CHAPITRE III
Deux cents sauvages gamènent le Français qu'on leur avait baillé, ot remmenèrent leur sauvage qui était retourné de France. Plusieurs discours de part et d'autre.
Le 13 de juin, deux cents sauvages Charioquois avec les capitaines Ochatequin, Yroquet et Tregouaroti, frère de notre sauvage, amenèrent mon 2 Nous fûmes fort contents de les voir; je fus au-devant d'eux avec un canot et notre sauvage, et pendant qu’ils r < nie) doucement en ordre, les nôtres 4 me lèrent de leur faire une escopetterie d’arquebuses et mousquets, et quelques petites
ièces. Comme ils approchaient, ils commencèrent
crier tous ensemble, et un des chefs commanda de faire leur harangue, où ils nous louaient fort, et nous tenaient pour véritables, de ce que je leur avais tenu ce que je leur promis, qui était de les venir trouver au dit saut. Après avoir fait trois autres cris, l’escopetterie tira par deux fois de 13 barques qui y étaient, qui les étonna de telle façon qu’ils me prièrent de dire que l’on ne tirât plus, et qu'il y en avait la plus grande part qui n'avaient jamais vu de chrétiens, ni oui des tonnerres de la fagon, et
craignaient qu’il ne leur fit mal, et furent très contents de voir notre sauvage sain et bien portant, qu'ils pensaient mort, sur quelque rapport que Jeur avaient faits quelques Algoumequins qui l'avaient oui dire à des sauvages Montagnais. Le sauvage se loua du traitement que je lui avais fait en France, et des singularités qu'il avait vues, dont ils entrèrent tous en admiration et s’en allèrent cabaner dans le bois attendant le lendemain que je leur montrasse le lieu où je désirais qu’ils se logeassent. Aussi je vis mon garçon qui vint habillé à la sauvage, qui se loua du traitement qu’il avait reçu de ces gens et tout ce
qu'il avait vu et appris des sauvages en son hivernement.
arçon, qui avait fort bien appris leur langue, et ful irent qu'ils désiraient je étroite amitié
ans l'âme, et qu’ils voyaient bien qu'il n’y avait que le gain et lav
ler en leur pays avec mes Compagnons, et les assister, et que Je leur en avais mon
1 comme à mon frère, et que cela les obligeait tellement à me vouloir du bien, que tout ce que je désirais d’eux, ils essayeraient À me satisfaire, et craignaient que les autres ne leur fissent du déplai-
sir. Je leur assurai que non, et que nous étions sous
ns
un Roi, que notre dit sauvage avait vu, et d’une même nation, mais pour ce qui était des affaires, qu'elles étaient particulières et ne devaient point avoir peur, étant aussi assurés que s ils eussent été dans leur pays. Après plusieurs discours, ils me firent un nt de 100 castors. Je leur donnai en ange d autres sortes de marchandises, et me dirent qu'il y avait plus de 400 sauvages qui devaient venir de leur pays, et ce qui les avait és fut un prisonnier Iroquois qui était à moi, qui s'était échappé et s’en était allé en son pays, et qu'il avait donné à entendre que je lui avais donné liberté et des marchandises, et que je devais aller au dit saut avec 600 Iroquois attendre les Algoumequins et les tuer tous; que la crainte de ces nouvelles les avaient arrêtés, et que sans cela ils fussent venus.
