‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 34 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Arrivée à Québec, où nous fîmes nos logements. La Situation. Conspiration contre le service du Roi, et ma vie, far quelques-uns de nos gens. La punition qui en fut faite, et tout ce qui se passa en cette affaire.

De l'île d'Orléans jusqu'à Québec, il y a une lieue, et j'y arrivai le 3 juillet ; où étant, je cherchai un lieu propre pour notre habitation, mais je n'en pus trouver de plus commode, ni de mieux situé que la pointe de Québec, ainsi appelée des sauvages, laquelle était remplie de noyers. Aussitôt j'employai une partie de nos ouvriers à les abattre pour y faire notre habitation, l'autre à scier des ais, l'autre à creuser la cave et faire des fossés, et l'autre à

(1) Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.

aller quérir nos commodités à Tadousac avec la barque. La première chose que nous fîmes fut le magasin pour mettre nos vivres à couvert, qui fut promptement fait par la diligence de chacun, et le soin que j'en eus.

Quelques jours après que je fus au dit Québec, il y eut un serrurier qui conspira contre le service du Roi, en me faisant mourir, et se rendant maître de notre fort, pour le mettre entre les mains des Basques ou Espagnols, qui étaient pour lors à Tadoussac, où les vaisseaux ne peuvent passer plus loin sans avoir la connaissance du passage et des rochers qu'il y a en chemin.

Pour exécuter son malheureux dessein, sur l'espérance de faire ainsi sa fortune, il suborna quatre de ceux qu'il croyait être des plus mauvais garçons, leur faisant entendre mille faussetés et espérances d'acquérir du bien.

Après que ces quatre hommes furent gagnés, ils promirent chacun de faire en sorte d'attirer le reste à leur plan ; et pour lors je n'avais personne avec moi en qui j'eusse confiance ; ce qui leur donnait encore plus d'espérance de faire réussir leur dessein ; d'autant que quatre ou cinq de mes compagnons, en qui ils savaient que je me fiais, étaient dans les barques pour veiller sur les vivres et les choses nécessaires pour notre habitation.

Enfin ils surent si bien faire leurs menées avec ceux qui restaient, qu'ils devaient les attirer tous à leur intention, et même mon laquais, leur promettant beaucoup de choses qu'ils n'eussent su accomplir.

Etant donc tous d'accord ,ils étaient de jour en jour en diverses résolutions comment ils me feraient mourir, pour n'en pouvoir être accusés, ce qu'ils tenaient pour très difficile ; mais le diable leur ban-

dant à tous les yeux et leur ôtant la raison et toute la difficulté qu'ils pouvaient avoir, ils arrêtèrent de me prendre dépourvu d'armes et m'étouffer, ou donner la nuit une fausse alarme, et comme je sortirais tirer sur moi, et que par ce moyen ils auraient plus tôt fait qu'autrement ; tous promirent les uns aux autres de ne se découvrir, sous peine que le premier qui en ouvrirait la bouche, serait poignardé ; et dans quatre jours ils devaient exécuter leur entreprise, avant que nos barques fussent arrivées, car autrement ils n'eussent pu venir à bout de leur dessein.

Ce même jour arriva une de nos barques, où était notre pilote appelé le capitaine Testu, homme fort discret. Après que la barque fut déchargée et prête à s'en retourner à Tadoussac, il vint à lui un serrurier appelé Natel, compagnon de Jean du Val, chef de la trahison, qui lui dit qu'il avait promis aux autres de faire comme eux, mais qu'en effet il n'en désirait pas l'exécution et qu'il n'osait s'en déclarer, et ce qui l'en avait empêché, était la crainte qu'il avait d'être poignardé.

Après qu'Antoine Natel eut fait promettre au dit pilote de ne rien déclarer de ce qu'il dirait, d'autant que si ses compagnons le découvraient ils le feraient mourir, le pilote l'assura de toutes choses, et dit à Natel de lui déclarer le fait de l'entreprise qu'ils désiraient faire, ce que Natel fit tout au long. Le pilote lui dit : Mon ami, vous avez bien fait de découvrir un dessein si pernicieux, et montrez que vous êtes homme de bien ,et conduit par le Saint-Esprit. Mais ces choses ne peuvent passer sans que le sieur de Champlain le sache pour y remédier, et vous promets de faire tant envers lui, qu'il vous pardonnera et à d'autres ; et de ce pas, dit le pilote, je le vais trouver sans faire semblant de rien.

et vous , allez faire votre besogne et entendez toujours ce qu'ils diront et ne vous souciez du reste.

