CHAPITRE XVI
Retour et ce qui se passa durant V hivernement .
A notre arrivée L'Escarbot qui était demeuré en l'habitation nous fit quelques surprises pour nous réjouir.
Etant à terre, chacun commença à faire de petits jardins pour y semer des graines apportées de France.
Le sieur de Poitrincourt fit faire un moulin à eau à 1 lieue de notre habitation, près d'un saut qui vient d'une petite rivière. On fit aussi provision de charbon pour la forge. L'hiver, pour éviter l'oisiveté, je fis un petit chemin avec 2 ou 3 hommes que j'avais demandés au sieur de Poitrincourt. Notre chemin a près de deux mille pas avec des arbres de chaque côté.
Quelque temps après notre arrivée nous aperçûmes une chaloupe et des sauvages qui nous dirent qu'on avait tué un sauvage à Norembegue qui était
de nos amis, en vengeance de ce que Touanifcou avait tué ceux de Norembegue et de Quinebequi et que les Etchemins l'avaient dit à Secondon qui pour lors était avec nous.
Celui qui commandait la chaloupe était appelé Ouagimou qui avait familiarités avec Bessabes, chef de la rivière Norembegue, à qui il demanda le corps de Panounias qui avait été tué, ce qu'il lui octroya. disant qu'il était bien fâché de sa mort, assurant que c'était à son insu qu'il avait été tué et qu'il le priait de dire à ses amis qu'il désirait rester amis comme auparavant. Ce que Ouagimou lui promit faire quand il serait de retour. Il emmena le corps en sa chaloupe depuis Norembegue jusqu'à notre habitation, soit 50 lieues.
Aussitôt que le corps fut à terre, ses parents et amis commencèrent à crier auprès de lui. Après ils prirent quantité de petun, 2 ou 3 chiens et autres choses qui étaient au défunt, qu'ils firent brûler au bord de la mer.
Le lendemain ils prirent le corps du défunt et l'enveloppèrent dans une catalogue rouge que Mabretou, chef de ce lieu, me demanda et qu'il donna aux parents du défunt qui me remercièrent beaucoup. Après avoir enveloppé le corps ils le parèrent de plusieurs sortes de bracelets et autres choses, lui peignirent le visage et sur sa tête lui mirent plusieurs plumes, puis mirent le corps à genoux et autour du corps, la mère, la femme, les parents et amis hurlaient comme des chiens.
Le sauvage Mabretou fit une harangue à ses compagnons, disant de faire la guerre aux sujets de Bessabes. Tous lui accordèrent de la faire au printemps.
Après ils emportèrent le corps dans une autre cabane, Tenveloppèrent dans une peau d'élan et le
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lièrent fort bien et le conservèrent jusqu'à ce qu'il n'y eut plus grande compagnie de sauvages, desquels le frère du défunt espérait avoir des présents.
La nuit du 26 décembre il fit un vent qui abattit plusieurs arbres.
Le 16 janvier 1607 le sieur de Poitrincourt trouva la rivière de l'Equille gelée à 2 lieues de notre habitation.
Le 10 de mai il neigea toute la nuit et jusqu'au 12 de juin eûmes de fortes gelées blanches.
Nous passâmes cet hiver fort joyeusement, par le moyen de l'ordre que j'établis. Cet ordre était une chaîne que nous mettions avec quelques cérémonies au cou d'un de nos gens, lui donnant pour ce jour-là la charge d'aller chasser, le lendemain on la donnait à un autre. Tous s'efforçaient de bien faire et d'apporter bonne chasse. Nous ne nous en trouvâmes pas mal, ni les sauvages qui étaient avec nous.
Au commencement de mai chacun ensemença ses graines, lesquelles vinrent très bien.
Le 24 de mai nous aperçûmes une petite barque qui était dirigée par un jeune homme de St-Malo appelé Chevalier qui apportait des lettres du sieur de Mons au sieur de Poitrincourt, par lesquelles il lui demandait de ramener ses compagnons en France et nous dit la naissance de Monseigneur le duc d'Orléans, qui nous apporta de la réjouissance et en fîmes des feux de joie, et chantâmes le Te Deum.
Depuis le commencement de juin jusqu'au 20 du mois, quantité de sauvages s'assemblèrent en ce lieu pour aller faire la guerre aux Almouchiquois et venger la mort de Panounias, qui fut enterré par les sauvages suivant leur coutume, lesquels donnèrent quantité de pelleteries à son frère.
Les présents faits, ils partirent tous de ce lieu le 29 de juin pour aller à la guerre à Chouacoet, qui est le pays des Almouchiquois.
Quelques jours après l'arrivée du dit Chevalier le sieur de Poitrincourt l'envoya à la rivière St- Jean et Ste-Croix pour traiter quelques pelleteries; mais il ne le laissa pas aller sans gens pour ramener la barque ,d' autant que quelques-uns avaient rapporté qu'il désirait s'en retourner en France avec le vaisseau où il était venu, et nous laisser en notre habitation. L'Escarbot était de ceux qui l'accompagnèrent, lequel n'avait encore sorti du Port- Royal; c'est le plus loin qu'il ait été, soit 15 lieues plus avant que le dit Port Royal.
Attendant le retour de Chevalier, le sieur de Poitrincourt fut au fond de la baie Française avec 8 hommes. Nous fûmes à 25 lieues où le sieur de Poitrincourt voulut monter sur un rocher de plus de 30 toises de haut où il courut grand danger de perdre la vie. Ce lieu fut appelé cap de Poitrincourt (aujourd'hui cap Fendu).
Nous fûmes au port aux mines et le sieur de Poitrincourt y prit quelques morceaux de cuivre qu'il eut avec grande peine.
A 3 ou 4 lieues du cap de Poitrincourt, nous trouvâmes une croix qui était fort vieille, toute couverte de mousse et presque pourrie, qui était un signe évident qu'autrefois il y avait été des chrétiens. Toutes ces terres sont couvertes de forêts très épaisses.
Du port aux mines nous retournâmes à notre habitation.
Le 12 de juillet arriva Ralleau avec 3 hommes, venant de Niganis, distant du Port Royal de 170 lieues, qui confirma au sieur de Poitrincourt ce que Chevalier lui avait rapporté.
Le 30 juillet on fit équiper 3 barques pour envoyer les hommes et commodités qui étaient à notre
habitation pour aller à Canso, distant de 115 lieues, où était le vaisseau qui nous devait repasser en France.
Le sieur de Poitrincourt renvoya tous ses compagnons et demeura avec 8 en l'habitation pour emporter en France quelques blés qui n'étaient pas encore à maturité.
Le 10 d'août arriva de la guerre Mabretou, lequel nous dit avoir été à Chouacoet, et avoir tué 20 sauvages et blessé 12 et que Onemechin, chef de ce lieu, Marchin et un autre avaient été tués par Safinou, chef de la rivière Quinibequi, lequel depuis fut tué par les compagnons d' Onemechin et Marchin. Toute cette guerre fut pour le sujet de la mort de Panounias, sauvage de nos amis, lequel avait été tué à Norembegue par les gens de Onemechin et Marchin.
Les chefs qui sont aujourd'hui en la place d' Onemechin, Marchin et Safinou, sont leurs fils, savoir: pour Safinou, Pememen; pour Onemechin, Queconfieq et Abriou pour Marchin son père. Les deux derniers furent blessés par les gens de Mabretou, qui les attrappèrent sous apparence d'amitié, comme est leur coutume, de quoi on se doit bien méfier.