PREMIÈRES NÉGOCIATIONS
quatre-vingts à cent personnes; Tensemble a beaucoup d'éclat, mais le détail laisse à désirer. Si les bonnets d'argent et les aigrettes étonnent d'abord par leur richesse extrême, il faut se rappeler que, la mode ne variant point en Turquie, ces ornements servent pendant plusieurs règnes : « C'est donc une dépense une fois faite. Je crois encore que les vestes se conservent de même manière, car j'en ai considéré quelques-unes qui mont paru assez usées. » Quant aux pierres précieuses, elles sont fort grosses, mais d'un éclat njédiocre, point taillées et montées misérablement. Qu'est ce clinquant auprès du luxe solide, imposant, irréprochable, soigné dans tous ses détails, que sait déplover le plus grand des rois! Nointel ne manque pas h faire ressortir la dillerence, et sa description de la cavalcade ottomane tourne brusquement au ditliyrambc en l'iionncur de Louis le Magnifique.
« Si cette cérémonie a quelque brillant, il faut prendre garde
à n'en être pas ébloui Le véritable remède pour nélre point
prévenu, c'est de songer à la grandeur de la maison du Roi, au nombre et à la maïnilicence des différents officiers de cavalerie qui en font partie, à l'infanterie si leste et si nombreuse qui garde son corps et ses palais, h la naissance, au mérite et à la richesse de ceux qui les commandent, à cette innombrable quantité de grands officiers qui, servant Sa Majesté par quartier ou par année ou sans discontinuation dans leurs fonctions particulières, lui servent encore de fidèles conseillers et ministres dans ses desseins les plus importants et de généraux d'armée dans l'exécution.
« Ce sont là les véritables moyens de faire paraître la grandeur iiumaine qui est à son comble quand elle est soutenue par un aussi grand prince que le Roi, qui ilonne l'exemple à tous les [irinces de son sang, et reconnaissant leurs mérites les rend aussi considérables par les grandes actions dont il leur fournit l'occasiiui. qu ils le peuvent être par leur naissance. Ainsi l'on conviendra que Sa Majesté, voulant faire une entrée, peut elfacer sans peine ce que l'on \ oit de plus Iteau dans ces quartiers et
dans le reste du Levant; qu'elle seule peut ('galer les triomphes des anciens Romains, et qu'elle brille bien plus par le nombre et l'importance de ses victoires que par l'éclat et la quantité de ses diamants et autres pierreries toutes parfaites, dont l'abondance qu'elle en a surpasse celle de tous les princes de l'Europe et même du Levant, si l'on considère leur perfection (1). »
La clôture du Baïram et des fêtes n'accéléra guère la négociation. Traiter avec la Porte présentait alors des diflicultés dont les rapports actuels avec les plus altières puissances de l'Extrême-Orient n'offrent (pi'une faible idée. Pour j>arlerau.\ Turcs, il fallait enployer rcnlrcmise des Grecs; eux seuls servaient de trucliemenls. Colbert, il est vrai, venait d'instituer à Constantinople une école de drogmans nationaux (2), mais les futurs interprètes n'étaient encore que des enfants. ^'oU•e diplomatie d'Orient était obligée de garder à son service un certain nombre de Grecs du Phanar, dont elle se contentait de traduire les noms dans notre langue; elle appelait des drogmans de pure race liellénique « Fontaine » ou « Dupressoir », sans parvenir à franciser leur cœur. Sujets du sultan, ils tremblaient devant le Tiioindre pacha, comme s'ils eussent toujours senti sur leur col h; tranchant du glaive où le frôlement du lacet. Dans toute conversation, si le langage de notre envoyé devenail \if et pressant, ils hésitaient à le transmettre; leur visage rougissait et pâlissait tour à tour, se couvrait de sueur, et il n'était pas rare de les voir, après avoir imparfaitement rempli leur connnission, s'abattre aux genoux de l'interlocuteur nmsulman, en balbutiant de suppliantes excuses. Parfois, au lieu de rapporter les paroles prononcées de pari et d'autre, ils arrangeaient un dialogue de leur façon, « faisaient les personnages du ministre et de l'andiassadeur (3). »
Par le moyen ilc telles gens, impossible de parler net, impos-
(t) Nointol ;i l^jonne, 9 mai 1<)7I. licliilioii imbliée :ï la suite du Journal de Gulland, i. I, [I. 'idi et suiv.