Je leur fis réponse que le prisonnier s'était sans que je lui eusse d congé, et que
notre dit sauvage savait bien de quelle façon il s'en était allé, et qu il n’y avait aucune apparence de laisser leur amitié comme ils avaient oui dire, ayant été à la guerre avec eux, et envoyer mon garçon en leur pays pour entretenir leur amitié ; et que la Promesse que je leur avais fidèlement tenue le confirmait encore. Ils me répondirent que pour eux ils ne l'avaient jamais pensé, et 2" reconnaissaient bien que tous ces discours étaient éloignés de la vérité ; et que s' ils eussent cru autrement, ils ne fusent pas venus, et que c’étaient les autres qui avaient eu peur, pour n avoir jamais vu de Français que mon garçon. Ils me dirent aussi qu'il viendrait Algoumequins dans 5 ou 6 jours, si on ies voulait attendre, pour aller à la guerre avec eux contre les Iroquois et en si je n’y venais ils s’en retourneraient sans la faire. Je les entretins fort sur la
source de la grande rivière, et de leur pays, dont ils me discoururent fort particulièrement, tant des rivières, sauts, lacs et terres, que des peuples qui y habitent, et de ce qui s'y trouve. Quatre d’entre eux m'assurèrent qu ils avaient vu une grande mer fort éloignée de leur pays, et le chemin difficile, tant à cause des guerres * des déserts qu il faut 22 pour y parvenir. me dirent aussi que l'hiver 2 ent il était venu quelques sauv du côté de Floride par derrière le pays des roquois, qui voyaient notre océan, et ont amitié avec les dits sauvages. Enfin ils me montrèrent par fi tous les lieux où ils avaient été, prenant plaisir à m'en discourir; et moi je ne m ennuyais pas à les entendre, pour être certain des choses dont j'avais été en doute jusqu’à ce qu ils m'eurent éclairé. Après tous ces discours finis, je leur dis qu’ils traitassent ce peu de commodités qu ils avaient, ce qu'ils frent à Ends, dont chacune des barques emporta sa ièce: nous, toute la peine et aventure, les autres, proie, qui est la cause qui les meut, sans rien employer ni hasarder.
Le lendemain après avoir traité tout ce qu'ils avaient, qui était peu de chose, ils firent une barricade autour de leur logement du côté du bois, et en partie du côté de nos 1 et disaient que c'était pour leur sûreté, afin d'éviter la surprise de leurs ennemis ; ce que nous prîmes pour argent comptant. La nuit venue, ils appelèrent notre sauvage qui couchait à ma patache et mon garçon, qui les furent trouver ; après avoir tenu plusieurs discours, ils me firent aussi appeler environ sur le minuit. Etant en leur cabane je les trouvai tous assis en conseil, où ils me firent asseoir près d'eux, disant que leur coutume était que quand ils voulaient s’assembler pour proposer quelque chose, ils le faisaient la nuit,
afin de n'être distraits par l'aspect d'aucune chose, et que l'on ne pensait qu’à écouter et que le jour divertissait l'esprit par les objets ; mais à mon opinion ils me voulaient dire leur volonté en cachette se fiant en moi. Et d'ailleurs ils craignaient les autres pataches, comme ils me donnèrent entendre depuis, car ils me dirent qu'ils étaient fâchés de voir tant de Français, qui n'étaient pas bien unis ensemble, et qu' ils eussent bien désiré me voir seul ; que quelques-uns d’entre eux avaient été battus ; qu'ils me voulaient autant de bien qu’à leurs enfants 2 telle confiance en moi, que ce que je leur dirais ils le feraient, mais qu’ils se méfiaient fort des autres. Que si je retournais, Famenasse telle quantits de gens que je voudrais, pourvu qu’ils fussent sous la conduite d’un chef; et qu'ils m’envoyaient quérir pour m' assurer davantage de leur amitié * ne se romprait jamais, et que je ne fusse point âché contre eux ; et que sachant que j'avais pris délibération de voir leur pays, ils me le feraient voir au péril de leur vie, m’aidant d’un bon nombre ‘hommes, et qu’à l' avenir nous devions espérer d'eux comme ils faisaient de nous. Aussitôt ils me donnèrent 50 castors et 4
nes d'or et que je fis participer mon frère, (ils entendaient ainsi ont-gravé) et qu’ils désiraient être toujours de mes amis ; Mais que s’il y avait quelques Français qui voulussent aller avec eux qu ils seraient très contents, et plus que jamais, pe entretenir une ferme amitié. Je leur dis qu'avec a permission de Sa ö je les assisterais de 40 ou 50 hommes armés de choses ires pour le dit voyage, et que je m'embarquerais avec eux, à la qu'ils nous entretiendraient de ce que nous aurions besoin et que je leur apporterais de quoi
frère où aussitôt il ft mettre du poisson sur le feu pour me festoyer.
temps après, les principaux m'envoyè-
t ap Pour me communiquer ce qu'ils avaient
contents de me voir, et n’avoir nt manqué à ma parole et qu ils avaient la crainte de toutes les autres pataches qui étaient avec moi, à cause qu'ils avaient oui dire qu’on les devait tuer tous ; et me prièrent que revenant avec mes compagnons je n en amenasse point d’autres. a
Ils me dirent = y avait un marchand appelé Bourier qui les avait priés d'emmener un jeune gardon, ce qu'ils refusèrent qu'auparavant ils n’eussent su de moi si je serais content. Je leur fis ré
u'ils avaient à juger auquel ils avaient le plus ‘obligation de Bourier ou de moi, et de qui ils devaient le plus espérer.
