CHAP. VI
Maladies de la terre à Québec. Le sujet de Vhivernement. Description du lieu. Arrivée du sieur des Marais, gendre de Pont-gravé, au dit Québec.
Les maladies de la terre commencèrent à prendre fort tard, qui fut en février jusqu'à la mi-avril. Il en fut frappé 18 et en mourut 10 ; et cinq autres de la dissenterie. Je fis faire ouverture de quelquesuns pour voir s'ils étaient offensés comme ceux que j'avais vus dans d'autres habitations, on trouva les mêmes causes de mort.
Quelque temps après, notre chirurgien (il s'appelait Bonnerme) mourut. Tout cela nous donna beaucoup de déplaisir, pour la peine que nous avions à soigner les malades.
Or je tiens que ces maladies proviennent de manger trop de salures et légumes, qui échauffent le sang et gâtent les parties intérieures. L'hiver aussi en est en partie cause, qui resserre la chaleur naturelle qui cause plus grande corruption de sang ; et aussi la terre, quand elle est ouverte, il en sort de certaines vapeurs qui y sont encloses lesquelles infectent l'air ; ce que l'on a vu par expérience en ceux qui ont été aux autres habitations après la première année que le soleil eut donné sur ce qui était sorti, tant de notre logement qu'autres lieux, où l'air y était beaucoup meilleur et les maladies pas si dangereuses. Pour ce qui est du pays, il est beau et plaisant, et apporte toutes sortes de grains à maturité, y ayant de toutes les espèces d'arbres que nous avons dans nos forêts en deçà, et quantité de fruits, bien qu'ils soient sauvages pour n'être pas cultivés :
comme noyers, cerisiers, pruniers, vignes, framboises, fraises, groseilles vertes et rouges et plusieurs autres petits fruits qui sont très bons. Aussi il y a plusieurs sortes de bonnes herbes ou racines. La pêche du poisson y est en abondance dans les rivières, oii il y a quantité de prairies et gibier, qui est en nombre infini. Depuis le mois d'avril jusqu'au 15 de décembre l'air y est si sain et bon, qu'on ne sent en soi aucune indisposition ; mais janvier, février et mars sont dangereux pour les maladies qui prennent plutôt en ce temps qu'en été, pour les raisons ci-dessus dites ; car pour le traitement, tous ceux qui étaient avec moi étaient bien vêtus, et couchés dans de bons lits, et bien chauffés et nourris, s'entend des viandes salées que nous avions, qui à mon opinion les offensaient beaucoup à ce que j'ai vu ,et la maladie s'attaque aussi bien à un qui se tient délicatement et aura bien soin de soi, comme à celui qui sera le plus misérable. Nous pensions au commencement qu'il n'y avait que les gens de travail qui fussent pris de ces maladies ; mais nous avons vu le contraire. Ceux qui naviguent aux Indes Orientales et plusieurs autres régions, comme vers l'Allemagne et l'Angleterre, en sont aussi bien frappés qu'en la Nouvelle-France. Depuis quelque temps, les Flamands étant attaqués de cette maladie en leur voyage aux Indes, ont trouvé un remède fort singulier contre elle, qui nous pourrait bien servir ; mais nous n'en avons point la connaissance pour ne l'avoir recherché. Toutefois je tiens pour assuré qu'ayant de bon pain et viande fraîche, on n'y serait point sujet.
Le 8 d'avril les neiges étaient toutes fondues et néanmoins l'air était encore assez froid jusqu'en mai, que les feuilles commencent à pousser.
Quelques-uns de ceux qui étaient malades du
mal de la terre, furent guéris venant le printemps, qui en est le temps de guérison. J'avais un sauvage du pays qui hiverna avec moi, qui fut atteint de ce mal, pour avoir changé sa nourriture en salée, lequel en mourut ; ce qui montre évidemment que les salures ne valent rien et y sont contraires.
Le 5 juin arriva une chaloupe à notre habitation, où était le sieur des Marais, gendre de Pontgravé, qui nous apportait nouvelle que son beaupère était arivé à Tadoussac le 28 de mai. Cette nouvelle m'apporta beaucoup de contentement pour le soulagement que nous en espérions avoir. Il ne restait plus que 8 de 28 que nous étions, encore la moitié de ce qui restait était indisposée.
Le 7 de juin je partis de Québec pour aller à Tadoussac communiquer quelques affaires, et priai le sieur des Marais de demeurer en ma place jusqu'à mon retour : ce qu'il fit.
Aussitôt que j'y fus arrivé, le Pont-gravé et moi discourûmes ensemble sur le sujet de quelques découvertes que je devais faire dans les terres, oii les sauvages m'avaient promis de nous guider. Nous résolûmes que j'irais dans une chaloupe avec 20 hommes et que Pont-gravé demeurerait à Tadoussac pour donner ordre aux affaires de notre habitation, ainsi qu'il avait été résolu, il fut fait et y hiverna ; d'autant que je devais m'en retourner en France selon le commandement du sieur de Mons, qui me l'avait écrit pour le rendre certain des choses que je pouvais avoir faites, et des découvertes du dit pays. Après avoir pris cette résolution je partis aussitôt de Tadoussac, et m'en retournai à Québec, où je fis accommoder une chaloupe de tout ce qui était nécessaire pour faire les découvertes du pays des Iroquois, où je devais aller avec les Montagnais, nos alliés.