(2) Leltres do Colbert, t. \, i,.\x.\v.
(3) Noinlel juLyonne, 0 mai lC7i.
p R E M 1 1: lî !■ s N !•: r. or.w 'i i o .\ s cr;
sible de pai'lcr ferme. D'ailleurs, ce n'était pas avec le \ izir luimême que Nointel avait à conférer par la liouche des drop;mans, mais ^'ec son hkiya ou Iionmie de confiance. Le Liaya alors en exercice était un personnag^o fort entendu, bien qu'il ne sût ni lire ni écrire; doué d'une mémoire prodij^ieuse, il oUrait à son maître un répertoire vivant de toutes les affaires. Par mallieur, il était outrageusement rapace, affamé d'argent et, à cet égard, plus que Turc. On ne pouvait l'aborder que le bahtrhicha la main; il empochait l'argent et ne s'en montrait pas plus favorable. En particulier, lorsqu'on essaya de lui expliquer le profit ([ue retireraient les douanes turques d'un commerce direct par l'Egypte entre l'Inde et la Méditerranée, il fit la sourde oreille.
Xointeise ciiercha d'autres voies. Il lâcha de lier connaissance avec des personnages haut placés, afin de les employer comme intermédiaires. Parmi eux, nul n'était plus qualifié pour s'entremettre avec autorité que le mufti, c'est-à-dire l'interprète souverain de la loi du Prophète, celui que nous appelons aujourd'hui de son \éritable titre : le cheih-iil-Isliim. l'ne visite à ce potentat religieux était d'ailleurs dans le cérémonial d'usage : nos rois connaissaient si bien l'importance d'en faire un ami de la France qu'ils n'envoyaient jamais un ambassadeur en Turquie sans l'accréditer, par lettre persoimelie, auprrs du pontife maiiométan.
Re(;u par le mufti. Xointel trouva un vieillard qui affichait un grand détachement des biens de ce monde et faisait étalage d'austérité, (|uoiqu'il passât pour fort riciie. Autour de lui, point de luxe, nul appareil : il était « assis à la mode du pays sur son sofa et couvert d'une grosse cou\erture de laine ( i) ». L'ambassatleur lui ayant remis la lettre du Roi en la l)aisant, « il la prit sans fa(;on. comme les autres, etquittantquelques papiersqu'il maniait lie fois à autre, et sur lesquels il écrivait un mot, il ouvrit la traduction sans toucher à l'oriiiinal ». Il la parcourut assez négligemment ens'interrompant parfois pour parler d'autre chose, et, la lecture finie, sebornaà ce seul mot : « (îiizcl ». qui veut dire :
(1) Cette citation et celles qui suivent sont exlrailes des lettres de Nointel ;i l.^onne en date du fl mai liiTI.
tiC m: s VOVAliES 1)1" M A KO ris IIK \ 01 -NT EL
Voilà (jui est beau. Au reste, il paraissait un bon homme, affectant la simplicité aussi bien que la pauvreté: il se proclamait incorruptible, mais sa casuistique subtile admettait des distinctions; s'il refusait les cadeaux de provenance orientale, sa conscience ne lui interdisait nullement d'accepter les « horloges et étoffes venant de la clirétienté ».
