CHAPITRE II
De la rivière du Saguenay, et des sauvages qui nous y vinrent aborder. De Vile d'Orléans, et de tout ce que nous y avons remarqué de singulier.
Après cet accord fait, je fis mettre des charpentiers à accommoder une petite barque du port de 12 à 14 tonneaux, pour porter tout ce qui nous serait nécessaire pour notre habitation, qui ne put être plus tôt prête qu'au dernier de juin.
Cependant j'eus moyen de visiter quelques endroits de la rivière du Saguenay, qui est une belle rivière, et d'une profondeur incroyable, comme 150 et 200 brasses. A quelque cinquante lieues del'entrée du port ,il y a un grand saut d'eau, qui descend d'un lieu fort haut et d'une grande impétuosité. Il y a quelques îles dans cette rivière qui sont fort désertes, n'étant que rochers, couvertes de sapins et bruyères. Elle est large d'une demi-lieue en des endroits, et d'un quart en son entrée oii il y a un courant si grand qu'il est trois quarts de marée couru dans la rivière. Toute la terre que j'y ai vue n'est que montagnes et promontoires de rochers, la plupart couverts de sapins et bouleaux, terre fort mal plaisante, tant d'un côté que de l'autre ; enfin ce sont de vrais déserts inhabités d'animaux et d'oiseaux ; car allant chasser par les lieux les plus plaisants, je ne trouvais que de petits oiselets, comme hirondelles, et quelques oiseaux de rivière, qui y viennent en été ; autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure qu'il y fait.
Les sauvages m'ont fait rapport qu'ayant passé le premier saut ils en passent huit autres, puis vont une journée sans en trouver, et de rechef en passent
dix autres, et vont dans un lac, où ils font trois journées, et en chacune ils peuvent faire à leur aise dix lieues en montant : au bout du lac il y a des peuples errants et trois rivières qui se déchargent dans ce lac, l'une venant du nord, fort proche de la mer, qu'ils disent être plus froide que leur pays, et les deux autres d'autres côtés par dedans les terres, où il y a aussi des peuples sauvages qui vivent de chasse et est le lieu où nos sauvages vont porter leurs marchandises que nous leur donnons pour traiter les fourrures qu'ils ont, comme castors, martres, loupscerviers et loutres, qui y sont en quantité, et puis nous les apportent à nos vaisseaux. Ces peuples septentrionaux disent aux nôtres qu'ils voient la mer salée ; et si cela est, comme je le tiens pour certain, ce ne doit être qu'un golfe qui entre dans les terres par les parties du nord. Les sauvages disent qu'il peut y avoir de la mer du nord au port de Tadoussac 40 à 50 journées à cause de la difficulté des chemins, rivières ou montagnes où la plus grande partie de l'année il y a des neiges. Voilà au certain ce que j'ai appris de ce fleuve. J'ai désiré souvent faire cette découverte, mais je n'ai pu sans les sauvages, qui n'ont jamais voulu que j'allasse avec eux ni aucun de mes gens. Cette découverte ne serait point mauvaise, pour beaucoup de personnes qui sont en doute sur cette Mer du Nord, par où les Anglais ont été pour trouver le chemin de la Chine.
Je partis de Tadoussac le 30 de juin pour aller à Québec ,et passâmes près d'une île qui s'appelle l'île aux Lièvres, distante de 6 lieues du port ,et est à deux lieues de la terre du Nord, et à près de quatre lieues de la terre du Sud. De l'île aux Lièvres nous fûmes à une petite rivière qui s'assèche de basse mer, où à quelque 700 à 800 pas dedans il y a deux sauts d'eau ; nous la nommâmes la rivière aux Sau-
mons, à cause que nous en prîmes. Côtoyant la côte Nord nous fûmes à une pointe qui avance à la mer, et que nous avons nommée le cap Dauphin, distant de la rivière aux Saumons de 3 lieues. De là nous fûmes à un autre cap que nous nommâmes le cap à l'Aigle, distant du Dauphin de 8 lieues. Du cap à l'Aigle nous allâmes à l'île aux Coudres qui en est distante d'une bonne lieue. Elle est quelque peu unie, diminuant par les deux bouts ; à celui de l'ouest il y a des prairies et pointes de rochers et au sud-ouest il y a des battures assez agréables, à cause des bois qui l'environnent, distantes de la terre du Nord d'environ une demi-lieue, où il y a une petite rivière qui entre assez avant dans les terres, et l'avons nommée la rivière du Gouffre, d'autant que la marée y court merveilleusement et est toujours fort agitée y ayant une grande profondeur ; mais il y a force rochers en son entrée et autour de celle-ci. De l'île aux Coudres nous fûmes à un cap que nous avons nommé le cap Tourmente, que nous avons ainsi nommé parce que pour peu qu'il fasse du vent la mer y effleure. En ce lieu l'eau commence à être douce. De là nous fûmes à l'île d'Orléans, où il y a deux lieues, en laquelle du côté du sud il y a nombre d'îles, qui sont basses, couvertes d'arbres, fort agréables, remplies de prairies, et force gibier. Autour de celles-ci ,il y a beaucoup de rochers fort dangereux à passer, qui sont éloignés de quelques deux lieues de la grande terre du Sud. Toute cette côte, tant du nord que du sud, depuis Tadoussac jusqu'à l'île d'Orléans, est terre montueuse et fort mauvaise, où il n'y a que sapins et bouleaux, et des rochers où on ne saurait aller en la plupart des endroits.
Or nous rangeâmes l'île d'Orléans du côté du sud, distante de la grande terre d'une lieue et de-
mie ; et du côté du nord une demi-lieue, contenant de long 6 lieues, et de large une lieue environ. Du côté du nord elle est fort plaisante pour la quantité du bois et prairies qu'il y a ; mais il y fait fort dangereux d'y passer pour la quantité de pointes et rochers qui sont entre la terre et l'île. Ce lieu est le commencement du beau et bon pays de la grande rivière. Au bout de l'île il y a un torrent d'eau du côté du Nord, qui vient d'un lac qui est quelque dix lieues dedans les terres, et descend de dessus une côte qui a près de 25 toises (1) de haut, au-dessus de laquelle la terre est unie et plaisante à voir, bien que dans le pays on aperçoive de hautes montagnes, qui paraissent éloignées de 15 à 20 lieues.