‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 11 sur 50 · I.K MAIKJUIS DK NOINIEI · texte numérisé non relu

I.K MAIKJUIS DK NOINIEI

En recevant son nouvel aiiihassailonr à (jonstanlinople, le Roi lui avait dit : « Je vous ai choisi sur le bien (|uo l'on m'a dit de vous (I). » En eU'ef, sans avoir jusqu'à préseni marqué à la cour, Nointel s'y él ait ménagé de hauts et de multiples appuis. Lorsqu'il s'était agi de le nommer, des puissances diverses et souvent opposées, des personnages que l'on voyait ramiicnl d'accord, Colbert et Louvois, les amis de l'un et de l'autre, s'étaieni rt'unis pour le recoiumander au choix royal et vanter ses mérites.

Charles-Marie-François Olier, marquis de Nointel etd'Angcrvilliers, appartenait à une bonne famille de robe, originaire de Picardie. Son père, Edouard Olier, secrétaire du Roi et conseiller au Parlement de Paris, avait obtenu l'érection en manjuisat de sa terre de Nointel. près de Clermont en ReauNoisis (2). Il avait épousé, en 16.34, Catherine .Mallon, appartenant à la famille des seigneurs de Bercy; c'était une femme de haute vertu et de piété profonde, (|ui finirait ses jours dans la retraite, à Port- Roval des Champs, auprès des solitaires de ipii elle reçut tou-

(I) .Vnhives îles affaires étraiiff'res, Xointel à l'oriipotine. ;i() mars 1677.

(i) l'ar lettres palcriles du mois do septembre l(i.")f. vériliéesau l'arleinent en Chambre des eom|ites en septembre IC.'ib et le ±9 mai 163G. Areh. iiat. Cabinet des titres. Ariiii's.

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jours appui et direction. De son mariage avee Kdonartl Ûlier, elle avait eu ijuatre fils, sans compter trois filles, qui furent toutes religieuses dcr«Abbaye aux Bois (1) ». Charles-François, le futur ambassadeur, était l'aîné des fils : c'était un pur Parisien, un Parisien du Marais, né sur la paroisse Sainte-Croix de la Brelonncrie.

Elevé dans un milieu grave, austère et presque janséniste, il n'en manifesta pas moins très vite une humeur aventureuse. De bonne heure, on le voit quitter les siens pour courir le monde. (>'est lui sans nul doute, ce N'ointel que le jeune Coulanges, le « petit Coulanges» de Mme de Sévigné, emmena vers IGSTou 1(558 dans son grand voyage à travers l'Europe et dont il parle à chaque instant dans ses Mémoires. Ces gais compagnons assistèrent d'abord à Francfort au couronnement d'un empereur allemand. Ils furent reçus chez plusieurs princes du Saint-Empire et v trouvèrent une hospitalité parfois redoutable : à Stuttgard, le duc les admit à sa table et « commença, dit Coulanges, par porter la santé du roi de France et ensuite de toutes les puissances de la terre. Je demandai de l'eau, mais, quelques instances que je lisse, il me fut répondu (|ue l'eau n'entrait jamais dans la salle d'un si grand piince que M. le duc de Wurtemberg (2). »

Nos voyageurs franchirent ensuite les Alpes, descendirent en Italie, admirèrent la cour de Turin. « lapins belle et la plus magnifique de toutes les cours après celle de France », s'en furent à Venise, et arrivèrent linalement à Rome, oîi l'étude des monuments de l'antiquité les retint longtemps. Ce fut là que François de Nointei senlil son goût pour les arts, déjà très vif, s'affiner et se développer, devenir passion. Il paraît même avoir poussé plus tard jusqu'en Orient et vu Constantinoj)!c; là, il se serait fait attacher à l'ambassade en (jualité d'auxiliaire béné\ole et aurait rendu quelcpies services. Où ne serail-il allé, s'il avait pu suivre jusqu'au bout la pente de son caractère?

Mais l'argent est le nerf des voyages, comme celui de la guerre.

