CHAPITRE II
P K E JI I K U E s N É G 0 C I A T I U N S
UKYANT CONSTANTINOPLE.
Contrariée ])ar les leinjuHcs de l'automne, la traversée dura trois mois : vers la fin d'octobre seulement, l'escadre parut à l'entrée du Bosphore. Nointel ne nous dit pas ses impressions quand il revit Constanlinople; c'était pourtant un spectacle sans pareil que la cité impériale se levant sur l'amphithéâtre de ses coUines, avec l'entassement de ses maisons, ses dûmes superposés, ses gerbes de minarets. Au reste, les difficultés commencèrent immédiatement. Pour entrer dans le golfe étroit et profond qui sert de port à la ville, entre Stamboul et les quartiers ciirétiens, les vaisseau.x étrangers avaient à doubler la pointe du Sérail : il était d'usage que leur artillerie saluât ce lieu auguste, cette résidence des sultans, qui ne répondait point. Celte fois, les circonstances parurent exiger de uotr(^ part plus de hauteur. Le sultan n'iiabitant plus sa capitale et ayant transporté à Andrinople le ^•éritable siège du gouvernement^ pourquoi saluer un palais vide, rendre hommage à des nuu's? L'escadre n'y consentit que si les batteries placées autoin* du S(''rail hii rendaient la politesse.
Cette prétenlioii fut rejetée; alors, <'onune nos officiels sentaient en eux quelque chose de cette ardeur à tout braver qui transportait les Français sous un prince entreprenant etheurcux, les vaisseaux passèrent devant le Sérail sans saluer, rasèrent si-
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lencieuscnienl le pied des murailles, les jardins où s'étagcaicnt de blanches constructions et où pointaient des kiosques, et, toujours muets, vinrent mouiller fièrement à l'entrée du port.
L'insolence de cette entrée faillit révolutionner la ville. Les musulmans furent indignés; la populace s'attroupa; les étrangers tremblèrent pour leur sécurité et nous blâmèrent. Le scandale était grand, mais non moins grande la curiosité. Chaque jour, d'innond)rables caïques sortaient du port, venaient tournoyer autour de nos gros bâtiments, immobiles sur leurs ancres. Peu à peu, les caïques se iiasardaient d'accoster : des Turcs de toute condition se présentaient à boni : on en recevait quelques-uns, car il était bon de faire connaître la puissance et la perfection de nos engins de guerre. Les visiteurs parcouraient les batteries, passaient devant les sentinelles apostécs de toutes parts, entendaient le roulement des tambours, voyaient les équipages et les troupes de marine faire la manœuvre, se rendaient compte que nos vaisseau.v étaient abondamment pourvus de canons et d'hommes, et les récits qu'ils rapportaient en ville n'étaient pas pour encourager une attaque contre ces formidables machines. Néanmoins, la situation restait sombre, menaçante, grosse d'orages, lorsqu'un hasard heureux amena une éclaircie.
Un cortège parut au lnud de la mer, tout près et en deiiors du Sérail : c'était celui delà sultane Validé, qui, restée à Constantinople, venait visiter une galiole en construction. D'origine russe, celte princesse avait été enlevée naguère do son pays natal, emmenée captive parles Turcs et placée dacisle iiarem du Grand Seigneur, où, devenant mère de Mohammed IV, elle avait acquis le rang de Validé. Elle nous fit demander en son nom le salut royal. Aussitôt, la courtoisie de nos officiers céda à la prière d'une femme ce que les grondements d'une jjopulation n'avaient pu leur arracher. En un instant la mine de l'escadre se transforme et se dt-ride. Les vaisseaux se pavoisent : leurs vergues, leurs cordages se frangent de banderoles et de llammes multicolores, et les batteries du Séi'ail ayant connnencé de saluer
la sultane russe, notre artillerie suit l'exemple et couvre île son tonnerre le bruit des canons turcs (1).
