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CHAPITRE III

KENOUVELLEMKXT DES CA IMTE I.ATIONS

LK MÉMOIliK DE COLBERT El' LE PlîilJET DE LEIIiMTZ.

Devant rallernative (|ue Ku[)riily nous proposait en termes impérieux, le conseil du Roi axait mis en délilii-i-ation la conduite à tenir. Personne n'admettait un renouvellement des Capitulations sans avantages nouveaux et n'eût voulu souscrire à cette humiliation. Ou se demandait seulement s'il convenait à la France d attendre la rupture dont elle était menacée ou d'en prendre l'initiative, de rompre la première, de rompre instantanément.

Colltert persistait à défendre les idées de modération et de prudence. Il attribuait principalement notre insuccès au.x bravades de notre Hotte, qui avait menacé les Turcs au lieu de se borner à les intimider par sa présence, et il reprochait au chef d'escadre « d'avoir manqué au respect que les monarques se rendent réciproquement en tous lieux (1) ». Sur la question en suspens, il provoqua une consultation en règle des autorités compétentes et des principaux intéresst'^s, députés du conunercc de Marseille, notables négociants de cette ville, compagnie du Levant, puis, dans un rapport, résuma les réponses et fit luimême ses propositions. Son mémoire, dont les conclusions prévalurent, nous a été conservé (2); l'intérêt de celte pièce est de

(Il Lettres (le Colberl. t III. p :f(i:i.

(i) Il est tiré ilns arcliives de la marine et a été publié par Dei'I'im; , Correxiioniliince mlministrative du régne de Loiii.i XIV, t. III, p. 107.

78 LES \(iVA(,i;s Itl MAKOriS DK .NdlNTF.L

nous éclairer jiosilivcinent sur les dispositions du goiivernemenl royal, à la veille du jour où Louis XIV allait recevoir de lieu iiiallendu une proposition à jamais célèbre.

En rapjiorteur impartial; Colberl expose les raisons présentées à l'appui des diverses opinions émises : pour plus de clarté, avec une précision tout adniinislralive, il classe les arguments dans des colonnes distinctes et juxtaposées, les mettant ainsi en parallèle et en opposition.

Tiois systèmes se trouvaient en présence. Parmi les personnes consultées, ((uelques-unes inclinaient à rapptder l'ambassadeur et tous nos nationaux, avec éclat, avec menaces, ce qui eût consommé la rupture et servi d'acheminement à la guerre: d'autres conseillaient de se borner à rappeler lambassadeur, en le remplaçant par un résident chargé de continuer les relations et de protéger le commerce; d'autres enfin eussent préféré laisser M. de Nointel à son poste.

Colbert reconnaissait que le premier parti était le « plus haut 1), mais lui reprochait de conduire à « une rupture ouverte, qui enti'aînerait de grandes suites et de grandes difficultés pour renouer ». Sans s'arrêter à discuter longuement cette mesure préparatoire de la guerre, il l'écartait, puis, entre le second et le troisième parti, suggérait un moyen terme qui l'ut adopté et parut conciliei' la dignité du Roi avec les ménagements que l'on entendait conserver. A la mise en demeure de Kupruly, la France en opposa une autre ; elle le somma de choisir entre la concession des nouveaux ]iri\ilèges ré'claniés et la retraite de l'andiassadcin-. Une lettre de rappel fut expédiée à Nointel, mais a\('c l'ordre de ne s'en servir qu après axoir de nouveau talé le terrain et si Kupruly ne manifestait aucune vidléité conciliante; elle fut accompagiu';e d'instructions dans lesquelles perçait l'e.xtrème désir qu'éprouvaient le Uoi et son ministère d'apprendre à la fois le l'enouvellemeiit et l'extension des (japilulations.

Pour port(îr ce suprèiue message, il parut m'-cessaire de recourir à un émissaire spécial. Arvieux se tenait toujours à proximité, guettant une occasion de se remettre en lumière; on

Ki:.\nr\ Kl.l.KMr.NT l)i:s CAI'ITII, A IIO.NS 70

pensii tout nalurellemeul à lui. Appelé ;i Fontainebleau, où se trouvait le Roi. il y apprit la coniniission ilonl il t'Iait iliarpé. no. s'arrêta qu'un instant h la cour, juste le leiups de voir les personnes utiles à son avancement, et courut à Toulon, où le vaisseau de guerre le Diamant avait reçu ordre d'appareiller pour le conduire à Constantinople (1). La coiiliance qu'on lui ténioiiiuait avait réveillé ses ambitieux espoirs. 11 pensait (|ue ftl. de Nointel, accablé de dégoûts, saisirait avec empressement l'occasion qu'on lui oUrait de rentrer en France et le désignerait pour rester à sa place, en qualité de résident. Il pourrait alors reprendre la négociation en sous-(iMivi'e: il complait la l'aire aboutir, assurer sa fortune par ce signale- service, et. choisi comme simple courrier, prouver qu'il possédait l'étoile d'un diplomate.

Le Diamant, portant Arvieux à son bord, mil à la voile le 6 octobre 1671. Moins de quatre mois après, avant cpi'aucune comnumication nouvelle ait pu arriver de Constantinople. le 20 janvier 1072, le baron de lîoinebourg. ministre île l'électeur de Mayence, écrivait au Roi pour lui recommander un jeune bonnne (|ui, audacieusement. demandait à enti'ctenir Sa Majesté Très Chrétienne d'un projet intéressant l'avenir île sa puissance en Orient, en Asie, dans le monde entier, et la gloire de sa couronne. Ce jeune homme, déjà célèbre. s"a|)])(dail LiMbnit/. Il avait joint à la lettre du nùnistre allemand une doidile série de notes préparatoires.

