CHAPITRE IV
Retour du Pont-gravé en France. Description de notre logement et du lieu où séjourna Jacques Cartier en Van 1535.
Après que toutes ces choses furent passées, le Pont partit de Québec le 18 septembre pour s'en retourner en France avec les 3" prisonniers. Depuis qu'ils furent libérés tout le reste se comporta sagement en son devoir.
Je fis continuer notre logement, qui était de trois corps de logis à deux étages. Chacun contenait trois toises de long et deux et demie de large. Le magasin six et trois de large avec une belle cave de six pieds de haut. Tout autour de nos logements je fis faire une galerie par dehors au second étage, qui était fort commode, avec des fossés de quinze pieds de large et six de profond ; et au dehors des fossés, je fis plusieurs pointes d'éperons qui enfermaient une partie du logement, là où nous eûmes nos pièces de canon ; et devant le bâtiment il y a une place de quatre toises de large ,et six ou sept de long, qui donne sur le bord de la rivière. Autour du logement il y a des jardins qui sont très bons et une place du côté du septentrion qui a quelque 100 ou 120 pas de long et 50 ou 60 de large. Plus proche du dit Québec, il y a une petite rivière qui vient de dans les terres d'un lac distant de notre habitation de six ou sept lieues. Je tiens que dans cette rivière qui est au nord et un quart du nord-ouest de notre habitation, ce fut le lieu où Jacques Cartier hiverna, d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des vestiges comme d'une cheminée, dont on a trouvé les fondements, et apparence d'y avoir eu
— Godes fossés autour de leur logement, qui était petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de bois écarries, vermoulues, et 3 ou 4 balles de canons. Toutes ces choses montrent évidemment que ça a été une habitation, laquelle a été fondée par des chrétiens ; et ce qui me fait dire et croire que c'est Jacques Cartier, c'est qu'il ne se trouve point que personne n'a hiverné ni bâti en ces lieux que le dit Jacques Cartier au temps de ses découvertes, et fallait à mon jugement que ce lieu s'appelât Ste-Croix, comme il l'avait nommé, que l'on a transféré depuis à un autre lieu qui est 15 lieues de notre habitation à l'ouest, et n'y a pas d'apparence qu'il eût hiverné en ce lieu que maintenant on appelle Ste-Croix, ni en d'autres ; d'autant qu'en ce chemin il n'y a rivière ni autres lieux capables de tenir vaisseaux, si ce n'est la grande rivière ou celle dont j'ai parlé cidessus, où de basse mer, il y a demi-brasse d'eau, force rochers et un banc à son entrée ; car de tenir des vaisseaux dans la grande rivière, où il y a de grands courants, marées et glaces qui charrient en hiver, ils courraient risque de se perdre, aussi qu'il y a une pointe de sable qui avance sur la rivière, qui est remplie de rochers, parmi lesquels nous avons trouvé depuis 3 ans un passage qui n'avait point encore été découvert ; mais pour le passer il faut bien prendre son temps, à cause des pointes et dangers qui y sont. Ce lieu est à découvert du vent du nord-ouest, et la rivière y court comme si c'était un saut d'eau et y perd de deux brasses et demie. Il ne s'y voit aucune apparence de bâtiments, ni qu'un homme de jugement voulût s'établir en cet endroit, y en ayant beaucoup d'autres meilleurs quand on serait forcé de demeurer. J'ai bien voulu traiter de ceci, d'autant qu'il y en a beaucoup qui croient que ce lieu fut la résidence du dit Jacques Cartier.
Et pour montrer encore que ce lieu que maintenant on appelle Ste-Croix n'est pas le lieu où hiverna Jacques Cartier, voici ce qu'il en dit en ses découvertes, extrait de son histoire, qu'il arriva à l'île aux Coudres le 5 décembre en l'an 1535, (d'après le second voyage de Cartier, c'est le 6 septembre) qu'il nomma de ce nom, parce qu'il y avait beaucoup de ces arbres.