La détente ne fut que momentanée : d'autres différends surgirent. Après avoir reproché à notre artillerie son silence, les Turcs trouvaient maintenant qu'elle parlait trop. La supériorité de notre poudre et de notre armement se manifestait hors de propos. Des exercices à feu, des saluts rendus aux personnages marquants de l'ambassade qui se rendaient à terre ou en revenaient, se prolongeaient fort avant dans la nuit, et comme la voix de nos grosses pièces de marine avait de formidables éclats, les détonations ébranlaient les palais de bois, les « maisonnettes » de plaisance semées sur le rivage, mettaient en émoi toute la population des harems et la faisaient tressauter d'épouvante. Aigrement, le capitan-pacha envoyait dire à l'ambassade que « des femmes en avaient avorté (2) ».
Autre cause de brouillerie : il y avait à Constantinople des esclaves français, pris à bord de bâtiments corsaires ou vendus par les Barbaresques, enfermés au bagne ou employés à divers travaux dans la ville, de miMue qu'il y avait à Toulon des forçats turcs : c'étaient toujours même parité de procédés injustes, même réciprocité de torts, et cette étrange situation de deux Etats officiellement en paix, officiellement amis, se ravissant mutuellement leurs sujets pour les mettre à la chaîne. A l'aspect de notre escadre, un esj)oir de délivrance avait ressaisi les captifs français; plusieurs de ces malheureux trouvèrent moyen de s'enfuir et de gagner les vaisseaux, où nos marins, nos officiers, les accueillaient à bras ouverts, après avoir favorisé leur évasion. Naturellement les Turcs protestaient contre cette façon de soutirer au GrandSeigneur ses esclaves et n'admellaient pas ce droit d'asile. Ils réclamaient en particulier le chevalier deBeaujeu, prisonnier de marque, que le commandant de la Princcsne, M. de Forbin,
(1) Nointel à Lvonne. (i novembre 1070. Cctt,(! dépèche a été' publiée par M. Schefer en appendice au Jimrnal de Galland, l. I, p. 2.57 et suiv. Cf. L.\v.\LLÉE, lii'hUionx tle la France, avec la Turquie. Reçue indépendante de novembre 1843.
(2) .Nointel à I^jonne, 10 décembre 1070.
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aurait reçu et caché à son bord: M. ile Forbin jurait ses grands dieux qu'il n'avait jamais vu le chevalier et le prenait de très haut avec les Turcs. De là, d'âpres débats, des querelles qui allaient s'envenimant : entre la ville et la flotte, chaque jour risquait de ranimer la dispute.
Malgré les dangers suscités par la présence des vaisseaux, Nointel les retînt assez longtemps dans le Hospliorc : il voulait rehausser par leur pi-ésence léclal de lentrée solennelle qu'il comptait faire à Constantinoplc, remettant en vigueur un usage négligé par ses prédécesseurs immédiats. Après s'être rendu incognito h l'ambassade, il revint à bord et le It) novembre, au bruit de cent coups de canon, fît son débarquement otliciel dans l'anse de Fondoucli; c'est de là qu'il monta vers Péra, vers le palais de France, dans le plus somptueux appareil. Des trompettes ouvraient la marche, sonnant des fanfares. Des corps d'infanterie et de cavalerie turque, prêtés pour la circonstance par les principaux officiers de Constantinoplc, précédaient ces dignitaires eux-mêmes, imperturbablement graves dans leurs vastes costumes. Les drogmans grecs, vêtus à la mode de leur nation, robe longue et bonnet fourré, « faisaient une agréable diversité ». Puis, c'étaient la maison de l'ambassadeur, sa livréi', ses chevaux de main, lui-même enfin à cheval, entouré de six estafiers qui soutenaient la housse de sa monture ; il portait le grand feutre à plumes, un habit tout chamarré d'or, et son luxe éclijisait celui de son prédécesseur, M. de la Ilaye-Vantelet, qui paraissait à sa droite, vêtu d'un justaucorps de velours noir agrémenté de boutons d'or. A leur suite venaient les gentilshommes d'escorte, les officiers des vaisseaux; et celte noblesse « fort leste », à l'air martial, gravissait d'un pas délibéré et semblait prendre d'assaut les iiauteurs où s'élève le (]uarlier des ambassades. Dès que l'on fut arrivé au palais de France, la poudre se mit de la partie, et de bruyantes décharges, répondant aux salves des janissaires, firent trembler tout le quartier d'alentour (1).
ill Helation Je Tenlrée. .\rcliives «les affaires étrangères — et appendice au Joiiriiiil (/(' (jiilliind. t. I, p. 2G0 et suiv.