Le plan conçu par le grand philosophe répondait bien à la hauteur de son caractère et à la hardiesse de son esprit. Voyant la France s'élever sans cesse, déborder sur les Flandres et menacer l'Allemagne, Leibnitz avait entrepris de la détourner vers un autre objet et de lui faire reporter sur l'Orient tout l'elfort de spn activité; il osait espérer ijue Louis XH', convaincu par la puissance victorieuse de son raisonnement, renoncerait à compléter l'unilé territoriale du royaume pour chercher au loin de magnifiques compensations, et il se llatinit de lui faire

lll Mémoiirx. t. IV. p -JSlI-liÛl

80 LES VOYAGES DK MAIiOlIS DE .NOINTEL

oublier le Rhin en lui montrant l'Egypte. La pensée dont il s'inspirait ne lui était pas exclusivement personnelle, et sa voix ne s'élevait point vers Louis XIV comme un appel isolé. Le mouvement d'opinion qui crovait assurer le repos et la sécurité de l'Europe en poussant la France aux entreprises d'outre-mer, se concentrait alors en Allemagne. Avant de s'adresser indirectement au Roi, Leilinitz s'était rencontré a^ec plusieurs princes allemands et semble s'être concerté avec eux. Seulement, il comptait traduire leurs aspirations sous la forme d'un projet précis, frappant, magnifiquement motivé, susceptible d'éveiller nos convoitises autant que d'émouvoir nos instincts généreux, et il se proposait de nous démontrer que la conquête de l'Egypte serait la plus profitable des croisades.

Sa demande, transmise par le ministre d'un prince qui avait été longtemps l'allié, le client de la France, fut accueillie avec courtoisie. Le 12 février 1672. Arnauld de Pomponne, secrétaire d'État des affaires étrangères depuis la mort prématurée de M. de Lyonne, accusa réception à Boinebourg de son envoi en termes obligeants, et fit savoir que l'on entendrait avec plaisir l'auteur du projet annoncé. A la suite de cette réponse, Leibnitz partit pour la France, avec l'intention de faire connaître ses vues. On sait que l'expression de sa pensée prit sous sa jdume des formes multiples et très diverses, depuis celle d'abrégés plus ou moins sonnnaires jusqu'à celle d'un ouvrage imposant et détaillé. De délicats problèmes se sont soulevés autour de ces écrits, rendus successivement à notre curiosité; on s'est demandé' dans lequel d'entre eux il convenait de reconnaître le véritable Consilium (i-yj/pliiicum; on a pu douter, j)ar de sérieux motifs, que le plus important des mémoires de Leibnitz ou mi'Mne (pi'aiKun d'eux ait été soumis à Louis Xl\ , et (|ue le piiilosoplie ait essayé seulement de convaincre le Roi, en présence des obstacles que les circonstances opposaient à la réalisation de ses désirs (1). Nous n'avons pas à renouveler ces

(\) Vovcz les j)uL]lications et Iravaux dus ;'i Guhraucr. .Michaud. Vallet de \ii'ivillé. Ilolïmaiis, le rapport de .Mi^'tiet à r.Voadéniie des sciences morales

RENOUVEl.LE.MKM DKS C AI'ITCL ATIO.XS Si

controverses épuisées; elles nous semblent d'ailleurs sans intérêt pour l'histoire de notre politique tant orientale qu'européenne. Aussi bien, en admettant qu'une proposition relative à l'attaque et à la conquête de l'Egypte ait été clairement formulée par Leibnitz, il ne nous paraît point qu'elle ait été susceptible de fixer un seul instant la pensée du gouvernement royal et de suspendre ses résolutions.

D'après l'aspect des derniers événements, Leibnitz et les princes allemands avaient pu croire que l'occasion était propice, unique, pour diriger vers l'Egypte toutes nos ambitions. L'accueil insultant fait à M. de Nointel avait été fort remarqué, et depuis lors l'Europe s'imaginait que Louis XIV, poussé à bout par l'arrogance des Infidèles, agitait contre eux des résolutions extrêmes. Le bruit s'était même répandu que la France équipait une flotte à Toulon, assemblait des troupes, préparait une expédition au Levant, et cherchait sur (juel point des États ottomans elle ferait fondre l'orage. Un auteur du temps, Chardin, s'est fait l'écho de cette rumeur (1), et plusieurs de nos contemporains y ont vu l'expression de la vérité. Ils en ont conclu que la proposition allemande, venue à propos, aurait été loal d'abord prise en particulière considération (2).

Contrairement à cette opinion, le mémoire de Colbert montre que la France écartait à ce moment même toute idée de rupture complète avec la Porte, de guerre en Orient, el que la seule mesure de représailles admise par elle à raison de ses derniers griefs, encore était-ce à titre éventuel, consistait en un simple rappel d'ambassadeur. Les correspondances d'Etat, durant cette période, ne laissent percer aucune velléité d'action militaire dans le Levant. Une escadre, il est vrai, faisait voile de ce côté, mais

et politiques (t8:i8), le t \ ilo l'édiliuii des Œuvres, le Li-Uinilz, par le cumlc FoicHEU DK Carkii,, Ic résultat des savantes recherches de M. Onno KIopp, consigné successivement dans une brochure spéciale et dans le t. Il des OEiiirea de Leibnitz, édition de Hanovre, 18(J4.

(1) Voyaije en Perse el autres lieux.

{^)\o\07. notamment II. Mauti.n. Histoire de Fratii'. I W", p. 278-283, et l'"oL<:nEii DK C.xnEii,, t. Il, xxxviii et .\xxix.

82 LKS VOYAGES DU MAHQUIS DE NOINTEL

sa mission ne consistait qu'à courir sus aux pirates l)arbaresques et à relever dans des parages éloignes le prestige du pavillon : il s'agissait de l'une de ces excursions périodiques qui commençaient à entrer dans les habitudes de la marine française.