Et le 7 du mois il partit de là pour remonter le fleuve ,oii il vit 14 îles distantes de l'île aux Coudres de 7 à 8 lieues du sud et dit que le lieu oii sont les îles sud est le commencement de la province du Canada et qu'il arriva à une île de 10 lieues de long et 5 de large, où il se fait une grande pêcherie de poisson, principalement de l'esturgeon. Il dit aussi qu'il mouilla l'ancre entre cette île et la mer du Nord, qui est un passage petit et dangereux, et là mit 2 sauvages à terre qu'il avait emmenés en France, et après avoir arrêté en ce lieu quelque temps avec les peuples du pays il fit amener ses barques, et passa outre avec le flot pour chercher havre et lieu de sûreté pour ses navires, ils côtoyèrent l'île et au bout trouvèrent un havre d'eau fort beau et plaisant, auquel il y a une petite rivière qu'ils trouvèrent fort propre pour mettre leurs vaisseaux à couvert, et la nommèrent Ste-Croix, pour y être arrivés ce jour-là, lequel lieu s'appelait en ce temps Stadaca (Stadaconé) que maintenant nous appelons Québec.
Le 19 de septembre il partit de Ste-Croix où étaient les vaisseaux, et fit voile pour remonter avec la marée le dit fleuve qu'ils trouvèrent fort agréable tant pour les bois, vignes et habitations qu'il y avait de son temps qu'autres choses ; et furent poser l'ancre à 25 lieues de l'entrée de la terre du Canada, qui est au haut de l'île d'Orléans, du côté de l'Orient
ainsi appelée par le dit Cartier. Ce que l'on appelle aujourd'hui Ste-Croix, s'appelait alors Achelacy, la dite rivière au courant fort et dangereux, tant pour les rochers qu'autres choses, et où on ne peut passer que de flot, distant de Québec et de la rivière où hiverna Cartier, 15 lieues.
Pendant que les charpentiers, scieurs d'ais et autres ouvriers travaillaient à notre logement, je fis mettre tout le reste à défricher autour de l'habitation, afin de faire des jardinages pour y semer des grains et graines pour voir comme le tout fructifierait, d'autant que la terre paraissait fort bonne.
Cependant quantité de sauvages étaient cabanes proche de nous, qui faisaient pêche d'anguilles, dont ils se nourrissent et font sécher pour l'user jusqu'au mois de février que les neiges sont grandes de 2 pieds % et 3 pieds, qui est le temps que quand leurs anguilles et autres choses qu'ils font sécher sont accomodées, ils vont chasser aux castors où ils sont jusqu'au commencement de janvier. Comme ils y furent, ils nous laissèrent en garde toutes leurs anguilles et autres choses jusqu'à leur retour, qui fut au 15 décembre, et ne firent pas grande chasse de castors, les rivières étant débordées ainsi qu'ils nous dirent. Je leur rendis toutes leurs victuailles qui ne durèrent que jusqu'au 20 de janvier.