56 LES VOYAGES DU JMAKQl IS DE NOIXTEE
Peu de jours après cette orgueilleuse prise de possession, Nointel fut averti que le grand vizir Kupruly, revenu de son expédition conquérante, ayant reçu la capitulation de Candie et terminé par ce coup d'éclat une guerre de vingt-six ans, l'attendait dans Andrinoplc. 11 prit le parti de s'y rendre sans désemparer et renvova l'escadre. Il avait préparé ses demandes, ses discours, médité ses arguments : de longues conversations avec le directeur de la Compagnie des Indes, adjoint à la mission, l'avaient instruit notamment de diverses particularités concernant la mer Rouge; sur tous les points, il s'était mis en état d'affronter la discussion avec le formidable vizir.
LE GRANII VIZIR Kl'PRlLV.
Le voyage vers Andrinople, entrepris en plein hiver, fut pénible. Par des routes peu sûres, on cheminait en caravane, avec une longue file de chariots, dont l'un, réservé à l'ambassadeur, avait été « déguisé en carrosse ». La nuit, il fallait s'installer dans les khans ou caravansérails échelonnés de distance en distance à l'usage des vovageurs et ouverts à tout venant : dans la cour, sous les arcatures blanchies à la chaux, la maison de l'ambassadeur, sa sommellerie, sa cuisine, qui devait pourvoir à un repas de vingt-cinq couverts, s'entassait pèle-mélc avec (k'S Levantins de toute espèce et leurs bètes : un désordre aboniinaiile en résultait.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Nointel conte assez joliment, dans ime lettre iiarticuHère, ses embarras et ses misères : « On cherchait un cuisinier, on rencontrait un chameau; en demandant un sommelier, on trouvait un mulet, et le cri des bêtes et la diversité des langues faisaient revivre dans mon esprit l'arche de Noé et la tour de Babel. Je crois néanmoins qu'on
était plus commodément dans la première et quon souffrait moins au temps de la seconde. J'avais ordinairement une petite chambre à côté du caravansc-rail, dont les fenêtres et les trous m'apportaient le froid de l'air et la fumée du voisinage, et sans mou lit de camp, dans lequel je me renfermais comme dans un asile^ j'aurais soulfert bien davantage. ^laljré ces incommodités que nous tournions en plaisanterie, nous n'avons pas laissé d'avoir le teint frais et de marcher avec ordre et gravité (1). »
A petite distance d'Andrinople, la caravane fit halle en rase campagne, et chaque Français reprit l'habit européen qu'il avait échangé pendant la route contre le costume oriental, jugé plus commode : « J'étais couvert, continue Nointel, d'une robe et bonnet à la grecque, fourrés de martre; mais étant nécessrté de me mettre à la française, je le fis de la façon que les Polonais élisent leur roi, c'est ce que nous appelons vulgairement à la belle étoile ou en pleine campagne. Le grand froid nous servit tant à sécher nos chemises qu'à nous diUgenter, et je puis vous assurer qu'en pareille occasion on n'a quasi pas besoin de valet de chambre. »
Cette métamorpiiose opérée, nos voyageurs virent passer devant eux, comme en un tourbillon, une rapide chevauchée : ce n'était rien moins que le sultan Mohammed IV lui-même en équipage négligé, revenant dune de ses parties de chasse qu'il menait avec une ardeur infatigable et fiévreuse. N'ointel put l'entrevoir : « Je vous dirai, écrit-il. quil m'a paru noir comme un More, avant les yeux gros et ouverts, le visage roi.d et large, la moustache épaisse, la barbe du menton peu garnie, et la tète enfoncée dans les é'paules ; quant à la taille, je la crois médiocre (2). » Il tenait derrière lui cent cavaliers environ, mal montés : « ceu.x des trois premiers rangs jouaient de la flûte, et quelques-uns battaient sur des tambours et des timbales; mais l'harmonie et le son en étaient si lugubres qu'on les aurait plutôt crus à la suite d'un enterrement que d'un empereur. » Et tout ce monde,
(1) Bibl. nat. Ms. Collection Reriaudot, vi>l. V.