De plus, à suivre de près les dernières évolutions de la politique générale de Louis XIV, il est aisé de se convaincre que les projets de Leibnitz ne présentèrent jamais (|ue l'apparence de l'opportunité. Si le Roi. au début de son gouvernement, avait pu hésiter entre les expéditions lointaines et les conquêtes rapprochées, à l'instant où nous sommes parvenus, son choix était fait, au moins pour de longues années, et sa décision irrévocable. Toujours attentif à poursuivre le nMablissement de notre influence en Orient, il n'entendait plus atteindre ce résultat que par des voies pacifiques ou au moins indirectes; c'était une autre entreprise qui tentait son ardeur conquérante. L'attaque de la Hollande était résolue : Louis XIV avait décidé de briser cet État qui s'était fait en 16G!) le moteur de la résistance européenne contre nos projets d'agrandissement territorial, et qui se posait d'un bout du monde à l'autre en adversaire de notre commerce et de notre expansion. Depuis deux ans, avec une habileté consommée, notre poIiti(|U(" avait tra\ aillé à isoler la IloUamle alin de la livrer plus sûrement .à nos armes (1). Dès la fin de 1671, l'investissement diplomatique des Provinces-Unies était fait accompli, et nos alliés avaient reçu confidence de nos desseins. En même temps, des troupes se levaient de toutes parts, des corps se massaient sur la frontière, Louvois dressait son plan de campagne (2); la puissance française sébratdait en entier dans la direction du Nord, et désormais rien n'cTil été capable de l'amener à un brusque changement de front, à une volte-face inattendue, ni de lui faire compromettre au delà des mers une armée lentement préparée dans un but déterminé.

On s'est demandé, il est vrai, pourquoi Louis XIV iwail coni-

(1) VojC'Z Mui.N'KT, NégnciatiDus rclalivcx à lasucci'ssioii d'Espuyn)', I. III.

(2) \()^vez IloLssicT, l. I, [1. '.','>\, ;i57.

H I-: N ( a" \ E 1. 1. E M i: n t d i: s c.wn 1 1. a ï i o n s s3

mencé par encourager les tentatives de Leibnitz, en autorisant et même en provoquant dans une certaine mesure son voyage ; on y a vu la preuve que le Roi n'aurait point rejeté a priori la proposition relative à l'Egypte. Cette objection ne résiste pas, selon nous, à l'examen attentif du texte même des communications échangées à ce propos entre Mayence et Saint-Germain. A relire les notes de Leibnitz transmises par Boinebourg avec sa lettre du 20 janvier 1672, c'est-à-dire les seules qui soient parvenues a\ec certitude à la connaissance du gouvernement français, on s'aperçoit que le nom de l'Egypte n'y est même pas prononcé : elles indiquent en termes très généraux, dans un langage à la fois solennel et mystérieux, les conséquences possibles dun projet à présenter, et Boinebourg, dans sa lettre, demande simplement la permission de nous découvrir plus tard, par la bouche de l'auteur, ce projet lui-même et ce qu'il appelle « la véritable réalité de l'affaire (1) ». C'était, en somme, une énigme que l'on nous proposait, en offrant, si le Roi y consentait, de nous en fournir le mot.

Dans ces conditions, la politesse d'usage entre deux cours vivant en bonne intelligence exigeait évidemment que la France ne se retranchât pas derrière une fin de non-recevoir préalable et ne rejetât point une proposition avant de la connaître. Elle devait nécessairement répondre qu'elle accueillerait avec plaisir une communication explicative, et c'est, en effet, aune demande d'éclaircissements que se réduit la lettre de Pomponne en date du 12 février : « J'ai eu l'honneur, écrit ce ministre à Boinebourg, de rendre compte au Roi, non seulement de vos lettres, mais des mémoires que vous y avez joints, et qui portent en général un avis très grand pour la gloire et l'avantage de Sa Majesté, sans qu'ils fassent voir par quels moyens il peut s'exécuter. Comme l'auteur s'est réservé, ainsi que vous le marquez, de s'en déclarer lui-même, Sa Majesté verra volontiers les ouvertures qu'il auroit à faire, soit qu'il veuille venir ici pour s'expliquer,

(1) Noies et lettres ont été publiées par Foccher de C.\iieii.. t \ . p 30i.

soit qu il veuille le faire par telle autre voie que vous jugerez à propos (1). »

Ce fut sur cette invitation vague que Leibnitz,le ISniars 1672, partit pour Paris. Là, s'ejpliqua-t-il réellement, suivant le terme employé à la fois par Boinebourg et par Pomponne, et que lui lut-il répondu? Aucun document n'est venu jusqu'à présent nous le faire connaître, mais il est certain que son arrivée coïncida avec le début même de la guerre en Hollande. Le G avril, le manifeste contre les États généraux est lancé; le 28, Louis XIV (|uitte Saint-Germain pour Cliarleroi; les hostilités dans le Nord ne sont plus seulement décidées, mais entamées, et cette opération, en absorbant toutes les forces et toutes les pensées delà France, la détourne de plus en plus d'autres préoccupations. Eulin, deu.v mois plus tard, le 21 juin, la France caractérise ellemême, dans un document ofliciel, sa politique présente à l'égard de l'Orient. Comme l'électeur de Mayence, sans faire d'allusion directe à l'Egypte, continue d'exprimer devant notre envoyé le désir de voir Louis XIV tourner un jour contre llnlidèle ses armes invincibles, Pomponne écrit à l'ambassadeur : « Je ne vous dirai rien sur les projets d'une guerre sainte; vous savez (|u'ils ont cessé d'être à la mode depuis saint Louis (2) », coupant court ainsi à toute proposition particulière par une lin de nonrecevoir générale. Il nous sera donc permis de penser que, si le projet égyptien parvint, sous une forme quelconque, jusqu'à Louis XIV, il ne lit jamais dans les conseils du Roi l'objet d'une discussion sérieuse, et que, s'il y fut remarqué, ce fut à titre de curiosité littéraire plutôt que d'oeuvre politique.

D'ailleurs, le philosophe allemand se méprenait sur la facilité de l'entreprise qu'il recommandait. La Turquie lui semblait un obstacle à négliger : il proclamait sa faiblesse et annonçait sa ruine, jirophélie incessanmient renouvelée et toujours démentie par l'événement. C'est que les Ottomans présentèrent de bonne heure les signes apparents pliit<il (jue les caractères réels de la

(1) FûiciiKii i)K (Iahkii.. I \ , ]i. .ili. (i)lbid., t. V, p. 3j!)