Ils me dirent qu’il n’y avait pas de comparaison de l’un à l’autre, tant des assistances que je leur avais données en leur guerre que de l'offre que je leur faisais de ma personne, et que le dit Bourier leur offrait force présents.
Je leur ſis réponse qu'il m'était indifférent qu ils prissent ou non le jeune homme, s ils le prenaient pour de bons presents mais qu'il devait demeurer avec Yroquet : ce qu'ils me promirent.
Et après ceci, il y eut un sauvage qui avait été 3 fois prisonnier des uois, et s'était sauvé fort heureusement, qui résolut d’aller à la guerre lui dixième, pour se venger des cruautés que ses ennemis lui avaient fait souffrir. Tous les ca itaines me prièrent de l’en détourner d' autant qu'il était fort vaillant, et craignaient qu’il ne s’engageât si avant parmi les ennemis, qu’il n’en revint jamais. Je le
ren résolu entre eux. 41 fus aveo mon
grandes sur le corps, disant qu'il ne pouvait vivre sans faire mourir de ses ennemis, et que son cœur lui disait qu’il fallait qu'il partit au
plus tôt. ” Après avoir fini avec eux, je les priai de me ramener en notre patache ; ils équipèrent 8 canots .
Pour passer le dit saut et se dépouillèrent tout nus, et me firent mettre en chemise, car souvent il arrive
ue d' aucuns se t en le passant. Ils me
saient si par m le tien venait à tourner, ne sachant point nager, ne l’abandonne en aucune façon, et te tiens bien à de petits bâtons qui y sont par le milieu, car nous te sauverons aisément. Je vous assure que ceux qui n'ont pas vu ni passé le dit endroit en de petits bateaux comme ils ont, ne le pourraient pas sans grande appréhension, même les plus assurés du monde.
Mais ces sauvages sont si adroits, que cela leur est facile. Je le passai avec eux, ce que je n avais jamais fait, ni autre chrétien hormis mon garçon, et vinmes à nos barques.
Le lendemain ils s’en retournèrent avec le dit jeune homme de Bourier, lequel coûta bon à son maître, qui avait l'espérance à mon opinion de recouvrer la perte de son voyage.
Il y eut un jeune homme des nôtres qui se délibéra d’aller avec les sauvages Charioquois éloignés du saut de quelques cent cinquante lieues, et fut avec le frère 1 ui était l’un des capitaines, qui me promit lui faire voir tout cc . pourrait. Et celui de Bourier fut avec le dit Froquet Algoumequin, qui est à quelque quatre-vingts lieues du dit saut.
Nous attendimes les 300 autres qui devaient :
venir sur la promesse que je leur avais faite. Voyant qu ils ne venaient point, toutes les 22 résolurent d’inciter LE sauvages Algo uins, — étaient venus de Tadoussac, d' aller au devant eux et pour cet effet partit un canot.
Le 5 de quins de ceux
ns bientôt,
itaines et beaucoup èvre qui s'était mise parmi eux ; et aussi qu’ils en avaient envoyé plusieurs à la guerre. Nous résolûmes de les attendre.
: Voyant que ce temps était passé et 3 ne
venaient point, Pont-gravé pes du saut le 11 du dit mois, pour mettre ordre quelques affaires qu’il avait à Tadoussac, et moi je demeurai pour attendre les dits sauvages.
Ce dit jour arriva une patache, qui apporta des vivres à beaucoup de barques que nous étions ; car le pain, vin, viande nous manquaient et n’avions recours qu’à la pêche. Ce même jour arriva un canot Algoumequin qui nous assura que le lendemain les dits 2%4 canots devaient arriver, dont 12 étaient pour la guerre.