Néanmoins, malgré beaucoup d'efforts pour le gagner, il refusa de s'intéresser à la négociation en cours. Auprès du caimaham ou gouverneur de la ville, Xoiutel ne l'ut pas jdus heureux; il alla sans succès jusqu'au favori du Grand Seigneur, iionnne de basse extraction : « Il est fils d'un janissaire, ce qui fait (ju on le nonuiie encore lils de l'esclave, et ce fui sa l)eauté, dont il n'a plus aucun reste, qui fut cause de son élévation. » Tous ces personnages tremblaient devant l'omnipotenl vizir, devant celui quils nommaient l'infaillible : ils ne \ oulaient se mêler d'aucune alVaire, si bien que .Nointel dut se morfondre deux mois dans l'attente d'une réponse à son mémoire. Pendant ce temps, sous ses \enx mêmes, les avanies continuaient, redoublaient; à Andrinople, un Français fuljeté brutalement en prison pour une dette imaginaire et ne lecouvra sa liberté qu'en vidant sa bourse : c'était Kiipru]\ en personne qui avait rendu dans sou divan celte sentence inique, entre deux d(î ces débauches où il consumait ses nuits, car il passait [lour adonné au vin et peu fidèle en ce point à la loi du Pro|ibète (1).
Il faudrait poui'lant se gai'der de croire ijue le seul mouvement de sa colère réglât sa conduite et qu'il se nul peu en peine d'une rupture ouverte avec la France. Sa hauteur était voulue ; sous l'orgueil et remportenienl propres à son caractère, une finesse lusée se cachait, et s'il employait l'arrogance à l'égard de notre ( nxoyi'. c'est qu'elle lui paraissait le meilleur moyen de négocier avec Im' et de le r(''duire à ses fins. ."Xu fond, il désirait renouer
(I) « Il en rejelail bi faute sur les chagrins que les P'rançais lui avaient (iounés en (lanilic, les(|uels lui avant causé des insomnies terribles, ses mèck'cins lui couseill(wcnl, de boire du vin, qui était Li'ès bon et en abondance dan.s cette ilc » Jutinial de La Croix.
i'iti:.\iii;nKs \i:{,(>(:i vTKiNs 6-
avec la France, donl il redoulail les armes; mais, partagé entre ce sentiment et ses rancunes justiliées, il entendait traiter au moindre prix possible. 11 était si bien persuadé du désir qu'éprouvait la Kraïue d'(d)lenir le renouvellement des Capitulations, afin d'assurer la sécurité de son conniierce, qu'il ne doutait point, en Ini refusant tout avantage nouveau et en décourageant les espérances quelle avait pu conce\oir d'un traitement particulièrement favorable, de lamener àse contentiu'dela cnnfiriiialion lie ses anciens privilèges. Lorsqu'il consentit à nim|)re son dédaigneux silence, ce fut poui- déclarer que le gouvernement de France devait consentir à la remise en vigueur pure et simple des stipulations passées ou renoncer à tout renouvellement; il donnait six mois au Roi. sans un joiu'de jilns, pour se prononcer sur cette alternative, et en attendant conseillait k Noinlel d'allei' « se reposer » dans son palais de Constantinoi)le.
Force fut à l'ambassadeur ('conduit de transmet Ire à sa cour l'injonction hautaine du vizir. .Vu moins se donna-l-il la satisfaction, dans l'audience de congé qu'il reçut de ce ministre, de rivaliser avec lui de morgue et d'itisolence. « Lorsque nous fûmes assis, écrivait-il. j'alfeclai de me tenir aussi fier et indillV'i'ent (|U il Mien monlroil I exemple. .AIf>n droginan. faisant une confusion des paroles du vizir, me les expliqua avec beaucoup d'obscurité, en me disant (|ue dans le temps convenu Son Excellence allendoit des marques d amitié oud inimitié : et cependant j'ai su ([u'il avoit parlé plus formellement, jusiju'à dire<|u'il n'y a\ oil p.is un plus long délai à espi'rer, qu'il falloit après les six mois savoir si nous serions amis ou ennemis, et qu'il avoit même ajouté (|u'il étoit inutile de tant balancer, et que les Français n'avoient (|u'à se mettre en campagne. Si cette fierté étoit venue à ma connaissance, je n'aurois pas nKui(|iié de la repousser et de déclarer à ce ministre que l'empereur mon maître rcpondoit ipiand il lui plaisoit. qu'il ne craignoit personne sur la terre, et (pi'il lui étoit aussi facile de faire paroftre sa puissance partout comme d'aller de Paris à l'une de ses maisons de plaisir.