UENOUVELLEME.NT DES CA l' lïl LA T 10 NS S5

décadence. Dès l'époque qui nous occupe, les vices et la corruption lie leur gouvernement, leur incurie profonde, leur éloignement farouciic pour la civilisation de l'Europe, jusqu'à ces périodes d'inunobilité sonuiolenle succédant chez eux à de brusques sursauts, donnaient à leurs ennemis l'illusion d'un rapide déclin. On ignorait que la tyrannie en haut et l'anarchie en bas forment l'état normal des empires inorganiques de l'Orient : sans les détruire, sans les ébranler profondément, ces maux peuvent s'élever chez eux à un degré que nos sociétés occidentales ne sauraient supporter. Au dix-septième siècle, la Turquie, déjà pleine d'excès et de désordres, n'en restait pas moins l'une des grandes puissances militaires de l'Europe. Par un miracle de la race, ses admirables soldats, ses colossales armées qui ressemblaient à des migrations de peuples, pouvaient se rassembler, vivre, faire campagne, combattre et vaincre sans organisation régulière ; la persistance de leurs vertus guerrières s'attestait toujours au moment du péril. A Saint-Crothard et devant Candie, les Français avaient trouvé des adversaires dignes d'eux; vainqueurs dans la première rencontre, repoussés dans la seconde, ils avaient connu à ce double contact la valeur musulmane, et les rapports de nos officiers avaient stiflisamment édifié le Roi sur les périls d'une campagne de longue haleine contre les fanatiques soldats de l'Islam.

C'était aussi chez Leibnitz l'erreur d'un esprit généreux que de croire à une trêve de Dieu entre les puissances cin-étiennes, tandis (pie la France j)Oursuivrait une lutte décorée du nom de guerre sainte, mais destinée en réalitc' à lui assurer l'empire de la Méditerranée et l'accès aux Indes. Les puissances maritimes, Angleterre et Hollande, se seraient senties atteintes dans leurs plus précieux intérêts. Eussent-elles hésité à s'unir avec l'ennemi (bi nom chrétien, elles auraient trouvé des prétextes étrangers à l'Orient pour rompre avec nous, et on les aurait vues, atlacjuant nos flottes sur toutes les mers, réussir peut-être à emprisonner les Français dans leur conquête.

Ce qui doit exciter une admiration sans réserve dans l'ouvrage

86 LES VOYAGES DU MAHQUIS DE NOIMEL

<le Leibnitz, c'est la justesse et la perspicacité îles vues sur la situation géographique de l'Egypte, sur le rôle que cette contrée était appelée à reprendre dans les relations entre les différentes parties du globe. Toutefois, ces aperçus propbétiques ne pouvaient offrir au Roi et à ses ministres l'attrait d'une révélation : on a vu que Louis XIV et Colbert avaient le même pressentiment de l'avenir, fondé sur l'observation du passé. Leibnitz désignait dans l'isthme de Suez « le lien de l'Occident avec l'Orient, le rendez-vous commercial, le point de contact, le marché commun de l'Inde d'une part, de l'Europe de l'autre ». Ces paroles sont-elles autre chose (jue le conunentaire éloquent, la paraphrase littéraire des instructions données à MM. de la Haye- Vantelet et de Nointel ? Il y a plus : au moment où le secrétaire d'Ltat des affaires étrangères, du camp de Cliarleroi, écrivait au protecteur du jeune philosophe, avec une nuance d'ironie, que le Roi ne songeait guère à s'aventurer sur les traces de son ancêtre, notre politique paraissait sur le point de réaliser la seule partie véritablement pratique des j)lans de Leibnitz. Nointel avisait la cour de la reprise des négociations à Andrinople; il fallait espérer un renouvellement favorable des Capitulations, et l'ouverture à notre commerce du passage par Suez et la mer Rouge semblait devoir hgurcr au nombre des articles accordés.

LA SOmiF. Dr GRAND SEIGNEUR.

Sous Louis XIV, nos diplomates possédaient sur tous autres un incontestable avantage : ils rej)résentaient la première puissance militaire de l'Europe. Ils parlaient au nom d'un gouvernement fort, maître de ses décisions, habitué à vaincre, et qui avait su joindre à sa puissance réelle un incomparable prestige. Ciiaque mouvement de la Erance éveillait l'attention et l'inquié-

tudc (les autres peuples, et la terreur qu'elle inspirait prêtait souvent un appui décisif aux raisocis de ses envoyés.

Vers la fin de lt)72, les Turcs avaient appris que la France armait forinidaldement; ils se demandèrent, comme le reste de l'Europe, si ces préparatifs, dirigés en fait contre la Hollande, ne l'étaient point contre eux; le souvenir de leurs mauvais procédés entretenait leurs alarmes, et leur conscience troublée leur faisait voir partout les apprêts du châtiment. A cet instant, il suffit de l'apparition dans l'Archipel de l'escadre chargée de montrer le pavillon du Roi pour semer l'épouvante à Constantinople. L'imagination des Orientaux multipliait le nombre de nos bâtiments, les apercevait sur tous les points à la fois, voyait déjà les fies occupées, le drapeau lleurdelisé flottant sur Chypre ou sur Rhodes. Contre ce pressant péril, on s'étonnait que le gouvernement ne prît point des mesures de défense et de salut : il fallait, disaitlc capitan-pacha, que le vizir « fût ivre ou endormi, puisqu'il ne mettait pas l'armée navale de Sa flautesse en état d'empêcher les descentes que les Français pourraient faire (1) ». La frayeur se propagea jusque dans Andrinople; la Porte s'émut, Kupruly s'humanisa, et dès qu'il eut appris l'arrivée du Diamant, amenant le chevalier d'Arvieux avec une réponse de la cour, il manda Nointel en termes fort radoucis.