(2) Lettre citée à la page précédente
58 LES VOYAGES DU MAIiOIIS DE XOINTEL
réglant son allure sur celle du maître, allait vite, se pressait extrêmement vers la ville, iialetait iila suite de l'inquiet et éternel chasseur.
Nos Français firent leur entrée dans Andrinople avec plus de solennité, mais là leurs désillusions s'accrurent. Au lieu de la capitale qu'ils avaient rêvée, ils trouvèrent une ville étroite, encombrée, sale, sous un ciel bas et gonflé de neige ; des neiges fondues transformant les rues en cloaques; l'Orient sans la lumière qui en fait la beauté : un Orient terne et laid. Les autorités turques eurent quelque difficulté à loger l'ambassadeur. Finalement, on le conduisit à la Juiverie, au ghetto de l'endroit, « quartier infect » : on chassa un Juif de sa demeure et, sans plus de façon, on mil à sa place la mission française.
Le logis ne ressemblait guère au palais de France à Constantinople : « le plus bel appartement, dit Nointel, ne consiste qu'en une chambre. La cour et les offices me servent de passage, et j'ai logé la plus grande partie de mes gens dans une maison voisine. Imaginez-vous la puanteur et la vilenie d<'s Juifs causées par la quantité de misérables familles qui logent ensemble, et vous jugerez (|u'on a besoin de bonnes cassolettes pour s'en
préserver. J'en ai plusieurs dans ma chambre L'on veut me
persuader qu'en considération (hi grand noinlire de gens qui remplissent luie aussi petite ville que celle-ci. je dois me consoler d'être aussi mal logé; que l'ambassadeur de Venise ne l'était pas si bien, et que j'aurais eu grand sujet de me plaindre si l'on m'avait mis dans la première maison que l'on lu'avait arrêtée, pnis(pie trois ])ersonnes y étaient mortes do la peste peu de temps auparavant (1). »
Au bout de la ville, un amas de constructions hybrides s'élevait, un mélange de kiosques et de jardins, avec des bras de ii\ ière, des ponts, des bois de exprès, le tout cerné de miu'ailles cr(''nelées. ("/était le sérail d'Andrinople, j)lus vieux que celui de Stamboul, approprié au goût et à la rudesse des anciens sultans
(1) Slêrac letli-e.
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guerroyeurs. Là résidail Mohammed IV, dans rinlcr\ aile de ses chasses. Avant d'aborder ce lieu farouclie, Noinlel fut roiiduif chez le grand vizir.
S'il avait cru imposer à ce ministre par le fracas de ses premières démarches à Constantinople et le faste dominateur dont il s'était entouré, son espoir fut bien trompé. Ahmed-Kupruly demeurait enivré de son récent triomphe. En Crète, il iuait retrouvé contre lui des Français, partout des Français, combattant au prfiiii(>r rang de ses ennemis; à ce grief renouvelé et légitime s'ajoutait le dépit que lui avait causé la conduite de notre escadre devant Constantinople, et comme l'éloignement des vaisseaux le délivrait de toute crainte immédiate, rien ne devait tempérer l'expression de son ressentiment. Voici en quels termes Nointel décrit son attitude, lors de la première audience :
« Il me parut dans une gravité qu'il est difficile d'exprimer : il avait les pieds droits et joints, une de ses mains cachant l'autre entièrement était posée sur ses genoux, et elles étaient si bien unies que je ne les ai point vues ni remuer, ni se séparer qu'une seule fois... Du reste, après m'avoir regardé attentivement, il tint ses yeux à demi fermés. Enfin tout son maintien était si naturel ou composé qu'à grand'peine on vojait remuer un poil de sa barbe quand il parlait (I). » Un turban enfoncé jusqu'aux yeux, et une pelisse dont le col relevé encadrait le visage du vizir d'une épaisse fourrure, complétaient cet aspect rébarbatif.