(1) Arch. nat. Cabinet des titres. Aniics. Dossier I2i)70,

(2) Mémoires île Coulanges, p. I ;ï (i2.

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et Xointel eii niaiiquail. Son père paraît avoir possède pou de bien et l'avoir mal géré. Pour vivre, Nointel dut rentrer dans la tradition de sa faniillo, regagner Paris et s'y renfermer, recourir aux offices de judicature; en 1G61, il obtint une charge de conseiller au Parlement; nomade par nature, force lui était de se réduire au plus sédentaire des métiers (1).

De ses vovages, il a\ait rapporté une provision de souvenirs et de connaissances; il avait rapporté aussi de quoi se composer une collection, « un cabinet », comme l'on disait alors. Dès que l'on entrait cliez lui, une quantité de choses plus rares que belles, mais disposées avec un goût ingénieux, des dessins, des tableaux, des curiosités de toute sorte, étonnaient le regard, évoquaient la vision do pavs étranges et transportaient lo visiteur très loin des bords de la Seine (2).

Cette originalité valut à Nointel un premier renom. Puis, comme il était d'humeur fort sociable et de belles manières, il eut promptement accès dans des miheux très divers. Par sa famille, il tenait aux cercles jansénistes et ne baissait pas d'y fréquenter. Arnauld, le grand Arnauld, et Nicole, appréciant son savoir ot la sûreté de son commerce, le prirent en goût et l'admirent dans leur intimité. C'est par eux sans doute qu'il atteignit aux Colbert, à celte famille de ministres qui. pendant un domi-siècle, se perpétua et se ramifia au pouvoir. Arnauld de Pomponne, parent de tous les Colbert et futur secrétaire d'État, lavait en spéciale estime. Dans le grand monde proprement dit, les accointances et mémo les parentés illustres ne lui manquaient pas : la puissante maison de .Matignon tenait de près à sa famille et le protégeait beaucoup. En même temps, la manie d'écrire et le démon littéraire qui commençaient à le posséder, ses prétentions au beau style, les grâces fleuries et la magnificence de ses récits, le prestige s'attachant à un homme qui a vu des pays inaccessibles au commun des mortels, le firent rechercher dans

(1) .\rili. nat. Cabinet des titres. Armes. D'après une autre pièce, il aurait été rei.ii conseiller le 21 mars lOGS seulement, (i) Mémoires du cheralier d'Arrieux.

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les compagnies où l'on se piquait de goûts raffinés, où l'on tenait bureau desprit.

Une foule de petites coteries se disputaient alors et émiettaient la succession de l'hôtel de Rambouillet. Nointel fut promptement affilié à l'une d'elles. Dans une de ses lettres (i), il cite, comme faisant partie de sa société habituelle, M. et Mme de Fieubet, l'abbé de Montrevel, Mme de Matignon, MM. Gargan, Machault, Quentin et de Nogent. Plusieurs de ces personnages se sont signalés àl'attcntion de ceux d'entre nos contemporains ([ui vivent dans l'intimité du grand siècle (2). Dans les cercles de précieux et de précieuses tel qu'était celui-là, on se voyait, on s'écrivait beaucoup: on se communiquait des essais littéraires; le madrigal y était en honneur, non moins que le sonnet, l'épigramme et autres galanteries en vers ou en prose. Que François de Nointel ait accompli bon nombre de ces prouesses de plume, on peut le présumer, à en juger par celles qu'il se permit plus tard en situation d'ambassadeur et parmi le tracas des afl'aires. Sans doute aussi fit-il circuler des récits tie ses aventures et voyages : c'étaient assurément des écrits pailletés de clinquant et gonflés de métaphores, avec de l'entortillé et du précieux dans les idées.