L'ambassadeur se rapprocha pour la seconde fois d'Andrinople, en mars 1673. L'entreprenant chevalier eût fort désiré le suppléer en cette circonstance et « aller seul tàter le pouls au grand vizir (2) » ; mais Nointel n'entendait céder à personne l'honneur et les chances d'un nouveau débat. Il permit seulement au jeune homme de l'accompagner; celui-ci s'y résigna d'assez mauvaise grâce, blâmant ce qu'il voyait faire et ne se privant pas, à l'occasion, d'adresser à la cour des remarques désobligeantes (3). Il en fut pour ses petites intrigues. Finalement, renonçant à ses rêves d'ambassade, il se rabattit sur un poste plus modeste, pos-

(1) Nointel au secrétaire d'État, 9 février 1672.

(2) .\rvieux au mémo, 2.'i mars d(!72. Archives des affaires étrangèi'es.

(3) Archives des affaires étrangères Constantinople, t X.

tula l'un des beaux consulats du Levant, celui d'Alep, l'obtint et s'y terra.

Revenu le 3 avril 1673 auprès de la Porte, Nointel fut mieux accueilli que la première fois. On le logea hors de ville, à la campagne, dans le village grec de Bosnakeui, situé sur une île de la Maritza, le fleuve sinueux qui coule autour d'Andrinople et l'enlace de ses replis. De sa résidence, Nointel voyait la farouche cité, enclose de murs, hérissée de minarets; mais il n'avait pas l'ennui d'y demeurer, plus favorisé en cela que son collègue le baile de Venise, qu'étant allé voir un jour, il trouva fort mal logé au pied d'un minaret, importuné nuit et jour parle cri exaspérant du muezzin (1).

Dès son arrivée, Nointel avait signifié ses conditions, en s'y prenant toutefois de façon fort honnête : par un message officieux et confidenliel, il avait fait dire au vizir qu'il avait reçu une lettre de rappel et se tenait prêt à la présenter, mais qu'il espérait que la Porte, en admettant ses justes demandes, lui épargnerait cette extrémité. Cette confiance, « toute menaçante qu'elle fût (2) », fit effet. Kuprulv prévint la mesure annoncée en consentant en principe à des Capitulations améliorées. 11 fallait que le Roi fût bien grand, s'écriait Nointel, « puisque l'ombre d'une lettre et d'un envové d'un ministre qui n'est plus (M. de Lyonne), et la présence d'un de ses vaisseaux de guerre, changeaient entièrement l'esprit du vizir et le rendaient capable d'une justice que le reste du monde rend à Sa Majesté (3) ».

Comme le vizir paraissait entrer dans la voie des concessions, Nointel s'imagina ne pouvoir trop exiger. Il présenta jusqu'à soixante articles nouveaux et s'expliqua sur chacun d'eux. La réduction des droits de douane ne ferait (jue replacer la France, cette ancienne et première amie des sultans, sur un pied d'égalité avec l'Angleterre et la Hollande. Il n'était pas moins indispensable d'ôter, par des dispositions bien claires, tout prétexte

(1) Gall.\nd, t. I, p. 106.

(^) Nointel à Pomponne, 10 mai 1G72

(3) Ibid , 3 mars 1072

aux avanies, d'imposer aux nations non pourvues de Capitulations l'usage de notre bannière, conformément à l'antique coutume. Quant à la mer Rouge et à l'Egypte, on spécifierait que les Français seraient autorisés à venir des Indes orientales à Suez, en faisant escale à Moka et à Djcddaii; ils établiraient dans ces ports des consuls, des magasins: ils jouiraient, aussi bien qu'au Caire et à Alexandrie, des mêmes exemptions que dans les autres Echelles.

Ce fut surtout en ce qui concernait notre protectorat religieux que Nointel eut le tort d'exagérer ses prétentions et de vouloir trop préciser. Les articles qu'il proposa étaient ainsi conçus : « premièrement, qu'en considération de l'ancienne amitié et de ce que l'empereur de France est le protecteur du christianisme auprès de Sa Hautesse, la religion chrétienne sera toujours exercée dans les lieux de l'empire ottoman où elle l'a été jusqu'<à présent; que les évèques chrétiens romains sujets du Grand Seigneur et autres seront en la même considération maintenus et gardés dans leurs dignités et exercice de leur religion, etc. (1). »

On voit tout de suite quel eût été l'excessif effet de ces clauses. Au lieu de faire porter notre protection officielle exclusivement sur les religieux venus d'Occident en Turquie et y vivant en étrangers, elles l'eussent étendue aux catholiques indigènes, sujets du Grand Seigneur, et même à l'ensemble de la chrétienté orientale. Garante et gardienne des droits reconnus aux chrétiens, notre diplomatie eût pu désormais, en vertu d'un texte formel, s'immiscer dans les rapports du sultan avec toute une partie de ses sujets et gêner gravement l'exercice de sa souveraineté. Ce pouvoir exorbitant, c'est celui (jue la Russie devait s'arroger un siècle plus tard, en interprétation de traités arrachés à la Turquie vaincue et défaillante : pnur dépouiller les Russes de celte arme redoutable, il a fallu une coalition européenne (2). En 1672, encore imposante et forte, la Turquie n'eilt

(1) l'rojel de capitulation publié à la suite du Mémoire sur l'ambassade de France en Turquie, par Saint-Puikst, p. iiC.

(2) Lors de la guerre de Crimée.

jamais admis Je notre pari de telles exigences. Moire intercession en faveur de ses sujets chrétiens et spécialement catholiques ne pouvait s'exercer qu'à titre purement officieux; sur ce point délicat, il convenait de glisser, sans appuyer; Nointel insistait. C'était s'exposer à des résistances motivées, etlambassadeur put mesurer promptement l'étendue de la faute qu'il avait commise en fournissant à ses interlocuteurs l'occasion de rouvrir le débat.