« Le vizir donna dès le commencement des ordres pour
68 LES VOYACKS IIU MAlinlIS HE XdlNTEL
faire venir le café, le sorl)el, l'eau de senteur et le parfum; il lémoignoit par là avoir envie de ni'expédier promptement, et je le jugeai encore mieux parce que, laissant toujours tomber la conversation, c'étoit à moi de la reprendre, ce que je (is deux ou trois fois, en lui faisant toujours connoître que je nélois pas content : il est vrai toutefois (ju'il ne me congédia point et que
je m'en allai quand il me plut Je me retirai en regardant
fixement et avec gravité ce ministre superbe, et en lui faisant pour tout salut une inclination de tète imperceptible et si peu considérable que c'étoit (]uasi ne point le saluer; néanmoins, soit qu'il crût que jeu ferois davantage en me voyant commencer, il me salua sans toutefois bouger de son siège (1). »
En avril 1671, Nointel rentrait à Péra, fort dépité, à peu près convaincu que l'obstination des Turcs ne céderait (|u'à l'emploi de la force, à l'argument suprême, à ïiiltima ratio : « Il faudrait un volume, écrivail-ilà Lyonne,pour vous expli(juer l'arrogance de la Porte et le peu de considération qu'on a aflecté d'y faire paraître pour la France... Ce n'est pas qu'ils ne la craignent, mais on s'imagine qu'il en sera comme par le passé, et que les
menaces demeureront sans effet Il semble que les Turcs
veulent être contraints et ([uil ne puisse y a\oir de rétablissement pour le commerce sans un moyen extraonlinaire. »
LKS LOISIUS 11 IN ,VAII!.\SSA1)1'. Ult .
Plusieurs mois devaient s'écouler avajil qu'une réponse put arriver de France. Depuis le mois de décembre 1671 jusqu'au print('m|is ipii suivit. .Nointel conserva le titre d'ambassadeur sans en remplir la cliarge auprès de la Sublime Porte. Il employa ses loisirs forcés à rassasier sa curiosité, à satisfaire ses goûts
(t) iNoinlel à Lvutme. !t mai l')7l.
l' li F. M 1 1': I! i: s N !• c, o r; i a T [ o N s 69
«l'observateur et d'artiste. Au lieu de se retirer en lui-mr-me et de se donner dans sa résidence de Péra l'illusion de la patrie, il porte tout autour de lui ses regards : le spectacle en valait la peine.
Au bas de Péra et de Galata, sous les rampes hérissées de cyprès et de pierres tombales, par delà le chaos des quartiers chrétiens, le port miroilail, semblable à un bras de mer. s'allongcant entre deux rangées de villes et se perdant au loin en molles sinuosités ; sur les eau.v dormantes, il y avait un fourmillement de caï(|ues, des nn\ ires de tonte forme, et au lieu des steamers qui embrument aujourd'Imi de leur fumée le radieux horizon, d'élégantes carènes, des poupes liistoriées , des galères aux flancs sculptés, à la proue recourbée en col de cygne; au-dessus de cette mouvante archilecluic. le demi-cercle de Stamboul dessinait sur le ciel bleu sa blanche dentelure de toui's, de créneaux et de coupoles.