De plus, comme il s'intéressait à tout ce (jui peut charmer et enrichir l'esprit, il attirait à lui savants, artistes, antiquaires, et se montrait vis-à-vis d'eux affable h la fois et protecteur, se sentant des instincts de Mécène. S'il se dispersait ainsi en une foule d'occupations sans maîtriser aucune partie des connaissances humaines, s'il restait en toutes choses un amateur, le sérieux de sa tenue, ses belles relations et encore plus l'amitié des hauts penseurs de Port-Royal couvraient ce (|u"il pouvait y avoir en lui d'un peu fantaisiste. En somme, d'après l'aveu même des jaloux, il était fort bien posé : on le tenait pour

(1) C'est la lettre pai-liculière que nous donnons presque in extenso un chap. IV.

Ci) Vo.yez spécialement les notes jointes par M. de Boislislc à sa grande édition des Mémoire!! de Sainl-Sitmin.

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M lionnt'ti' liomiiie » ( I j dans toute la foi'co du tenue, lioinine de bien, homme de mérite, et de plus bel esprit, avec la spécialité des bistoires de voyages et de l'exotisme.

Cette situation honorable et par certains côtés brillante ne suffisait pourtant pas à le contenter. La dignité un peu froide de son extérieur, sa gravité judiciaire cachaient des aspirations tumultueuses et romanesques. Il rêvait de nouveaux vovages, d'entreprises héroïques, de décou\ertes retentissantes : sa vraie carrière était celle du grandiose et de l'extraordinaire. Des goûts de faste et d'ostentation commençaient à percer en lui, ne demandant qu'à faire explosion. Déjà, au grand donnnage de sa fortune, il se montrait généreux, prodigue; nul ne sut moins compter; il ne s'occupait jamais de l'avenir et n'aimait l'argent que pour le voir couler entre ses mains, en quoi il ('lait bien de son temps. A celte époque, une cour jeune, galante, folle de plaisirs, faisant tout avec faste, y compris l'amour, étonnait Paris par le bruit de ses fêtes, par son luxe empanaché, par les splendeurs d'une existence machinée comme une succession do scènes d'Opéra. Nointel admirait de loin cet entrain pompeux et eut aimé à s'y associer; lui aussi eiU voulu traiter somptueusement ses amis, donner des collations, des régals en musi(|uc, organiser des divertissements et des fêles, participer à des carrousels. Il était las de « se ruiner obscurément » (2), et son chagrin était (|ue la modicité de son avoir, la pénurie croissante de ses ressources, l'embarras de ses affaires, vinssent à chaque instant contrarier ses goûts et resserrer sa vie.

Lorsque l'ambassade de Constantinople se trouva \ acante, ses désirs, ses espoirs se réveillèrent; il mit tout en œuvre; pour l'obtenir. Assurément, le métier d'ambassadeur chez les Turcs avait ses écueils, ses périls; mais qu'imporlail, à nn homme de sa trempe! Hardi, entreprenant, libre, célibataire, sans attaches qui le retinssent à Paris, en pleine force de l'âge, il ne demandait qu'à se risquer et à s'exposer au loin pour la gloire de son maître,

{\) Mémoires du chevalier d'Arvieiir, t. IV, p. 243. (2) La Bruyère.

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qu'il confondait avec la sienne. On représenta sans doute aux ministres et au Roi qu'il s'était déjà familiarisé avec les choses d'Orient, et qu'en ces difficultueusescontrées il ferait mieux qu'un autre , s'y trouvant moins dépaysé. Quand ses amis eurent emporté le succès, il y vit un coup de fortune.

