CHAPITRE XV
Le mauvais temps ne nous "permettant pas de faire de nouvelles découvertes, nous fit résoudre de retourner à V habitation. Et ce qui nous arriva jusque là. >
Ayant fait six lieues, nous eûmes connaissance d'une île que nous nommâmes la Soupçonneuse pour avoir eu plusieurs fois croyance de loin que ce fut autre chose qu'une île et le mauvais vent nous obligea à relâcher au lieu d'oii nous étions partis, nous y fûmes 3 jours sans qu'il vînt un seul sauvage se présenter à nous.
Le 20 nous partîmes de rechef, et rangeant la côte au sud-ouest près de 12 lieues, nous passâmes près d'une rivière que j'ai nommée de mon nom.
Nous fûmes encore obligés de relâcher au Port Fortuné à cause des vents contraires et quelques heures après notre arrivée, le fils de Pont-gravé appelé Rohert, perdit une main en tirant un mousquet qui se creva en plusieurs pièces.
Quelques jours après il vint des sauvages sur le bord de la mer, faisant signe que nous allassions à eux mais nous voyions bien le gros de leur armée caché en embuscade au-dessous d'un coteau derrière des buissons. Le sieur de Poitrincourt y alla avec 10 des nôtres, bien armés et résolus à les combattre si Toccasion se présentait. Nous fûmes descendre par un endroit que nous jugions être hors de leur embuscade.
Nous y mîmes 3 ou 4 pied à terre avec le sieur de Poitrincourt, le reste ne bougea pas de la chaloupe pour la conserver et tenir prête au besoin. Gomme ils nous virent ils levèrent le siège et des 4 sauvages nous n'en vîmes plus que 2 qui s'en allaient
fout doucement.. En se retirant ils nous faisaient signe de mener notre chaloupe en un autre endroit. >ious nous rembarquâmes et allâmes où ils nous montraient, qui était leur seconde embuscade.
Comme notre chaloupe approcha de terre, ils se mirent en fuite et ceux de l'embuscade aussi, après qui nous tirâmes quelques coups de mousquet.
Ce jour-là le sieur de Poitrincourt résolut de s'en retourner à notre habitation à cause de 5 malades et blessés qui empiraient faute de remèdes et d'onguent.
Le lendemain nous vînmes mouiller l'ancre proche de Mallebarre, oii nous fûmes jusqu'au 28 du mois. Ce jour nous mîmes à la voile. L'air était froid et il fit un peu de neige. La nuit suivante nous eûmes connaissance des îles qui sont entre Quinibequi et Norembegue. Le vent était si grand que nous fûmes contraints de nous mettre à la mer pour attendre le jour.
Le dernier jour d'octobre, notre gouvernail se rompit en plusieurs pièces. Nous fûmes quelque temps au gré du vent et de la mer. Le vent s'apaisa et le jour étant venu, nous nous trouvâmes proche des îles Rangées et louâmes Dieu de nous avoir conservés si miraculeusement parmi tant de périls.
Le 1er novembre, nous allâmes en un lieu que nous jugeâmes propre pour échouer notre vaisseau et refaire notre gouvernail. Ce jour je fus à terre et je vis de la glace épaisse de 2 pouces et les feuilles mortes et tombées.
Le lendemain, il vint un canot où il y avait des sauvages Etchemins qui dirent à Secondon, que Touanifcou avec ses compagnons avait tué quelques autres sauvages et emmené des femmes prisonnières, et que proche des îles des Monts déserts ils avaient fait leur exécution.
Le 9 nous partîmes du cap Corneille et le même jour vînmes mouiller l'ancre au petit passage de la rivière Ste-Croix.
Le lendemain matin nous mîmes notre sauvage à terre avec quelques commodités qui fut très satisfait d'avoir fait ce voyage avec nous, et emporta quelques têtes des sauvages qui avaient été tués au port Fortuné. Le même jour nous allâmes mouiller l'ancre au sud de l'île Menason.
Le 12 du mois nous fîmes voile et le 14 arrivâmes à l'entrée du Port Royal où nous pensâmes nous perdre sur une pointe : mais Dieu nous délivra de ce péril comme de bien d'autres que nous avions courus.