Attentif à toutes les particularités. Noiiilel note h; mouvement du port, lorstpi'il aboutit à quel(|ue spectacle réjouissant pour les veux : par exemple, l'entrée ducapitan-pachaetde ses galères, au retour de leur tournée amnielle : « Il y en avait trois lesquelles, outre leurs flammes et pavillons bariolés de diverses couleurs à tous les mâts, étaient encore ornées d'une bannière à chaque banc; celle du capilan-pacba. nommée la Bastarde, était parée de la même façon, et lorsqu'il en descendit, l'on égorgea quel- (|ues moutons par forme de sacrifice, pour rendre grâces à Dieu de son heureux et tiiomphant retour. » Un autre jour, c'est l'ar-
rivasre annuel des marchan<lises d'Égyple, une caravane de r.
treize bateaux marchands se succédant à la file, bien munis d'artillerie, accompagnés de saïqites ou longues barques égyptiennes, chargées de riz, café, dattes, safran, poivre, gingend)re, noix muscades, séné, gomme et aromates d'Arabie, avec des dédicatcsses pour les dames du Sérail, telles que sucre, sorbet, encens et « une espèce de terre verte dont les feunnes se rougissent le bout des doigts et les cheveux (1) ».
(t) Noinlel à Lyonne. 24 juillet l<i"l
70 l.KS VOYAGES HT MAKOUIS DE NOINTEL
Dans l'intervalle de ces spectacles, Xointcl considère ce qui l'entoure de plus près : il étudie Péra, ses mœurs, ses habitants, tous les détails de ce milieu cosmopolite. Ce qui frappe surtout dans ses récits, dans la chronique que tient Galland des menus faits quotidiens, c'est combien les choses d'Orient varient peu de siècle à siècle, et se répètent avec une immuable monotonie. La vie de Nointel et de ses compagnons est à peu près celle que l'on mène aujourd'hui au palais de France : longues conversations avec les drogmans, discussions à propos d'incidents insignifiants avec des Turcs tour à tour fiers et plats, rapports avec les communautés religieuses, avec les églises rivales, avec les collègues des autres ambassades, politesses rendues et reçues, visites très cérémonieuses de patriarches graves et fins.
Nointel observe les Grecs et les Arméniens chez eux, dans leurs églises; il assiste aux pompes de leur culte: il voit officier pontiiicalement les archimandrites mitres d'or ou d'argent, en chasuble étoilée de pierreries, la croix de rubis ou d'émeraude à la main : mais chacune de ces visites se double d'une série de questions. L'ambassadeur n'a pas oublié qu'il doit vérifier en un point essentiel la croyance des églises orientales. Tous les membres ilu clergé grec qu'il rencontre ou quil peut atteindre par correspoiulance sont interrogés soigneusement, pressés de s'expliquer, de consigner par écrit leur profession de foi concernant le mystère de l'Eucharistie. Dans un touchant unisson, tous ces prêtres, depuis les métropolites d'Atiiènes et d'Andrinople jusqu'aux liunililes popes de Alliage, di'M-lanMit ([u'ils admettent la présence réelle, que Jésus est pour eux présent sur l'autel, dans le pain du sacrifice ; si naguère un de leurs patriarciies, Cyrille Leucar, s'est rapprociié de l'hérésie occidentale, cette défection unique a fait scandale. Avec les attestations en bonne forme qu'il recueille, avec les signatures et les parchemins qu'il collige, Nointel aura bienti'it de quoi répondre victorieusement aux assertions risquées des calvinistes et jeter dans la controverse un monceau d'arguments.
Au delà de Péra et de ses éfflises, Stamboul bientôt l'ai tire, le
ri!FMii;i!i:s \ ht, ri ci viinxs 71
tente, le fascine : Stanilionl. niondc inconnu et redoutable, grande fournaise de fanatisme, diflicilenient accessible cl parfois dangereuse aux Européens. Peu <"i peu. Nointel s'enhardit à y pénétrer, s'y enfonce: (iallantiracconipagno et tient le joniiial de ses découvertes. Grâce au consciencieu,\ historiograplic, nous profitons à notre tour des facilités que valait à l'ambassadeur son tilri' officiel : nous pénétrons <à sa suite dans la vifille métropole tnr(pie à une épocpic où aucun mélange avec la civilisation de l'Occident nen a\ail altéré' l'aspect.