Tous ces peuples pâtissent tant, que quelquefois ils sont contraints de vivre de certains coquillages, et manger leurs chiens et se couvrent de leurs peaux contre le froid. Je tiens que si on leur montrait à vivre, et le labourage des terres, ils apprendraient fort bien ; car il s'en trouve assez qui ont bon jugement et répondent à propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une méchanceté entre eux qui est d'user de vengeance, et d'être grands menteurs, gens auxquels il ne se faut pas trop confier, sinon avec
raison et la force en la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu. Ce sont gens dont la plupart n'ont point de loi, selon que j'ai pu voir, avec tout plein d'autres fausses croyances. Je leur demandai de quelle sorte de cérémonies ils usaient à prier leur Dieu ,ils me dirent qu'ils n'en usaient point d'autres, sinon qu'un chacun le priait en son cœur, comme il voulait. Voilà pourquoi il n'y a aucune loi parmi eux, et ne savent ce que c'est d'adorer et prier Dieu, vivant comme bêtes brutes, et je crois que bientôt ils seraient bons chrétiens si on habitait leur terre, ce qu'ils désirent la plupart. Ils ont parmi eux quelques sauvages qu'ils appellent Pillotois, qui croient parler au diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils fassent, tant pour la guerre que pour autre chose, et s'il leur commandait qu'ils allassent mettre en exécution quelqu' entreprise, ils obéiraient aussitôt à son commandement. Comme aussi ils croient que tous les songes qu'ils font sont véritables ; et de fait, il y en a beaucoup qui disent avoir vu et songé choses qui adviennent et adviendront. Mais pour en parler avec vérité, ce sont des visions diaboliques qui les trompent et séduisent. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre de leur croyance bestiale. Tous ces peuples sont gens bien proportionnés de leur corps, sans difformité, et sont dispos. Les femmes sont aussi bien formées, potelées et de couleur bazannée, à cause de certaine peinture dont elles se frottent, qui les fait demeurer olivâtres. Ils sont habillés de peaux ; une partie de leur corps est couverte et l'autre découverte ; mais l'hiver ils remédient à tout : car ils sont habillés de bonnes fourrures, comme de peaux d'élans, loutres, castors, loups marins, cerfs et biches qu'ils ont en quantité. L'hiver quand les neiges sont grandes ils font une manière de raquettes qui sont 2 ou 3 fois
plus grandes que celles de France, qu'ils attachent à leurs pieds, et vont ainsi sur la neige sans enfoncer; car autrement ils ne pourraient chasser ni aller en beaucoup de lieux. Ils ont aussi une façon de mariage, qui est, que quand une fille est en l'âge de 14 ou 15 ans et qu'elle a plusieurs serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux que bon lui semble ; puis au bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il lui plaît pour son mari et vivent ensemble jusqu'à la fin de leur vie; sinon qu'après avoir demeuré ensemble, si elles n'ont point d'enfants, l'homme peut se démarier et prendre une autre femme, disant que la sienne ne vaut rien ; ainsi les filles sont plus libres que les femmes.
Dès qu'elles sont mariées, elles sont chastes et leurs maris sont la plupart jaloux, lesquels donnent des présents aux parents des filles qu'ils ont épousées.
Pour ce qui est de leurs enterrements, quand un homme ou une femme meurt, ils font une fosse, où ils mettent tout le bien qu'ils ont, comme chaudières, fourrures, haches, arcs, flèches, robes et autres choses ; puis ils mettent le corps dans la fosse et le couvrent de terre, et mettent quantité de grosses pièces de bois dessus et une autre debout qu'ils peignent en rouge par en haut. Ils croient l'immortalité des âmes, et disent qu'ils vont se réjouir en d'autres pays, avec leurs parents et amis qui sont morts. Si ce sont capitaines ou autres ayant quelque créance, ils vont après leur mort, trois fois l'année, faire un festin, chantant et dansant sur leur fosse.
Tout le temps qu'ils furent avec nous, qui était le lieu le plus de sûreté pour eux, ils ne laissaient d'appréhender tellement leurs ennemis, qu'ils prenaient souvent des alarmes la nuit en songeant, et envoyaient leurs femmes et enfants à notre fort, où
je leur faisais ouvrir les portes, et les hommes demeuraient autour du dit fort, sans permettre qu'ils entrassent dedans, car ils étaient autant en sûreté de leur personne comme s'ils y eussent été, et je faisais sortir 5 ou 6 de nos compagnons pour leur donner courage, et aller découvrir parmi les bois s'ils verraient rien pour les contenter. Ils sont fort craintifs et appréhendent infiniment leurs ennemis, et ne dorment presque point en repos en quelque lieu qu'ils soient, bien que je les assurasse tous les jours de ce qu'il m'était possible, en leur remontrant de faire comme nous, savoir veiller une partie tandis que les autres dormiront, et chacun avoir ses armes prêtes comme celui qui fait le guet, et ne pas tenir les songes pour vérité, sur quoi ils se reposent; d'autant que la plupart ne sont que menteries, avec autres propos sur ce sujet ; mais peu leur servaient ces remontrances, et disaient que nous savions mieux nous garder de toutes choses qu'eux, et qu'avec le temps, si nous habitions leur pays, ils le pourraient apprendre.