‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 32 sur 54 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Résolution du sieur de Mons four faire les découvertes dans les terres ; sa commission, et enfreinte de celle-ci par les Basques qui désarmèrent le vaisseau de Pont-gravé ; et V accord qu'ils firent après entre eux.

Etant de retour en France après avoir séjourné trois ans au pays de la Nouvelle-France, je fus trouver le sieur de Mons, auquel je récitai les choses les plus singulières que j'y eusse vues depuis son départ, et lui donnai la carte et plan des côtes et ports les plus remarquables qui y soient.

Quelque temps après, le dit sieur de Mons résolut de continuer ses desseins, et d'achever de découvrir dans les terres par le grand fleuve St-Laurent, où j'avais été par le commandement de feu Henri-le-Grand en l'an 1603, quelque 180 lieues, commençant par la hauteur de 48 degrés 2-3 de latitude, qui est Gaspé, entrée du dit fleuve, jusqu'au grand saut, qui est sur la hauteur de 45 degrés et quelques minutes de latitude, oii finit notre découverte, et où les bateaux ne pouvaient passer selon notre jugement ; d'autant que nous ne l'avions pas bien reconnu comme depuis nous l'avons fait.

Or, après que le sieur de Mons m'eut parlé de son intention touchant les découvertes, je pris la résolution de continuer une si généreuse et vertueuse entreprise, quelques peines et travaux qu'il y eût eu par le passé. Il m'honora de sa lieutenance pour le voyage ; et pour cet effet fit équiper deux vaisseaux, dont un commandé par Pont-gravé, qui était député pour les négociations avec les sauvages du pays, et ramener avec lui les vaisseaux : et moi pour hiverner au dit pays.

Le sieur de Mons pour en supporter la dépense obtint des lettres de Sa Majesté pour un an, où il était interdit à toute personne de ne trafiquer de pelleteries avec les sauvages, sous les peines portées par sa commission.

Je fus à Honfleur pour m 'embarquer, oii je trouvai le vaisseau de Pont-gravé prêt. Il partit du port, le 5 avril (1608) ,et moi le 13, et j'arrivai sur le grand banc le 15 de mai, par la hauteur de 45 degrés et % de latitude, et le 26 nous eûmes connaissance du cap Ste-Marie, qui est par la hauteur de 46 degrés % (46o 51') de latitude, tenant à l'île de Terreneuve. Le 27 du mois, nous aperçûmes le cap St-Laurent tenant à la terre du cap Breton et à l'île St-Paul, distante du cap de Ste-Marie de 83 lieues.

Le 30 du mois, nous eûmes connaissance de l'île Percée et de Gaspé qui est sous la hauteur de 48 degrés 2-3 de latitude, distant du cap de St-Laurent de 70 à 75 lieues.

Le 3 de juin, nous arrivâmes devant Tadoussac, distant de Gaspé de 80 ou 90 lieues, et jetâmes l'ancre à la rade du port de Tadoussac qui est à une lieue du port, lequel est comme une anse à l'entrée de la rivière du Saguenay, où il y a une marée fort étrange pour la vitesse et quelquefois il vient des vents impétueux qui amènent de grands froids.

L'on tient que cette rivière a quelque 45 ou 50 lieues du port de Tadoussac au premier saut, qui vient du nord nord-ouest. Ce port est petit, et n'y pourrait contenir que quelque 20 vaisseaux. Il y a de l'eau assez et est à l'abri de la rivière du Saguenay et d'une petite île de rochers qui est presque coupée par la mer. Le reste sont des montagnes hautes, où il y a peu de terre, mais des rochers et du sable remplis de bois, comme sapins et bouleaux. Il y a un petit étang proche du port, renfermé de montagnes couvertes de bois. A l'entrée, il y a deux pointes du côté du sud-ouest, contenant près d'une lieue en la mer, qui s'appelle la pointe St-Mathieu, ou autrement aux Allouettes, et l'autre du côté du nord-ouest contenant un demi-quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les Diables, pour le grand danger qu'il y a. Les vents du sud sud-est, qui frappent dans le port, ne sont pas à craindre, mais bien celui du Saguenay. Les deux pointes cidessus nommées s'assèchent à marée basse. Notre vaisseau ne put entrer dans le port n'ayant ni le vent ni la marée propre. Je fis aussitôt mettre notre barque hors du vaisseau pour aller au port voir si Pont-gravé était arrivé. Comme j'étais en chemin, je rencontrai une chaloupe et le pilote de Pont-gravé et un Basque, qui venaient m' avertir de ce qui leur était survenu pour avoir voulu faire quelques défenses aux vaisseaux basques de ne traiter, suivant la commission que le sieur de Mons avait obtenue de Sa Majesté, qu'aucun vaisseau ne pourrait traiter sans la permission du sieur de Mons, comme il était porté par celle-ci et que, nonobstant les significations que put faire Pont-gravé de la part de Sa Majesté, ils ne laissaient de traiter la force en main; et qu'ils s'étaient mis en armes et se maintenaient si bien dans leur vaisseau, que faisant jouer tous leurs canons sur celui de Pont-gravé, et tirant force