Le 12 du dit mois arrivèrent les dits Algoumequins avec quelque peu de marchandise, Avant de traiter ils firent un présent à un sauvage Montagnais
ui était fils d Annadabigeau dernier mort, pour l'appaiser et défâcher de la mort de son père. Peu de temps après ils donnèrent 10 castors à chacun des capitaines des pataches. Ils dirent qu'ils étaient bien fâchés de n’en avoir beaucoup mais que la
PFF ˙¹—dwm̃ ̃ 7. .
guerre en était cause; toutefois que l'on prit ce qu'ils offraient de bon cœur, et qu'ils étaient tous nos amis, et à moi qui était assis auprès d'eux, pardessus tous les autres.
Je leur fis réponse que tous ceux qu'ils voyaient assemblés étaient de leurs amis et que à l’occasion ils le feraient bien voir, que nous étions tous amis, et qu ils continuassent à nous vouloir du bien et que nous ferions de .
Le lendemain ils m’apportèrent 40 castors, en m'asurant de leur amitié, et qu’ils étaient bien aises de la délibération que j'avais prise avec les sauv qui s’en étaient allés, et que l’on faisait une habitation au saut, ce que je leur assurai, et leur fis quelques présents en échange.
je à toutes choses passées, ils se délibérèrent d’aller quérir le corps d 3 qui s' était noyé au saut; ils le dete nt et le portèrent en l’île Ste. Hélène, où ils firent leurs — accoutumées, 75 est de chanter et danser sur la fosse, suivies
un festin. Je leur demandai pourquoi ils déterraient ce corps!
Ils me répondirent que si leurs ennemis avaient trouvé la fosse, ils prendraient le corps et le mettraient en plusieurs pièces, qu’ils pendraient à des arbres pour leur faire du déplaisir ; et pour ce sujet ils le transportèrent en lieu écarté du chemin et le plus secrètement qu’ils pouvaient.
Le 15 du mois arrivèrent 14 canots, dont le chef s'appelait Tecouchata. A leur arrivée tous les autres sauvages se mirent en armes, et firent quelques tours de limaçon. 1 avoir tourné et dansé, les autres qui étaient en leurs canots commencèrent aussi à danser et chanter. Après ils descendirent à terre avec quelque peu de fourrures et firent de pareils présents que les autres avaient faits. Le lendemain ils traitèrent ce qu'ils avaient, et me don-
nèrent 30 castors, dont je les récompensai. Ils me discoururent sur quelques découvertes du côté du nord, qui pouvaient apporter de l’utilité ; et sur ce sujet ils me dirent que s’il y avait quelqu'un de mes compagnons qui voulût aller avec eux ils le traiteraient comme un de leurs enfants. Je leur donnai un jeune garçon dont ils furent fort contents.
Quand il prit congé de moi, je lui baillai un mémoire des choses qu'il devait observer. Alors ils se séparèrent en trois ; les uns pour la guerre, les autres par le dit grand saut et les autres par une petite rivière qui va au grand saut ; et partirent le 18 du dit mois, et nous aussi le même jour.
Ce dit jour nous fimes 30 lieues qu’il y a du dit saut aux 3 rivières, et le 19 arrivâmes à Québec. Je disposai la plupart d’un chacun à demeurer en la dite habitation, puis y fis faire quelques réparations et planter des rosiers, et fis charger du chêne pour l'éprouver en France, tant pour les lambris que pe les fenêtres ; et le 20 je partis. Le 23 j'étais
Tadoussac, où étant je me résolus de partir en France, avec l’avis de 8
Après avoir mis ordre à ce qui dépendait de notre habitation, suivant la charge que le dit sieur de Mons m' avait donnée, je m'embarquai dedans le vaisseau du capitaine Tibaut, de la Rochelle, le 11 d'août. Sur notre traverse nous eûmes grande quantité de poissons de plusieurs espèces. Nous primes aussi des marsouins.
Nous eûmes assez beau temps jusqu’à Belle- Ile (1) où les brumes nous prirent, qui durèrent 3 ou 4 jours ; puis le temps venant beau, nous eûmes vonnaissance d’Alvert (2), et arrivâmes à la Rochelle le 10 septembre 1611.
1) Belle-Ile en Bretagne ou Belle-Ile-en-Mer. 2 Ou Arvert.