Nointel fit à lui seul les frais de l'entretien ; ses compliments et ses avances n'obtinrent que des réponses comme celles-ci : « Voilà qui est bien », ou : « Il faut que l'amitié soit réciproque. » En vain essaya-t-il de dérider son impassible interlocuteur, de faire passer un éclair de contentement sur ce visage de statue, en risquant une allusion au plaisir favori de Sa Hautessc et en paraissant prendre intérêt au succès de ses chasses :
(1) Nointel à Ljonne, 31 janvier 1671. Journal de La Croix, secrétaire k l'ambassade de Constantinople, Bibl. nat., manuscrits français, 13. l'ne partie seulement de ce Journal a été publiée sous le titre de Mémoires.
« Mon maître, roi îles rois — répondit Krupuly — poursuit, surmonte et tue les bétes les plus farouches ; mais quand il sera las de répandre leur sang-, il répandra celui des hommes (1). »
L'entrevue se prolongeant, le ministre commençait à témoigner quelque impatience, « avec modération cependant », lorsque parurent le café et le sorbet, signal du congé. Pour abréger, on négligera de présenter à l'ambassadeur les parfums d'usage, sous prétexte que le temps sacré du Ramadan était commencé et (jue la vapeur odorante, en pénétrant dans les marines des musulmans présents, romprait le jeîine commandé par la loi. Même, s'il faut en croire le voyageur Chardin, qui avait accompagné Nointel, celui-ci aurait dû omettre dans sa relation certaines paroles malséantes à l'égard de Louis XIV. échappées à Kuprulv. « Il se peut, aurait-il dit, que votre roi soit un puissant monarque, mais son épée est encore neuve. » Conmie on lui exprimait l'importance que le Roi attachait à l'extension du commerce et à l'ouverture de la mer Rouge : « Comment un aussi grand prince, aurait-il dit, s'intéresse-t-il autant à de vils marchands (2) ■? »
Quoi qu'il en soit, rebuté par l'accueil du vizir et ce qu'il appelait, par euphémisme, « la sécheresse de sa conversation », Nointel conçut l'audacieux projet d'exposer au sultan en personne, lorsqu'il serait admis à lui présenter ses lettres de créance, les avantages d'une union solide avec le Roi. Introduit dans l'appartement impérial entre deux tchaoïuhs ou huissiers qui le soutenaient de chaque côté, et qui, pesant sur ses épauh^s, l'obligeaient fréquemment ;i de profondes révérences, il aperçut, à travers un demi-jour respectueux, le sultan Mohammed transforme en une immobile divinité, appuyée à des coussins, assise sous un dais décoré de panaches et scintillant de pierreries. Malgré la posture incomiiuiih- dans laquelle on le maintenait, il entama un discours où il touciiait mot de la politique: mais
(1) Journal manuscrit de Nointel. IjiLil. de l'Institut. Ce journal ne se rapporte mallieureusenienl qir.-iux premiers mois de ram])assade. f2) Chardin, Voyaijc en Pfrsr c-t autres lieux, Amsterdam, 1721.
au milieu d(^ sa liaranguc, tandis qu'il vantail la puissance de Louis XIV et le prix de son amitié, la voix du jxidischah s'éleva pour l'interrompre : « Adressez-vous, disait-elle, à mon père nourricier (1) » ; c'est ainsi que Moliainnied IV" nommait son vizir. Après l'audience, il lit demander si l'ambassadeur avait prétendu l'insulter en mêlant à son compliment l'éloge d'un monarque étranger.