D'abord, Temploi était lucratif; aux émoluments fournis parla cour, seize mille livres par an, s'ajoutait une pension servie par la « chambre du commerce » de Marseille, une rente de huit mille francs (1). Il y avait aussi un casuel assez considérable, des allocations supplémentaires à espérer, et de plus certains profits jusqu'alors tolérés, des taxes plus ou moins licites à percevoir sur nos marchands des Echelles : les prédécesseurs de Nointel ne s'étaient jamais privés de puiser à cette source de revenus, ayant sur ce sujet des idées fort différentes des nôtres : on en citait plusieurs, partis « fort gueux » (2), qui s'étaient refaits et enrichis là-bas. On ignorait encore que Colbcrt s'était juré de mettre ordre à tout cela. Puis, pour un connaisseur éméritc en fait de curiosités et d'objets d'art, pour un chercheur de trésors en ce genre, quelle mine féconde que le Levant, quelle aubaine qu'un voyage officiel en ces régions à peine exploitées! Grâce aux facilités que lui procurerait son titre, Nointel pourrait renouveler sa collection, y joindre des pièces excellentes, peut-être uniques, et la mettre hors de pair, sans compter qu'il trouverait certainement matière à de resplendissantes descriptions, qui assureraient du même coup sa gloire littéraire. Dans tous les cas, il vivrait grandement aux frais du Roi en de merveilleux pays et pourrait s'y promener avec faste. Une telle ambassade, ce serait apparemment une série d'entrées à fracas et de défilés, à travers des sites enchantés, des palais, des colonnades, des architectures nobles, peuplées de statues, au bord d'une mer d'azur et d'or; dans ce cadre de féerie, une succession de difficultés vaincues, d'obstacles surmontés, d'aventures glorieuses : un roman de Scudéry mis en action, oîi .\oin-

(1) Bibl. n;it. .Ms. Clairambaull. !)8i;. p. 557. (2)DANnK.u:,t. 1. p 14G

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tel se jugeait de taille à soutenir le personnage du héros et à faire superbement figure.

Au physique, c'était un homme de quarante ans. portant beau, avantageux, au regard ferme, aux grands traits accentués. Avec son feutre à ondovant [jlumage, son ample chevelure lloconnant sur ses épaules, son justaucorps à brandebourgs s'cvasant autour de la taille en plis roides, son luxe de rubans et de dorures, il apparaît bien tel (ju'on se représente un ambassadeur du grand Roi. Selon le chevaUer d'Arvieux, peu enclin à le voir eu beau, il avait « le teint brun, le poil noir, le nez aquilin, les yeux grands la voix grosse, rude et peu agréable »: un air d'autorité et de commandement paraissait dans toute sa personne. .Mais cette sévérité n'ét.ait qu'apparente; ces imposants dehors recouvraient une àme d'artiste, (|ui avait ses fugues et ses caprices. Peut-être aussi ce magistrat lettré, ce dévot de la beauté antique, ce magniflque curieux man(|uait-il des qualités de finesse et de dextérité nécessaires pour déjouer les ruses des Orientaux et se mesurer avec leur redoutable diplomatie à forces égales.

Lvonne et Colbert rédigèrent ses instructions, chacun pour ce (]ui concernait sa partie. Deux mémoires furent ainsi rédigés, l'un politique et religieux, l'autre purement commercial. Us ne contenaient ni l'un ni l'autre le texte tout préparé de Capitulations nouvelles : on laissait à l'ambassadeur le soin de présenter nos ilemandes sous la forme qu'il jugerait convenable et de les graduer selon les circonstances; on lui indiquait pourtant certaines ba.ses de négociation, et il en était quelques-unes dont il ne devrait se départir sous aucun prétexte. C'est ainsi qu'il aurait à exiger péremptoirement la réduction des droits de douane de cinq à trois pour cent, taux fixé pour les Anglais et les Hollandais : à cette condition seule, notre commerce pourrait se rétablir. Pour que la France ressaisît peu à peu la supériorité en Orient, il était indispensable qu'elle obtînt tout d'abord l'égalité de traitement avec ses rivaux, qu'elle fût mise, comme Ion dirait aujourd'hui, sur le pied de la nation la plus favorisée.

Il ne paraissait pas moins nécessaire que notre protectorat

U LES \OYAGES UU MAUQL'IS UE NOIXTEL

religieux fût expressément reconnu. (Jnel était au juste i'olijel, quelles devaient être les limites de ce jjrotectoraf? Quelle distinction convenait-il d'admettre en la matière?