La diplomatie ottomane possède le génie de la défensive, et Kupruly n'avait point renoncé à se débarrasser des demandes importunes de la France. Seulement, sa tactique avait changé; contraint de prendre une attitude moins haute, il cachait sous une apparente condescendance les pièges qu'il nous tendait. Son plan allait consister à nous payer de demi-concessions et à les articuler on termes équivoques. Ce serait provoquer l'ambassadeur à demander des éclaircissements, à formuler des critiques, et à prolonger de lui-même la controverse. Menée de la sorte, la négociation languirait. Or, le printemps approchait, et le Grand Seigneur annonçait l'intention de conduire en personne, à cette époque, l'expédition contre les Polonais: l'instant du départ arriverait ainsi sans qu'un accord positif fùl intervenu. ÎSointel se verrait réduit alors à accepter des Capitulations écourtées, telles que les voulait le vizir, nu à subir un second ajournement, et, dans ce dernier cas, Kupruly pourrait rejeter sur les exigences persistantes et minutieuses de notre envoyé la responsabilité des nouveaux retards éprouvés par la négociation. Il tenait à ne pas rompre, désirait renouer, mais n'était nullement pressé de conclure.

L'instrument de cette politique fut le Grec Panaiotti, premier drogman (h; la Porte. C'était un haut personnage; quand il venait voir l'ambassadeur, on eût dit d'un pacha ou d'un bey, avec sa suite nombreuse et le tapis de prière qu'il faisait porter derrière lui sur un cheval (1). Il était de manières otictueuses et douces,

(1) Sur Panaiotti, vov. ï Histoire des Grecs drogmans de hi Porte, par Stama- TiADÊs, Athènes, 1865.

KENOUVELLE.MENT DES CA l'ITU L ATIONS !•!

fort érudil. amateur de beaux livres, chorclieur de vieux textes et de manuscrits, possesseur d'une bibliollièque célèbre, très préoccupé de répandre un peu d'instruction parmi ses compatriotes, mais cauteleux, rusé, et, conmie le dirait plus tard un de nos ambassadeurs, « plus faux que ne le comporte le métier ». Son parler avait des souplesses, dos détours infinis : nul n'excellait comme lui à soulever des incidents, à embrouiller les questions, sans que l'on pût s'en fâcher; sur sa diplomatie fluide, mobile, ondoyante, on ne se trouvait pas de prise.

Pendant trois semaines, il entretint les espérances de l'ambassadeur, sans les satisfaire entièrement. II n'était ferme qu'en un point, à savoir que le Grand Seigneur, jaloux de sa puissance, ne souffrirait jamais qu'on attribuât à d'autres qu'à lui-même la protection de ses sujets chrétiens. Sur le reste, les concessions et les refus variaient continuellement. Un jour, tout allait bien par rapport au conmierce : le lendemain, il n'était plus question que de réduire les cinq pour cent à quatre, au lieu de trois. L'ouverture de la mer Rouge était tour à tour promise et ajournée. Sur un ton d'amicale confidence, Panaiotti suppliait l'ambassadeur de se modérer, d'abréger et de condenser ses demandes, sans quoi, pour contenir l'acte nouveau, « il faudrait un papier d'une lieue de long (1). » Néanmoins, il ajoutait toujours que l'on finirait par s'arranger, et que l'affaire se terminerait à la satisfaction réciproque des parties.

Cependant certains préparatifs, indices d'une prochaine entrée en campagne, n'échappaient pas à l'ambassadeur; des scènes d'un pittoresque grandiose, en lui montrant la Turquie sous un aspect nouveau, celui d'un camp qui se lève, éveillaient ses défiances, mais aussi sa curiosité. Il se plaît à conlenipler ces tableaux pleins d'animation et de couleur. Les différents corps do milices qui se groupent autour d'Andrinople lui donnent ample matière à obsfMvation. .Vu milieu d'eux, il voit se dresser les pavillons du Grand Seigneur, entourés d'une muraille de toile

(1) Nointel à Pomponne, 10 mai Hi'i

rouge et verte, dentelée de créneaux. Il visite les janissaires dans leurs quartiers, examine, manie leurs armes, se fait expliquer le mécanisme d'une arbalète; on lui montre l'intérieur des tentes et le détail de leur aménagement (1).

Le 4 mai, c'est l'une des pratiques les plus bizarres du rituel de guerre qui s'accomplit sous ses yeux : la sortie en masse des corps de métiers qui doivent suivre et servir l'armée, pourvoir à sa subsistance, à son habillement, à ses consommations. Trois mille artisans. Grecs et Arméniens pour la plupart, s'écoulent vers le camp en tumulte, et c'est grande occasion de liesse et de divertissements, où la joie populaire se débride, se lâche, déborde en bouiTonneries énormes, en gaietés frénétiques, d'une fantaisie barbare.

Des groupes d'hommes viennent dansant et sautant, dans la cacophonie des instruments nasillards, au bruit des salves de mousqueterie et des assourdissantes décharges. Les corps de métiers passent en une procession burlesque, les boulangers, bouchers, fruitiers, nattiers, cotonniers, fourbisseurs, corroyeurs, cordonniers, drapiers, faiseurs de café, se suivant à la lîle, menés par leurs cliefs. avec leurs attributs et leurs outils, et les hommes, tout en marchant, simulent et miment l'exercice de leur profession. On en voit qui font semblant de polir des sabres, qui étirent des bandes de cuir et frappent sur des enclumes 4 coups redoublés; on voit des travestissements appropriés aux divers états et des costumes parlants : les jardiniers tout matelassés d'herbes, les fourreurs dans des peau.x de bétes, un homme vêtu de nattes, coiffé de nattes entortillées : en tête des confituriers, un des leurs enveloppé d'une longue chemise toute barbouillée de confitures, qu'il ramasse à pleines mains et jette à la foule, avec des gestes ignobles.

Ce flot humain traîne avec soi des animaux déguisés euxmêmes et peinturlurés : des moutons teints, tatoués, plaqués de couleurs criardes, des vaches enunaillotées dans des robes de

(I) (',\LL-\yi>. t. I, p. Hi>. ll.î. 1 1 {. H5

brocart, un chameau dont on ne voit que la tète et les pieds, le reste disparaissant sous une carapace d'étodVs. Et connue il faut du sang à la populace pour la réjouir tout à fait et assaisonner ses plaisirs, des honnnes s'avancent, le torse nu, le regard extatique, portant un canon de mousquet ou une hampe de drapeau dont le bout est passé dans leur flanc ou dans leur bras, s'enfonce dans leur chair et ressort rouge à travers leur peau trouée. D'autres, montés sur des ânes, aflublés d'oripeaux, imitent les grands pachas, leurs fa(;ons de chevaucher et de saluer. En ce jour, tout est toléré, tout est permis; ces Arméniens et ces Grecs ont licence pour une fois de s'habiller en Turcs, de faire les Turcs, de singer leurs maîtres; c'est la re\ anciie de cette population de misérables contre l'oppresseur qui les foule, un carnaval d'esclaves en délire, une fêle des fous à l'orientale (1).

