CHAPITRE VII
Partement de Québec jusqu'à l'île St-Eloi, et de la rencontre que je fis des sauvages Algomequins et Ochataiguins.
Et pour cet effet je partis le 18 du dit mois où la rivière commence à s'élargir, quelquefois d'une lieue et demie en ces endroits. Le pays va de plus en plus en embellissant. Ce sont coteaux en partie le long de la rivière et terres unies avec peu de rochers. La rivière est dangereuse en beaucoup d'endroits, à cause des bancs et rochers qui sont dedans, et n'y fait pas bon naviguer, si ce n'est la sonde à la main. La rivière est fort abondante en toutes sortes de poissons. Le pays est tout couvert de grandes forêts comme vers notre habitation. Il y a aussi plusieurs vignes et noyers qui sont sur le bord de la rivière et quantité de petits ruisseaux et rivières qui ne sont navigables qu'avec des canots. Nous passâmes proche de la pointe Ste-Croix. Cette pointe est de sable, qui avance un peu dans la rivière. Il y a quelques prairies, mais elles sont inondées des eaux à toutes les fois que vient la pleine mer, qui perd de près de 2 brasses et demie. Ce passage est fort dangereux à passer pour quantité de rochers qui sont au travers de la rivière, bien qu'il y ait bon chenal lequel est fort tortu, et faut bien prendre le temps à propos pour le passer. Ce lieu a tenu beaucoup de gens en erreur qui croyaient ne le pouvoir passer que de pleine mer pour n'y avoir aucun chenal ; maintenant nous avons trouvé le contraire : car pour descendre du haut en bas ,on le peut à basse mer ; mais de monter il serait malaisé, si ce n'était avec un
grand vent, à cause du grand courant d'eau ; et faut par nécessité attendre un tiers de flot pour le passer.
Continuant notre chemin, nous fûmes à une rivière distante de Ste-Croix de 9 lieues, et de Québec, 24, et l'avons nommée rivière Ste-Marie (aujourd'hui rivière Ste-Anne de la Pérade).
Continuant notre route, je fis rencontre de 2 ou 3 cents sauvages qui étaient cabanes près d'une petite île, appelée St-Eloi ; nous fûmes les reconnaître, et trouvâmes que c'étaient des Ochateguins et Agoumequins qui venaient à Québec pour nous assister dans les découvertes du pays des Iroquois, contre lesquels ils ont une guerre mortelle, n'épargnant aucune chose qui soit à eux.
Après les avoir reconnus, je fus à terre pour les voir et m'enquis qui était leur chef : ils me dirent qu'il y en avait deux, l'un appelé Yroquet et l'autre Ochasleguin qu'ils me montrèrent ; et fus en leur cabane, où ils me firent bonne réception, selon leur coutume.
Je commençai à leur faire entendre le sujet de mon voyage, dont ils furent fort réjouis, et après plusieurs discours je me retirai ; et quelque temps après ils vinrent à ma chaloupe, où ils me firent présent de quelque pelleterie, en me montrant plusieurs signes de réjouissance et s'en retournèrent à terre.
Le lendemain les 2 chefs vinrent me trouver et ils furent un espace de temps sans dire mot, en songeant et fumant toujours. Après avoir bien pensé, ils commencèrent à haranguer hautement à tous leurs compagnons qui étaient sur le bord du rivage avec leurs armes en la main, écoutant fort attentivement ce que leurs chefs leur disaient, savoir :
Qu'il y avait près de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le fils d' Yroquet m'avait vu, et que je
lui avais fait bonne réception, et déclaré que le Pont et moi désirions les assister contre leurs ennemis, avec lesquels ils avaient, dès longtemps, la guerre, pour beaucoup de cruautés qu'ils avaient exercées contre leur nation, sous prétexte d'amitié : Et qu'ayant toujours depuis désiré la vengeance, ils avaient sollicité tous les sauvages que je voyais sur le bord de la rivière, de venir à nous, pour faire alliance avec nous, et qu'ils n'avaient jamais vu de chrétiens, ce qui les avait aussi décidés de nous venir voir ; et que d'eux et de leurs compagnons j'en ferais tout ainsi que je voudrais ; et qu'ils n'avaient point d'enfants avec eux, mais gens qui savaient faire la guerre, et pleins de courage, sachant le pays et les rivières qui sont au pays des Iroquois, et que maintenant ils me priaient de retourner en notre habitation, pour voir nos maisons, et que 3 jours après nous retournerions à la guerre tous ensemble ; et que pour signe de grande amitié et réjouissance je fasse tirer des mousquets et arquebuses, et qu'ils seraient fort satisfaits : ce que je fis ; ils jetèrent de grands cris avec étonnement, surtout ceux qui n'en avaient jamais vu ni entendu.
Après les avoir écoutés, je leur fis réponse que, pour leur plaire, je désirais bien m'en retourner à notre habitation pour leur donner plus de contentement, et qu'ils pouvaient juger que je n'avais d'autre intention que d'aller faire la guerre, ne portant avec nous que des armes, et non des marchandises pour traiter, comme on leur avait donné à entendre, et que mon désir n'était que d'accomplir ce que je leur avais promis ; et si j'eusse su qu'on leur eût rapporté quelque chose de mal, que je tenais ceux-là pour ennemis plus que les leurs mêmes. Ils me dirent qu'ils n'en avaient jamais entendu parler; néanmoins c'était le contraire : car il y avait eu
ni
quelques sauvages qui le dirent aux nôtres ; je me contentai en attendant l'occasion de leur pouvoir montrer par effet autre chose qu'ils n'eussent pu espérer de moi.