‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 36 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Semences et vignes plantées à Québec. Commencement de l hiver et des glaces. Extrême nécessité de certains sauvages.

Le 1er octobre je fis semer du blé et le 15 du seigle.

Le 3 du mois suivant il fit une gelée blanche et les feuilles des arbres commencèrent à tomber au 15.

Le 24 du mois je fis planter des vignes du pays qui vinrent fort belles ; mais après que je fus parti de l'habitation pour venir en France, on les gâta toutes, sans en avoir eu soin, ce qui m'affligea beaucoup à mon retour.

Le 18 de novembre il tomba quantité de neige, qui ne resta que deux jours sur la terre, et il se fit en ce temps un grand coup de vent. Il mourut en ce mois un matelot et notre serrurier, de la dissenterie, comme firent plusieurs sauvages à force de manger des anguilles mal cuites, selon mon avis.

Le 5 février il neigea fort et fit un grand vent qui dura 2 jours.

Le 20 du mois il apparut à nous quelques sauvages qui étaient de delà la rivière, qui croyaient que nous allions les secourir, mais il était hors de notre puissance, à cause de la rivière qui charriait un grand nombre de glaces, car la faim pressait si fort ces pauvres misérables, que, ne sachant que faire, ils se résolurent de mourir, hommes, femmes et enfants, ou de passer la rivière, pour l'espérance qu'ils avaient que je les assisterais en leur extrême nécessité. Ayant donc pris cette résolution, les hommes et les femmes prirent leurs enfants et se mirent en leurs canots, pensant gagner notre côté par une ouverture de glace que le vent avait faite, mais ils ne furent pas plus tôt au milieu de la rivière que leurs canots furent pris et brisés entre les glaces en mille pièces. Ils firent si bien qu'ils se jetèrent, avec leurs enfants que les femmes portaient sur leur dos, dessus un grand glaçon. Comme ils étaient làdessus, on les entendait crier, tant que c'était grande pitié, n'espérant pas moins que de mourir. Mais le bonheur en voulut tant à ces pauvres misérables qu'une grande glace vint choquer par le côté celle 011 ils étaient, si rudement, qu'elle les jeta à terre. Eux voyant ce coup si favorable furent à terre avec autant de joie que jamais ils en reçurent quelque grande famine qu'ils eussent eue. Ils s'en vinrent à notre habitation si maigres et défaits, qu'ils semblaient des squelettes, la plupart ne pou-

vant se soutenir. Je m'étonnai de les voir de la façon qu'ils avaient passé, vu qu'ils étaient si faibles et débiles. Je leur fis donner du pain et des fèves. Ils n'eurent pas la patience qu'elles furent cuites pour les manger. Je leur prêtai aussi quelques écorces d'arbres, que d'autres sauvages m'avaient données pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se cabanaient, ils avisèrent une charogne qu'il y avait plus de deux mois que j'avais fait jeter pour attirer les renards, dont nous prenions des noirs et des roux, comme ceux de France, mais beaucoup plus chargés de poils. Cette charogne était une truie et un chien qui avaient enduré toute la rigueur du chaud et du froid. Quand le temps s'adoucissait, elle puait si fort qu'on ne pouvait rester auprès ; néanmoins ils ne laissèrent de la prendre et emporter en leur cabane, oii aussitôt ils la dévorèrent à moitié cuite, et jamais viande ne leur sembla de meilleur goût. J'envoyai deux ou trois hommes les avertir qu'ils n'en mangeassent point s'ils ne voulaient mourir ; comme ils approchaient de leur cabane, ils sentirent une telle puanteur de cette charogne à demi échauffée, dont ils avaient chacun une pièce en la main, qu'ils pensèrent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arrêtèrent guère. Ces pauvres misérables achevaient leur festin. Je ne laissai pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'était peu pour la quantité qu'ils étaient : et dans un mois ils eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils les eussent eus en leur pouvoir, tant ils sont gloutons ; car quand ils en ont, ils ne mettent rien en réserve, et en font bonne chère entière jour et nuit, puis après ils meurent de faim. Ils firent encore une autre chose aussi misérable que la première. J'avais fait mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servait d'appas aux martres et oiseaux de proie, où je prenais plaisir

d'autant qu'ordinairement cette charogne en était assaillie : ces sauvages furent à l'arbre et ne pouvant monter dessus à cause de leur faiblesse, ils l'abattirent et aussitôt enlevèrent la chienne, oii il n'y avait que la peau et les os, et la tête puante et infecte, qui fut incontinent dévorée.

Voilà le plaisir qu'ils ont le plus souvent en hiver ; car en été ils ont assez de quoi se maintenir et faire des provisions, pour n'être assaillis de ces extrêmes nécessités, les rivières abondant en poisson et chasse d'oiseaux et autres bêtes sauvages. La terre est fort propre et bonne au labourage, s'ils voulaient prendre la peine d'y semer des blés d'Inde comme font tous leurs voisins Algommequins,Ochastaiguins et Iroquois qui ne sont pas attaqués d'un si cruel asaut de famine pour y savoir remédier par le soin et prévoyance qu'ils ont, qui fait qu'ils vivent heureusement au près de ces Montaignets, Canadiens et Souriquois qui sont le long des côtes de la mer. Voilà le principal de leur vie misérable. Les neiges et les glaces y sont 3 mois sur la terre, qui est depuis le mois de janvier jusque vers le huitième d'avril, qu'elles sont presque toutes fondues ; et au plus à la fin du dit mois il ne s'en voit presque plus au lieu de notre habitation. C'est chose étrange, que tant de neige et glace qui y est épaisse de 2 ou 3 brasses sur la rivière soient en moins de 12 jours toute fondue. Depuis Tadoussac jusqu'à Gaspé, cap Breton, île de Terre neuve et Grande Baie, les glaces et neige y sont encore en la plupart des endroits jusqu'à la fin de mai ; auquel toute l'entrée de la grande rivière est fermée de glaces, mais à Québec il n'y en a point ; ce qui montre une étrange différence pour 120 lieues de chemin en longitude, car l'entrée de la rivière est par les 49, 50 et 51 degrés de latitude, et notre habitation par les 46 et deux tiers.

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