Depuis le début de ses relations avec la Porte, la France s'intéressait aux catholiques de l'empire ottoman et même à tous les chrétiens d'Orient qui ii\\0(iuaient ses offices; elle tâchait de les protéger autant que possible contre l'arbitraire turc et d'adoucir leur sort. Nos rois mettaient leur honneur à celte tache et y trouvaient leur gloire : protecteurs du christianisme oriental, c'était l'un des titres et rim des r('iles dont ils aimaient à se parer; ils y voyaient l'excuse de leurs relations avec l'Infidèle.

Toutefois, en ce qui concernait les chrétiens indigènes, sujets du Grand Seigneur, notre patronage ne pouvait s'exercer qu'à titre purement officieux, par voie de simple intercession auprès de l'autorité territoriale. Il paraissait l)ien difficile de le faire figurer dans un acte écrit, dans des Capitulations : à vouloir trop le préciser, on risquerait de le compromettre. Mais il existait d'autre part dans les États ottomans, surtout depuis le commencement du siècle, un grand nombre de religieux venus de l'étranger, des missionnaires latins, appartenant aux diverses nationalités catholiques de l'Europe occidentale, France, Italie, Espagne, Portugal, et compris par les Turcs sous la dénomination générique de religieux firmes. Ces ecclésiastiques s'étaient introduits en Orient pour subvenir aux besoins spirituels des populations de leur culte, pour travailler à la conversion des sciiismatiques et aussi pour représenter le catholicisme dans certains sanctuaires vénérés* entre tous. Ils avaient fondé des églises, des chapelles, des couvents, des hôpitaux, des écoles. Presque tous ces établissements n'avaient pu se créer qu'à la faveur de permissions obtenues par nous de la Porte et visant spécialement chacun d'eux; ils se soutenaient uniquement par nos soins, grâce à nos efl'orts; la France les couvrait officiellement de sa protection et prétendait la leur imposer.

Cependant, ce droit formellement revendiqué ne s'était exercé jusqu'à présent qu'en vertu d'actes individuels et toujours

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révocables, parfois rrudc siiniilc lolérance cl d'une tradition. Sauf les Lieux Saints de Palestine, visés par les Capitulations de IGOi pour la partie appartenant aux catholi(|ucs, les étahlissenionts latins n'étaient point mentionnés dans les artes d'ensenii)le qui régissaient nos rapports avec la Turquie. Il importait que cette lacune fût comblée; il fallait que l'existence des missions dans tout l'empire ottoman, sous notre sauvegarde, fût pour la première fois admise par la Porte comme un fait normale et licite, et que, pour les défendre contre le fanatisme ou la rapacité des nmsulmans, nos agents pussent invoquer un titre général et pcrmancnl. un article des Capitulations, (jui serait vis-à-vis des Turcs le fondement île nos droits en matière religieuse et écarterait en même temps toute comj)élition de la part des autres puissances catboliques.

En troisième lieu, il était à désirer que la France fût réintégrrée dans le droit d'imposer son pavillon à toutes les nations ([ui conunerçaient en Turquie, sans avoir conclu par elles-mêmes de traités avec la Porte. C'était jadis l'une de nos prérogatives essentielles, la plus caractéristique de tontes, celle dont la bardiesse entreprenante des Anglais et des Hollandais avait mis le plus de soins et de patience à nous dépouiller. Ce privilcgi; aujourd'imi partagé avec nos concurrents, on ne saurait ti'oji insister pour qu'il nous fût rendu tout entier : la France ressaisirait ainsi le monopole de la piotection conunorciale. après s'être fait conférer légalement le mono])oli' de la protection religieuse.

Quant à l'Egypte et à la mer Rouge, Colbert ne les perdait jamais de ^■ue. Tandis que la cour et le public s'amusaient de Suleiman-aga et applaudissaient au spectacle de son ambassade mise en ballet, Colbert lisait des mémoires sur le commerce de la mer Rouge et reconnaissait de plus en plus que ce commerce pon\ail « jiroduire de très grands avantages (1) ». Dans ses instructions pour M. de Nointel. il ré|)éta, en termes plus pres-

(I) UHresde OMerl. t III. p. 207.