Dans les rues sordides et pittoresipies, dans les bazars aux parfums violents et aux senteurs poivrées, sous les berceaux de pampres entrelacés, sur les vastes esplanades tour à tour noyées de boue et brûlées de soleil, c'était déjà, connue atijourd'bui, un rendez-vous de peuples, un bariolage de ((luleurs, un pèle-mèle de races et de costumes; des robes noires de popes grecs et de blancs burnous d'Arabes, de longues files de hanimals ou portefaix ariuéniens au torse cuivré, des Bulgares, des Arnautes, des Tartares, des Svriens, des Asiatiques d'Extrême-Orient, chacun dans l'accoutrement de leur nation, et aussi de farouches figui'es de soldats l)i-igands, des irréguliers appelés d'Anatolie pour une campagne prochaine contre les Polonais; en attendant les grands pillages promis, ils dévastaient un peu les bouti(iues de Constantinople et se faisaient la main sur leur passage.
A cette tourbe bigarrée se superposait la Tur(|uie oITicielle d'alors, avec la fantaisie exubérante de ses cosl unies : les (lelisses à plis ondoyants, à bordure de martre et de zibeline, à manches évasées, pendant jus()u'<à terre; les cafetans à grands ramages, les poignards à manche ciselé passés dans les ceintures de cachemire; les turbans surtout, des turbans de toute forme et de toute dimension, singuliers, prodigieux, extravagants : les uns tout en large, les autres tout en hauteur; les uns s'aplatissant en disques, les autres s'ainincissant en cônes ou s'évasant en pyramides renversées; quehjues-uns côtelés et plissés, avec des renflements et des protubérances ; d'autres
72 LKS VOVACES DU MAUOL'IS DE \ OINT EL
formés de lioiirrclels ciilrelacés qui s'entri'-croisaienl inextrica- (lloment; la plupart loul blancs, certains traversés d'une bande il'or, insigne d'un rang' élevé. Ainsi affublés passent le vayvode bc Galata, le clief des tchaouchs, le Stcuithoiil-effendi, « qui a, dans Conslantinople, la même charge que celle de lieutenant civil à Paris (1) », \c cuimakain ou gouverneur : autour decliacun lieux, des suivants, des secrétaires, des domestiques, et la meute des coureurs. ^ oici les janissaires qui s'en reviennent de recevoir la paye sous la conduite de leur tchorbndgi ou capitaine, le bonnet de cérémonie au front, avec la grande aigrette qui se déploie en éventail.
A travers toutes ces étrangetés, Nointel monte aux grandes mosquées, aux Djami célèbres; il voit VAtiiiéidié et ses six minarets, la Si(li'liii(niié et ses colonnes de granit, sise sur une place d'oîi « l'on découvre tout le port comme un lac enviroimé de montagnes [2) »; il visite les tondieaux des califes, les ttirbés paisibles, à l'ombre des bois sacrés, sous la ramure des platanes et des sycomores, peuplée de tourterelles. Sur la place de l'Atmcidan. on lui montre, exposée en ce lieu, la tente de campa:: ne du sultan, édicule de soie, de velours et de bi'ocart, que d'habiles artistes ont mis un an et demi à orner. Non loin de la colonne brûlée, vestige énigmalique de l'antiquité, il voit le tombeau du premier Kupruly, père du vizir actuel : un pavillon carré, au dôme plaqué de faïences, et dessous, un catalfaque tout simple, couvert dune étoile blanche, avec « un gros cierge sur un chandelier près de la tête (3) ».
Dans la mosquée de la ^'ali(lé, récemment construite |)ar la mère de Mohammet IV, on lui ouvre l'appartement réservé au sultan pour faire sa prière. Il admire, dans leur primitive fraîclieur, les faïences (|ui en composent le doux décor, les murs lleuris d'arabesques et glacés de colorations exquises, oîi le vert, le bleu, ](• jaune se fondent en dégradations infinies, aboutissent
(I) (;ai.i.,kmi. l. I.p. 73.