Réduit à laisser la négociation suivre son canal naturel, Nointcl fit passer au vizir un plan de (capitulations dressé conformément aux ordres du Roi, et sollicita une prompte décision : il avait liàte de répondre à l'impatience de Colbert. Mallieureusenient, il avait compté sans ces lenteurs calculées et cette inertie savante qui font partie de la politique des Orientaux autant qu'elles répondent à leur caractère. Les réjouissances du Baïram succédaient alors au Ramadan : en tout temps, elles ont servi de prétexte aux Turcs pour se dérober aux revendications européennes. On fit dire à ISointel que toutes les affaires étaient ajournées, que la cour et le gouvernement se de\aienl à une seule occupation : célébrer par les fêtes et les observances d'usage la rupture du jeûne. En effet, le canon tonnait : il y avait dans les rues jeux et divertissements, aflluence dans les mosquées, et l'unique consolation de Nointel fut d'observer le passage du Grand Seigneur se rendant solennellement à la prière. Cette cérémonie, où la pompe ottomane conunence enliu à lui apparaître, le frappe vivement, et pour faire prendre patience à Louis XIV, à défaut de l'annonce d'un premier succès, il lui envoie le récit orné et minutieux de ce (]u"il a \u.
C'était un étonnant spectacle. Par les rues poudrées de sable (in, entre deux baies de janissaires sans armes, qui se tenaient les mains levées et la tète baissée, dans une attitude d'adoration, le Grand Seigneur cbcvauchait lentement du Sérail à la mosquée. Il avait pour l'escorter un peuple d'officiers et le fils d'un souverain vassal, le IJian île Crimée, pour pr<''céder son cortège iH lui
( I ) Journal de La Croix.
(i± LES VOYAGES DU MAUQUIS DE AOI.XTEL
servir île courrier. En homme sensible au jjlaisir des veux, Noinlel noie et retient toutes les particularités de cette scène, puis les décrit fort exactement. Il a vu passer tous les dignitaires de l'empire, le grand vizir, le mufti, le l.itiija. Yoga des janissaires, le reis-kitab ou secrétaire d'État, le l,(tsnailiir ou surintendant des linaiices, l'ancien mignon du Grand Seigneur et le favori en exercice, tous personnages lourds, barbus, d'aspect sévère, de mœurs infâmes, chacun d'eux à cheval, émergeant d'un groupe d'hommes à pied; il a vu défiler la maison du souverain et toutes les variétés de ses gardes, les tchaoutchs, leur grand liàtoii argenté à la main, les moutafemicas velus de satin, les tchorbadjis vêtus de velours, les capidjis en robe de brocart d'argent à fleurs d'or, les chatirs ou coureurs, de stature gigantesque, la taille serrée j)ar une ceinture de métal, marchant deux à deux, ceux de droite tout iiabillés de jaune, ceux de gauche tout habillés de vert, les. solaliS au casque ombragé d'un large panache, les pàUni dont toutes les armes étaient d'argent doré et dii[it qu(dques-uns portaient au dos de grandes ailes enpennées; il a vu le sultan, avec le turban et la trijilc aigrette, avec la pelisse de brocaii d'or à fond vei't doublée de martre, sur son che^■al constellé d'émcraudcs.
Ce qui lui paraît particulièrement digne d'être signalé, c'est le nombre et la grosseur des pierreries : ce sont les diamants, émeraudes. l\H-(|uoises, topazes, rubis, saphirs, jetés à profusion sur les harnais, les selles, les housses, les têtières des chevaux, sur le devant des robes, sur le fourreau des sabres, sur les ceintures et les coin'ures, comme si sur le cortège entier était tombée une pluie d fscarboucles.
Cependant, tandis qu'il s'attarde complaisaniment à retracer ces somptuosités, un scrupule lui \ient. Louis XIV ne se contentait i)as d'être le plus puissant monaripie de la terre : il se piquait d'eu être le plus fastueux. .\ trop insister sur la magnificence d'aufrui, ne risque-t-on pas de lui déplaire! Et le narrateur d'ajouter- aussitôt des omlii-es au liiideau : il constate que, tout conipic fait, le Grand Seigneur n'a pas autour de lui plus de