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sants, ce qu'il avait ilit à .AI. de la Haye-Vantclet. Il fut convenu en outre que l'emploi des moyens propres à rappeler en Egypte et à nous réserver le commerce des Indes, au lieu d'être simplement recommandé aux Turcs, leur serait désormais présenté comme une condition de notre amitié. L'ouverture de la mer Rouge, la faculté de transit entre Suez et Alexandrie, la réduction des droits de douane en Egypte au taux fixé pour les autres parties de l'empire, durent figurer, sous forme d'articles précis, dans le projet de Capitulations à soumettre au vizir. La négociation relative à l'Egypte, au lieu de se poursuivre séparément, allait désormais se confondre avec celle qui s'engagerait pour le renouvellement des Capitulations (1).

Afin de donner plus de poids à la démarche de la France, on résolut de l'entourer d'un éclat et d'un appareil inusités. IS'ointel n'eut pas seulement à se former une suite de secrétaires et de drogmans, à se monter une maison fastueuse, un train princier: son départ fut organisé comme une expédition militaire. D'ordinaire, un ou deux vaisseaux du Roi seulement conduisaient à Constantinople l'envoyé de Sa Majesté. Cette fois, une escadre entière dut appareiller pour lui servir d'escorte. Elle comprit quatre de nos vaisseaux de ligne, choisis parmi les plus imposants. Leurs multiples étages de batteries, leur poupe relevée en château, leur décor de balustres, de figures sculptées et de dorures, tout en en eu.x commandait l'admiration et le respect. Un détachement des Gardes de la marine et du régiment des Vaisseaux vint prendre garnison en ces citadelles flottantes.

Il parut non moins convenable, après que l'on aurait « imprimé la terreur avec les vaisseaux de Sa Majesté, de faire voir la magnificence des Français (2) ». Dans ce but, une troupe de vingt-sept gentilshommes fut enrôlée, tous de bonne mine, alertes

(1) Les insiructiiiii?: de Colhert à Nointel figurent à l'appendice, sous la lettre n.

(2) Noinicl àLvniine, (i novembre 1070 Tous les extraits cités des lettres de l'ambassadeur au secrétaire d'iUat sont tirés des archives des affaires étrangères.

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et fringants, dcsircux de voir du paj's, ayant du bien et sachant en faire montre, propres à présenter un joli échantillon de la noblesse française. Ils entourcraientrambassadcur lors de son entrée dans Conslanlinople et seraient là pour l'ostentation; les officiers de l'escadre figureraient également dans le cortège. Le commandant du vaisseau /(/ Princesse, M. Dumée d'Aplcmont, fut mis à la tète de l'expédition. Il aurait à présenter la flotte devant Constantinople et à l'y tenir aussi longtemps que le marquis de Nointel le jugerait opportun. L'arrivée de l'ambassadeur devaitse doubler de ce qu'on appellerait de nos jours une démonstration navale.

En tout, d'ailleurs, il était dit que la mission de Nointel se distinguerait des précédenles et les surpasserait par son imjiortancc. Destinée à faire prévaloir dans le [..evant nos intérêts politiques et commerciaux, à manifester la puissance et la majesté françaises, elle allait se conipli(iuer en dernier lieu d'une entreprise de tout autre nature, d'une investigation théologique : repi'ésentant du Roi, Nointel se trouverait par surcroît ambassadeur de Port-Royal.

Depuis quelques années, les controverses entre catholiques et protestants, un instant suspendues, avaient repris de plus belle; on était au fort de la querelle entre M. Arnauld et le pasteur Claude, champions des deux parlis (I). \u cours d'une discussion sur le mystère de l'Euchai-istie, le représentant de la Réforme avait soutenu que les églises d'Orient n'admettaient point la présence réelle et s'était fortifié de cette autorité (2). Il s'agissait jiour les catholiques de convaincre lein- adversaire d'imposture ou d'erreur, à l'aide de documents positifs et d'une vérification sur les lieux. MM. Arnauld e( Nicole, se sou\enant que Nointel était de leurs amis, eurent l'idée de proposer à ses soins une enquête en bonne forme sur le point en litige : ils le prièrent d'interroger les chefs des diverses communaulés orien-

(1) Voyez spécialement IlÉUELLiAC, liosstiel liistorien du piotcslanlisme, p. 19-68.'