Le lendemain, tout est rentré dans l'ordre : tout se prépare pour la soleniiité suprême : la sortie du Grand Seigneur allant s'établir au milieu de ses troupes avec son gouvernement, avec ses multiples cortèges, avec une suite de douze ou quinze mille hoinmes ; ce sera la mise au jour et le déversement de toutes les magnificences que le Sérail recèle en ses profondeurs.

Malgré ses inquiétudes, Nointel tient à jouir de ce spectacle miique. Le 7 mai, dès l'aube, lui et les siens se mêlent à la foule nnisulmanc, qui borde les rues et les chemins; bientôt, par un temps de gelée (pii durcit le sol, sous un ciel limpide, les portes (lu palais s'ouvrent et le défilé commence. Voici les queues de cheval, flottant au bout de longues hampes bariolées, et les étendards de satin vert, zébrés d'inscriptions. Un cintège se déroule, imposant, superbe, |)lus beau que celui d'un roi d'Europe; un second ensuite, puis un troisième, un (juatrième, un cin- (juième, six enlin, exactement pareils. Ce sont ceux des six principaux vizirs, les vizirs de la route, qui tiennent séance sous la voûte ou coupole attenant à l'appartement impérial ('t dont

(1) Ci.xi.i.AXD, t. \. p 117. [-20. Cf une letlie de Nointel en Jale Ju2i juil- Icl 1671 .suc une sortie analoKUC.

94 LES VOYAGES DU MAHQUIS DE XOIXTEL

Kupruly est le plus élevé en grade. Ils ne paraissent pas en personne clans ces cortèges, mais leur maison, leur cour, avec un détachement des troupes diverses qui composent l'armée ottomane, avec un échantillon de tous ses types : à l'avant-garde les Delis ou fous, fous d'intrépidité, porteurs de lances au liout desquelles palpitent des flammes multicolores; après eux. les fantassins arnautes, bosniaques, esclavons. en fustanelle plissée, en veste courte qui laisse passer la chemise bouffante ; puis la féodalité ottomane, les possesseurs de ziamets et de spahiliks, de iiefs militaires , les seigneurs bannerets de l'Orient. Ces cavaliers, avec leur cape de fer. les tresses d'acier qui pendent le long de leurs joues, leurs brassards, leurs gantelets , leur grand arc, leur targe de cuivre, évoquent des âges disparus et des épopées lointaines. Chacun mène à sa suite un groupe d'icoglans, écuyers coquets, mignons armés en guerre, dont le visage imberbe et la grâce efféminée rappellent à l'honnête Galland « Vénus sous les habits de Mars (1) " . Et partout une étonnante diversité d'armes, de harnachements, de costumes, d'ornements, mille variétés de coupes et de nuances ; des heurts de couleurs crues et des liarmonies de tons clairs, des étendards couleur de sang, des vestes de teinte jaune, incarnat, aurore, orange, bleu de ciel; autour des bonnets de fer luisants et polis, des enroulements de gaze jaune et verte : des vestes de satin jetées en sautoir sur les armures ; des masses d'armes pendues à larçon des selles, des étriers triangulaires, des arcs et des carquois coloriés, vernissés, laqués, enfermés dans un treillis d'or; des houppes du soie descendant des coiffures et floconnant entre les épaules, des peaux de tigre et de léopard faisant manteau et croisant sur les poitrines des pattes griffues « en manière de ciiape {2) » ; des écharpes de satin passées au cou des chevaux et fixées sur le devant par un nœud d'où descend sur le poitrail une queue de clieval marin, et ftnis ces détails inattendus, fantasijues, extraordinaires. (| ni su rpi-ennen ta chaque instant et déconcertent le regard

(2) GALLAXli, t. I, p. 127.

des Européens, se fondent pourtant dans un lumineux ensemble. Après le sixième cortège, une interruption se fait dans le luxe et l'éclat de la marche : la science et la loi défilent en modeste équipage, d'une pauvreté voulue. Le sandjak de la Mecque, les émirs descendants du Prophète, reconnaissables à leur turbaii vert, un émir juché sur « une méchante mule galeuse », les grands Juges avec leurs monstrueux turbans, passent en désordre, figures bizarres ou grotesques. Cette « racaille de gens de loi », comme dit Nointel (1), précède les hauts fonctionnaires de rÉtat, les six vizirs, et ceux-ci précèdent le Coran, porté sur un dromadaire conduit par un Arabe.

A la suite de cet appareil religieux, la pompe guerrière reprend avec plus de faste, et tandis qu'au loin le fracas de cvmbales énormes, portées sur des chameaux, se mêle aux coups sourds du tamiiourct au concert des instruments, la richesse sans pareille des costumes et des armes^ les dalmatiques roides d'or et d'argent, les casques de vermeil, les aigrettes arrondies en queue de paon faisant la roue, annoncent l'approche du maître. Il fait conduire devant lui ce qu'il estime son principal trésor, ses équipages de chasse. Les fauconniers s'avancent, l'oiseau au poing; les lévriers vêtus de brocart et parés de colliers; les limiers aux longues lippes pendantes ; les meutes frémissantes, et une bande dhommes à cheval dont ciiacun porte en croupe une espèce de tigre appri\oisé, dressé à chasser le lièvre. Les chevaux de main passent tiers et doux, le poitrail étoile de pierreries, la croupe ondulant sous le velours et sous la soie. Cependant une double file de gardes à pied s'allonge sur les deux côtés du cliemin, et à mesure que les iiommes jiassent, la somptuosité de leur habillement s'accroît : elle devient inouïe, écrasante. Les derniers sont casqués d'or, vêtus d'or, chaussés d'or : ils semblent tout d'or de la tète aux pieds, et au fond de cette mouvante avenue, voici l'empereur, le maitii', le dieu, soleil d'où partent tous ces rayons.