Aussitôt le pilote me vint trouver en un jardin que je faisais accommoder, et me dit qu'il désirait me parler en lieu secret, où il n'y eut que nous deux. Je lui dis que je le voulais bien. Nous allâmes dans le bois, où il me conta toute l'affaire. Je lui demandai qui le lui avait dit. Il me pria de pardonner à celui qui le lui avait déclaré ; ce que je lui accordai bien qu'il devait s'adresser à moi. Il craignait, ditil, que je n'entre en colère et que je ne l'offense. Je lui dis que je savais mieux me gouverner que cela en telles affaires, et qu'il le fit venir pour l'entendre parler. Il y fut, et l'amena tout tremblant de crainte qu'il avait que je lui fisse quelque déplaisir. Je le rassurai et lui dis qu'il n'eût point de peur et qu'il était en lieu de sûreté, et que je lui pardonnais tout ce qu'il avait fait avec les autres, pourvu qu'il dît entièrement la vérité de toute chose, et le sujet qui les y avait menés. Rien, dit-il, sinon que s'étant imaginés qu'en rendant la place entre les mains des Basques ou Espagnols, ils seraient tous riches, et qu'ils ne désiraient plus aller en France ; et il me conta le surplus de leur entreprise.

Après l'avoir entendu et interrogé, je lui dis qu'il s'en allât à ses affaires ; cependant je commandai au pilote qu'il fit approcher la chaloupe, ce qu'il fit ; et après je donnai deux bouteilles de vin à un jeune homme, pour qu'il dise à ses quatre galants principaux de l'entreprise, que c'était du vin de présent que ses amis de Tadoussac lui avaient donné et qu'il leur en voulait faire part, ce qu'ils ne refusèrent pas, et il fut sur le soir en la barque où il leur devait donner la collation; je ne tardai pas beaucoup après à y aller et les fis prendre et arrêter sans attendre le lendemain.

Voilà donc mes galants bien étonnés. Aussitôt je fis lever un chacun (car c'était sur les dix heures du soir) et leur pardonnai à tous, pourvu qu'ils me dissent la vérité de tout ce qui s'était passé, ce qu'ils firent et après je les fis retirer.

Le lendemain, je pris toutes leurs dépositions, les uns après les autres, devant le pilote et les mariniers du vaisseau, lesquelles je fis coucher par écrit, et furent fort aises à ce qu'ils dirent,d' autant qu'ils ne vivaient qu'en crainte, par la peur qu'ils avaient les uns des autres, et principalement de ces quatre coquins qui les avaient séduits ; et depuis vécurent en paix, se contentant du traitement qu'ils avaient reçu, comme ils déposèrent.

Ce jour je fis faire six paires de menottes pour les auteurs de la sédition, une pour notre chirurgien appelé Bonnerme, une pour un autre appelé la Taille, que les quatre séditieux avaient chargés, ce qui se trouva néanmoins faux, et fut occasion de leur donner la liberté.

Ces choses étant faites, je menai mes galants à Tadoussac, et priai le Pont dé me faire plaisir en les gardant, d'autant que je n'avais aucun lieu de sûreté pour les mettre, et aussi pour prendre résolution de lui et d'autres du vaisseau, de ce que nous aurions à faire là-dessus. Nous avisâmes qu'après qu'il aurait fait ses affaires à Tadoussac, il s'en viendrait à Québec avec les prisonniers, oii nous les ferions confronter devant leurs témoins ; et après les avoir entendus, ordonner que la justice en fût faite selon le délit qu'ils avaient commis.

Je m'en retournai le lendemain à Québec pour parachever notre magasin et y mettre nos vivres qui y auraient été abandonnés de tous ces bélitres, qui n'épargnaient rien, sans considérer où ils pourraient en trouver d'autres quand ceux-là manque-

raient ; car je ne pouvais y donner remède avant que le magasin ne fût fait et fermé.

Le Pont-grave arriva quelque temps après moi avec les prisonniers, ce qui apporta du mécontentement aux ouvriers qui restaient, craignant que je leur eusse pardonné, et qu'ils n'eussent de vengeance envers eux, pour avoir déclaré leur mauvais dessein.

Nous les fîmes confronter les uns aux autres, oii ils leur maintinrent tout ce qu'ils avaient déclaré dans leur déposition, sans que les prisonniers leur déniassent le contraire, s' accusant d'avoir méchamment fait et mérité punition, si on n'usait de miséricorde envers eux, en maudissant Jean du Val, comme le premier qui les avait induits à telle trahison, dès qu'ils partirent de France. Le dit du Val ne sut que dire, sinon qu'il méritait la mort, et que tout le contenu des informations était véritable, et qu'on eût pitié de lui, et des autres qui avaient adhéré à ses pernicieuses volontés.

Après que le Pont et moi avec le capitaine du vaisseau, le chirurgien, maître, contre-maître, et autres mariniers eûmes entendu leur déposition, nous avisâmes que ce serait assez de faire mourir le dit du Val, comme le chef de l'entreprise, et aussi pour servir d'exemple à ceux qui restaient, de se comporter sagement à l'avenir en leur devoir, et afin que les Espagnols et Basques qui étaient en grand nombre au pays n'en fissent trophée ; et les trois autres condamnés à être pendus, et cependant les ramener en France entre les mains du sieur de Mons, pour leur être fait plus ample justice, selon qu'il aviserait, avec toutes les informations, et la sentence, tant du dit Jean du Val qui fut pendu et étranglé au dit Québec, et sa tête mise au bout d'une pique pour être plantée au lieu le plus éminent de notre fort, et les autres trois renvoyés en France.

Page 1