(2) Rébklli.w, p. ;}1>, 33, :i!>. (38.

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taies et. dans le cas infiniment probable où leurs réponses seraient favorables à la doctrine catholique, de les leur faire consigner par écrit, d'obtenir d'authentiques professions de foi : ce serait merveille que d'enlever ainsi aux calvinistes leur argument et de le retourner contre eux. L'initiative prise pai'Port- Ro\ al fut d'ailleurs approuvée en haut lieu; à la cour, d'insignes personnages, entre autres Turenne, s'intéressaient vivement à la controverse : ils parlèrent de leur côté à l'ambassadeur, et le Roi lui-même trouva fort bon que l'on s'en fût jusqu'au fond de l'Orient chercher des armes contre l'hérésie. La recommandation faite à Nointel jirit ainsi un caractère impératif et presque officiel .

Comme cette partie de sa tache exigerait beaucoup de temps et sortait de sa compétence ordinaire, il parut ullh; de lui procurer un auxiliaire spécial, versé dans la connaissance des langues du Levant, apte à mener l'enquête sous ses ordres avec toute la rigueur désirable et à en coordonner méthodiquement les résultats. L'homme (pi'il fallait, Arnauld et Nicole surent le di'couvrir: ils le trouvèrent en la personne du sage, habile et judicieux Antoine (ialland : c'est ainsi que le futur traducteur (h's Mille et une yuils fut adjoint à l'ambassade, en qualité trallaclié théologique.

Galland était alors un jeune homme de vingt-cinq ans, fort pauvre, simple professeur au collège Mazarin. mais passionné de science, cherchant à se faire une spécialité de l'orientalisme et montrant pour ce genre d'études une facilité remar- (piaiile. Suivant assidûment les cours du Collège de France, il possédait, outre une excellente instruction classique, les éléments de l'hébreu et d'autres langues asiatiques ; son ambition était de cataloguer les manuscrits orientaux de la Sorbonne. Arnauld et Nicole l'enlevèrent à ce rêve d'érudit et le donnèrent à Nointel.

Le cadeau était d'inestimable valeur. Fervent catholique, Cralland se dévouerait de tout son cœur à sa fonction; il y apporterait le zèle, l'application, la conscience qu'il mettait en toutes

DEUX MISSIONS i!)

choses; il entendait toutefois, à côté de la làciie prescrite, s'en attribuer bien daulres. Cet érudit était doublé d'un lettré et d'un artiste.

Maniant aisément la jiluine. extrêmement attentif, il tiendrait le journal de l'ambassade pour la partie anecdotique et pittoresque, et ce nous est un précieux document que cette chronique ; elle complète et permet de contrôler la correspondance de l'ambassadeur, dont elle forme en ([uelque sorte la contre-partie (1). Puis, les littératures orientales fourniraient à (jalland un merveilleux champ d'investigation. Compilateur de vieux livres, glaneur de légendes, de traditions, de récits populaires, il finirait par tirer de ce chaos une fleur de poésie, cette série de contes ensoleillés où revit toute l'imagination de l'Orient et qui ont enchanté tant de générations successives. Enfin, autant que Noinlel lui-même, il avait le goût et la passion de l'antique : il savait le flairer, l'exhumer : de tout ce (|u'(int laissé les civilisations grecque et romaine, monuments, statues, inscriptions, médailles, manuscrits, délicates figurines ou frustes débris, rien n'échappait à ce fureteur, à cet intrépide dénicheur d'objets d'art et de curiosité. Pour les grandes campagnes d'exploration ipi'il méditait, Nointel ne pouvait désirer un compagnon plus utile, et ce collaborateuine serait jamais un concurrent, car Calhuid ne cherchait qu'à se faire le ser\iteur modeste et infatigable de la science : sur le sol classique, l'excellent homme rt-ncontrerait la célébrité en ne cherchant que l'étude. Nointel comptait l'envoyer à la découverte, le détacher en éclaircur, employer son aventureuse curiosité, consulter son goût, se servir de lui pour reconnaître les endroits à sonder, pour dresser la carte archéologique du Levant. On voit que l'ambassade se destinait de plus en plus à nous révéler l'Orient sous ses aspects nmlliples, autant qu'à y faire revivre et refleurir l'autorité de la France.

