurés pour manger des galettes. Ne voulant donc faire ce qu'on leur disait, la chaloupe s'en revint à bord sans rien dire au sieur de Poitrincourt qui reposait et pensait qu'ils étaient tous dans le vaisseau.

Le lendemain matin, 15 octobre, les sauvages vinrent voir en quel état étaient nos gens qu'ils trouvèrent endormis, excepté un qui était auprès du feu.

Les voyant en cet état ils vinrent tout doucement au nombre de 400 et leur firent une telle salve de flèches, qu'ils furent frappés à mort, avant que de se relever, pour une partie, et les autres se sauvant vers la barque en criant : à l'aide ! on nous tue ! une partie tomba à l'eau, les autres étaient tous lardés de flèches dont l'un mourut quelque temps après. Les sauvages menaient un bruit désespéré, avec des hurlements épouvantables à entendre.

La sentinelle de notre vaisseau cria aux armes : on tue nos gens. Vivement on sauta 15 ou 16 dans une chaloupe, mais ne pouvant aborder à cause d'un banc de sable, chacun se jeta à l'eau et passâmes à gué à la grande terre. Aussitôt que nous y fûmes, les sauvages, nous voyant, prirent la fuite dans les terres. Tout ce que nous pûmes faire fut de retirer les corps morts et les enterrer près d'une croix qu'on avait plantée le jour auparavant. Nous retournâmes à notre vaisseau et 3 heures après ils revinrent à nous sur le bord de la mer. Nous leur tirâmes plusieurs coups de petits espoirs de fonte verte ; et comme ils entendaient le bruit ils se jetaient à terre pour éviter le coup. En dérision de nous, ils abattirent la croix, et désenterrèrent les corps : ce qui nous donna un grand déplaisir et fit que nous fûmes à eux pour la seconde fois, mais ils prirent la fuite. Nous redressâmes la croix et renterrâmes nos morts et nous revînmes sans avoir rien fait contre eux, voyant bien qu'il n'y avait pas apparence de s'en venger pour ce coup, et qu'il fallait remettre la partie quand il plairait à Dieu.

Le 15 du mois, nous partîmes du port Fortuné que nous avons ainsi nommé pour le malheur qui nous arriva.

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