{t) Ibul ,\ I, p 78, (3) Ihid.
l'KEMlKHKS .NKCOCIATIO.NS 73
à (les tons délicieuseinenl faux et à (riiiiinilal)Ies assonances. La (ioscriplioii (juc (lalland l'ait de la mosquée |ioul"i'ait encore servir de guidi! au voyageur. Toutes les particularités sont indiquées : œufs dautruche pendant des voûtes avec une infinité de lampes, de houppes, et ilescendanl presque jusqu'à liauteind'homme; murailles revêtues de faïences el de tapis; contre un pilier, un plan On relief de la mosquée, patient travail d'ivoire, enfermé dans une boîte de verre; un morceau du \()il(' avant servi à recouvrir la maison de Mahomet à la Mecque, la maison sacro-sainte. Dans la chaire incrustée de nacre, un Turc apprenait le Coran à un auditoire immobile, iigé par le respect; un autre enseignait la faijon de psalmodier les versets à un jeune garçon, qui «pourètre plus atttMitif, sui\aiil inie coiilume usitée parmi les Turcs, était dans un j)erpéluel mouvemciil d'équilibre de la moitié du corps qui se mouvait sur le reste connue sur un pivot (1) ». Depuis deu.v siècles, la leçon et la pantomime se répètent au même endroit, invariablement; il y a dix ans, nous avons retrouvt' à leur jilace le maître et l'élève; ils v étaient encore.
Au printemps comnienccnt les promenades en caï(jue dans le port : la visite à l'arsenal, au.x galiotes récemment mises à l'eau et (>ncore parées de banderoles: la visite au bagne, où vii et peine une population d'esclaves, oii les Latins, les (îriîcs, les Russes ont chacun leui' chapelle, admise yiar la tolérance turque. Puis, ce sont des pért'griiiatioiis j)lus lointaines : les excursions aux Eaux douces (ri']ur(i])e. les bas quartiers parcourus l'un après l'autre : la ville des Arméniens, celle des Juifs, explorées dans leurs profondeurs, ainsi que le Phanar, centre de l'hellénisme conslantinopolitain, où tout a une teinte grise et terne, y compris les demeures des personnages insignes et des chefs de la nation: palais peureux qui craignent d'attirer les regards et redoutent la confiscation, (jui se recouvrent de simples lattes à l'extérieur, avec des magnificences au dedans.
(I) Oali.am). l 1, p 79. Cl", la Jescrintiim de Ghklot, dans sa Relation d'un voijiige à CoH.s(aH(i»o;*/e, p. 281, i^'2.
74 LES VOYAGES DE AEWiQEIS DE XOINTEL
Enfin, Nointel n'oubliait pas qu'à ih-faul de fonctions politiques, un autre rôle lui incombait, (juc l'ambassadeur du Roi était aussi le chargé d'affaires de la science. Il encourageait Galland à rechercher les livres et les manuscrits anciens, tout ce (]ui pouvait jeter quelque jour sur l'histoire, la civilisation, les mœurs, les arts de l'Orient. Ravi d'une mission qui s'accommodait si parfaitement à ses goûts, (ialland s'était mis en quête, eu chasse : il parcourait le grand bazar, il on explorait les détours; il pénétrait jusqu'en son cœur, jusqu'au Besestain. réduit mystérieux que protègent des murailles et qu'il faut découvrir à travers le dédale des galeries marchandes, halle qui ressemble à un sanctuaire, avec ses cases où se découvraient encore, dans un entassement de ferrailles et de choses innomées, les reliques du primitif Islam. En peu de temj)S, (ialland est devenu le famiher de ces lieux ; il connaît les bons coins, traite avec les marchands arméniens et juifs, et ceux-ci, alléchés par l'espoir du gain, affluent eux-mêmes au palais de France : c'est tout un défilé d'bonmies à longue barbe, à l'œil profond et rusé, au parler servile.