coups de mousquets, il fut fort blessé, et trois des siens, dont il y en eut un qui en mourut, sans que le Pont fit aucune résistance ; car dès la première salve de mousquets qu'ils tirèrent il fut abattu par terre. Les Basques vinrent à bord du vaisseau et enlevèrent tout, le canon et les armes qui étaient dedans, disant qu'ils traiteraient nonobstant les défenses du Roi, et que quand ils seraient près de partir pour aller en France ils lui rendraient son canon et ses munitions, et que ce qu'ils en faisaient était pour être en sûreté. Entendant toutes ces nouvelles, cela me fâcha fort, pour le commencement d'une affaire, dont nous nous fussions bien passé.

Or, après avoir entendu du pilote toutes ces choses, je lui demandai ce qu'était venu faire le Basque au bord de notre vaisseau. Il me dit qu'il venait à moi de la part de leur maître appelé JJarache, et de ses compagnons, pour tirer assurance de moi que je ne leur ferais aucun déplaisir, lorsque notre vaisseau serait dans le port.

Je fis réponse que je ne pouvais le faire, que premièrement je n'eusse vu le Pont. Le Basque dit que SI j 'avais besoin de tout ce qui dépendait de leur puissance ils m'en assisteraient. Ce qui leur faisait tenir ce langage, c'était la connaissance qu'ils avaient d'avoir failli, comme ils le confessaient, et la crainte qu'on ne leur laissât faire la pêche à la baleine.

Après avoir assez parlé, je fus à terre voir le Pont pour prendre délibération de ce que nous aurions à faire et le trouvai fort mal. Il me conta particulièrement tout ce qui s'était passé. Nous considérâmes que nous ne pourrions entrer au dit port que par la force, et que l'habitation ne fût perdue pour cette année, de sorte que nous avisâmes pour le mieux, (afin d'une juste cause n'en faire

une mauvaise et ainsi se ruiner) qu'il fallait leur donner assurance de ma part, tant que je serais là et que le Pont n'entreprendrait aucune chose contre eux, mais qu'en France la justice se ferait et viderait le différend qu'ils avaient entre eux.

Darache, maître du vaisseau, me pria d'aller à son bord, où il me fit bonne réception. Après plusieurs discours, je fis l'nccord entre le Pont et lui, et je lui fis promettre qu'il n'entreprendrait aucune chose sur Pont-gravé ni au préjudice du Roi et du sieur de Mons, que s'il faisait le contraire je tiendrais ma parole pour nulle : ce qui fut accordé et signé par chacun.

En ce lieu il y avait nombre de sauvages qui y étaient venus pour la traite des pelleteries, plusieurs desquels vinrent à notre vaisseau avec leurs canots, qui sont de 8 ou 9 pas de long ,et environ un pas ou un pas et demi de large par le milieu, et vont en diminuant par les deux bouts. Ils sont fort sujets à tourner si on ne les sait bien gouverner, et sont faits d'écorce de bouleau, renforcés par le dedans de petits cercles de cèdre blanc, bien proprement arrangés ; et sont si légers qu'un homme en porte aisément un. Chacun peut porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la terre pour aller en quelque rivière oii ils ont affaire, ils les portent avec eux. Depuis Chanacoët le long de la côte jusqu'au port de Tadoussac ils sont tous ensemble.

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