Dans les premiers jours d'août 1070, la petite colonie en pailance se réunit à Toulon. Chacun se casa tant bien (pie mal à

(1) Le rejîrellé M. Sehefer a donné récemment une édition du .Journal de Gulliind complète, très soignée et savamment annotée.

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])onl des vaisseaux. Les personnages les plus divers s'y coudoyaient : à côté des genlilshoniiiies d'escorte, à côté de cette exubéranle et tapageuse jeunesse, le pacifique Antoine Galland, rangeant soigneusement ses papiers et ses livres; un frère de l'ambassadeur, qui avait obtenu permission de suivre sa fortune ; uu des directeurs de la Compagnie des Indes, le sieur Magy, chargé de traiter avec une compétence spéciale les questions relali\es à la mer ]{ougc, à l'Egypte, et, au besoin, de souffler (b's arguments au clicf démission. Une place était réservée à Suleiman-aga, célébrité d'hier, héros d'une saison, bien oublié aujourd'hui; il allait rentrer à Constantinople confondu dans la suite et presque dans les bagages de l'ambassadeur. Pour le moment, on le tenait à Valence, oii M. de Nointel le prendrait en passant : ordre avait été doiuié pour qu'il n'arrivât à Toulon qu'avec notre ambassadeur et pour qu'il s'embarciuàl sur-lechamp, sans jeter un regard indiscret sur la Aille, où la vue de nombreux Turcs à la chaîne aurait jtu l'olfusquer et lui foui-nir matière à de fâcheux rapports (1).

Mais l'ambassadeur se faisait attendre. A la veille d'un si grand (ii'part, mille soins, mille mesures à prendre le retenaient. Puis, malgré ses goûts nomades, il lui en coûtait de s'arracher à ses amis, à ses relations, à la vie de Paris, à ses chers objets d'art, à son cabinet si joliment orné; il s'occupait pourtant à le démériager en partie et emporterait (]uelques-uns de ses tableaux, nlin de se faii-e j)arloul où il résiderait une installation bien à lui, portant sa niar(|ue personnelle, un cachet d'art et d'élégance.

Colberl cepcMidant s'impatientait de ces retards : « Je presse M. de Nointel de pai'tir — écrivaiL-il à l'intendant de marine à Toulon — mais je \ ous avoue que c'est une grande difficulté de faire sortir \u) homme de Paris (2). » Peu après, appreiumt que le marcjuis sest décidé à se mettre en route, le rude ministre lui envoie, on guise d'adieux, celle admonestation : « Je ne puis ni'empèeher de aous diie que le retardemenl que vous avez

(1) l.rllrr.s tic Culhcrl, l, IlL p l'i.S

(2) Ihid.

DEl'.X .MISSIONS 31

appporté à partir et à votre embarquement a fait peine au Roi, et qu'il peut même être fort préjudiciable à son service. Je veux croire que la diligence que vous apporterez à présent à vous rendre à Constantinople, et même ([ue l'industrie que vous emploierez pour parvenir à la fin que Sa Majesté s'est proposée dans votre envoi, contribuera en quelque sorte à réparer un si longtemps perdu (1). » Avant d'avoir senti cet aiguillon, Nointel avait enfin fait liàte : le 21 août 1G70, il était à bord de la Princessr, et l'escadre mettait à la voile.

(1) Lettre du 2i) août 1670, archives de la marine.

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