Ils apportent des bizarreries ou des merveilles : des agates dont le cœur translucide laisse apercevoir de minces filaments qui s'enchevêtrent en forme de branchages, ténus comme des cheveux ; des jeux d'éciiecs à la turque, des pièces délicatement ouvrées, et des livres, des livres surtout, persans, turcs, arabes, livres de prière, de poésie ou d'amour, recueils de centons et de subtilités, récits épiques ou erotiques, traité de l'art d'aimer et « livre des trophées (1) »; et voici les reliures « du dernier beau, avec des compartiments très artificieusement couverts d'or (2) »; les vignettes d'un travail persan, les feuillets de soie réglés d'or, les manuscrits oii l'art de l'enluminure et de la calligraphie atteint ses dernières limites, où sur les marges à fond d'or s épanouissent mille caprices d'ornementation, des enroulements d'animaux et de plantes, une flore et une faune fantastiques.
(l)GALLA>r). t. I. p. 67. (2i Ibid , t. 1, p. ;W.
1' H !■: M 1 1: Il E s N E COCA \ T I il N S T.')
A palper, à manier, à coni|iaror ces clicts-d'œuvrc, Nointol forme son g-oni; il apprend à discerner la valeur et à découvrir les imperfections d'un ouvrage. Kntre les vendeurs et lui, ce sont d'interminables marchandaf>es : des sommes offertes, longuement déliattues : vingt-cinq piastres pour les deux poèmes de Saady. en très beau caractère persan, eru'iclii de dorures, de couleurs et de vignettes; quarante-cinq piastres pour les.lmo«r.s de Leilaet de Medjnoitn. non moins linemenl enluminées. On demande cent trente piastres pour un gros in-folio persan, « cnricbi, outre sa belle écriture et correcte, de cent vingt figures de miniatures belles à la mode de Perse et bien conservées (1) »; cinquante piastres pour luie histoire d'Ale.xandre, à la couverture peinte de « plusieurs figures d'hommes, avec un \ ernis à façon de travail de la Chine {2) ». Nointel rabat de moitié et oflre cent piastres des deux. Le marchand s'entête, laifau'e manque.
Quel dépit pour notre avide ambassadeur de ne ])OUVoir retenir tous les trésors qui passent sous ses yeux 1 II les convoite, sinon pour lui-même, au moins pour le Roi. et voudrait qu'on le mit à même d'acheter au compte de Sa Majesté des collections entières. Il écrit à Colhert : « Il se trouve encore ici de beaux li\Tes persans, turcs et arabes, écrits et reliés admirablement. U arrive même que l'on \end des bibliothèques tout entières de gens de loi comme de muftis, cadis et autres, et qu'on les a ponv un pri.x assez raisonnable. Si vous jugiez, Monsieui', que ce fut une chose digne de la curiosité du Roi, je prendrois l'occasion d'en faire acheter queUiu'une des plus considérables, et dont les livres seroient et des meilleurs et des mieux conditionnés: vous aurez la bonté de me faire savoir la volonté de Sa Majesté et le prix que j'y pourrois mettre. »
Le li janvier Hi~'2. par lintermcdiaire de son découvreur habituel, Nointel fait une trouvaille : on lui présente m) manuscrit d'écriture très ancienne et extraordinaire, que Galland intitule : M Les merveilles des créatures, écrites en vieux caractères
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(2)/6td.. l I. p u.
kioufis (1), avec soixante-six figures représentant diverses actions fabuleuses de Mahomet pour l'établissement de sa pernicieuse doctrine, comme son élévation au ciel, sa descente aux enfers, etc. (2). » Ce n'était autre que le célèbre Miradji-Nameh, objet de longues controverses entre orientalistes du dernier siècle : reconnu aujourd'hui d'écriture onïgoure, il est demeuré le type le plus ancien et l'un des plus parfaits que nous possédions de la calligraphie orientale. Nointel l'acheta pour vingt-cinq piastres et l'acquit ainsi à la France : c'était, jusqu'à présent, le principal résultat de sa mission.
(1) Coufiques.
Ci) G.^LLAXD, t. I, p. 29.
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