(1) Lettre à l'oiiiiioiiii<\ '■> mai IG7(i

Il a échangé la lourde coili'ure de paix contre un casque arrondi ; autour de ses tempes, un léger turban vert s'enroule en diadème ; des tresses d'acier encadrent son visage : sur son front, un bouquet d"aigrelles s'enlève frémissant. Sa poitrine et ses épaules vêtues de fer se dégagent d'un manteau de brocart à fond rouge, dont un esclave à pied soutient les plis, qu'il jdétache du maître et fait flotter sur la croupe de sa monture. Le teint basané du monarque, bruni encore par les longues courses à travers bois, lui donne un air de martiale énergie. A ses côtés et derrière lui, on porte en cérémonie ses armes, cimeterre, arc,^carquois, mousquets, targe, ses turbans de rechange, l'aiguière pour les ablutions; et tous ces ornements couverts de diamants et de rubis ou « d'une prodigieuse quantité de perles ,(1) », l'or et la pourpre des a ètements, la juagnificence des caparaçons, le chatoiement des étoffes précieuses, l'éclair multiplié des métaux et des pierreries, mettent autour du noir calife un épanouissement de splendeurs.

Galland est en extase : il a vu des « entrées, triomphes, tournois, carrousels, mascarades et jeux (2) », et n'a^rien vu de si beau ; il songe que « si Mlle de Scudérj' avait pu se forger dans l'imagination quelque chose de semblable, et qu'après l'y avoir représenté avec le crayon de son élégante plume , elle lui eût donné place dans quelque endroit de ses ouvrages, tous ceux qui y prennent plaisir à cause du vraisemblable qu'elle a toujours lâché d'y observer, n'en feraient plus la même estime après avoir lu ce morceau, qui, bien loin deleur paraître vraisemblable à l'ordinaire, leur paraîtrait encore au-dessus des extravagances des paladins et de nos Amadis de Gaule (3j » .

Ses yeux, saturés de spectacles, lui permettent encore de discerner la fin du cortège : derrière le Grand Seigneur, ses icoglans, son bouffon qui fait semblant de veiller à tout et s'affaire, son carrosse à six chevaux blancs, sa litière de drap rouge sup-

(1) (jALLA.Mj, t. I. |p Kilt.

(-2) Ibid.. p. 122.

(A)lbid., \^. \1t, li':i

Ki:.\(iuvF.i,i.KMi:.N 1 i)i;s caitii latihns <.n

portée par quatre mulets; le daiulineinciit de soixante chameaux portant le trésor dans des coffres; enlin, pour fermer la marche, une colonne de janissaires et de tcliaouchs lente à s'écouler, cheminant longtemps, interminablement, et Galland s'aperçoit qu'en tout le défdé a duré cin(j heures. Près de lui, Nointel partage son enthousiasme ; il prépare lui-même les éléments d' un récit qui doit laisser au lecteur une impression d'éblouissement (1); pourtant, au plaisir d'artiste qu'il éprouve se mêle une anxiété : il voit le liouvernement avec lequel il traite lui échapper, en quelque sorte, et s'évanouir dans cette apothéose.

Résolu de mettre à profit les quelques jours (pii lui restent avant la levée du camp, il ne s'adresse plus seulement à Panaiotti, mais au reis-ldUtb ou ministre des affaires étrangères; il se montre pressant, impérieux, et arrache enfin une promesse formelle sur la plupart des points. Cette t'ois, il crut avoir cause gagnée, et le soir, à sa table, on but au renouvellement des Capitulations. Seul, un interprète grec gardait le silence et ne partageait pas cette allégresse : il connaissait la politique des Turcs et savait qu'elle ne cède jamais le terrain sans se ménager la possibilité d'un retour offensif.

Lorsque les articles des Capilulations eurent étt- dressés, présentés à lambassadeiu- et traduits par ses drogmans, il se trouva que les ministres de la Porte avaient su, mettant à profit avec une habileté perfide les subtilités de leur langue, atténuer leurs engagements et réduire nos avantages. C'est ainsi que l'article relatif aux religieux employait le mot de Français et non celui de Francs, qui s'appli(jue dans le Levant à tous les Occidentaux : c'était réduire la protection du Koi à ses seuls sujets, au lieu de l'étendre à l'ensemble des missions; la différence était essentielle. L'article concernant la mer Rouge fîe:urait

(1) Pomponne le complimenta ainsi sur sa relation : « Le iloi a entendu lire avec plaisir celle ([ue vous m'avez envoyée de la sortie du T.rand Scipncur i)our l'armée Difficilement peut-il y avoir rien de plus grand et de plus mjiL'nifi(pic » Lcllrc du :>{ juillet lOTi. écrite de llollaiule

!)S LES VOYAGES DU MAHUUIS DE XOINTEL

bien dans le texte nouveau, mais tronqué, ouvrant passage par cette voie aux marchandises venues des Indes, sans faire mention de celles qui seraient apportées de France. Pour les sujets des États sans relations officielles avec la Porte, il v avait faculté et non obligation de naviguer sous nos couleurs : en conséquence, ils pourraient aussi bien arborer le pavillon d'Angleterre ou de Hollande, au détriment de notre antique monopole (1).

Désolé et furieux, Nointel réclame des additions, des retouches. Il se rend au camp, se fait introduire sous la tente du wis-kitiih et déclare qu'il n'en bougera jusqu'à ce que le vizir lui ait donné une réponse personnelle et directe. Mais le vizir, sous prétexte de faire ses adieux à ses femmes, s'est enfermé dans son harem : c'est un moyen de se rendre inabordable. A l'abri du retranchement qu'il s'est choisi, il rend des oracles ambigus et contradictoires : d'abord des paroles emportées et furibondes : « Si l'ambassadeur n'est pas content, il n'a (ju'à s'en aller (2). » Puis le ton change; ce sont des finesses et des ruses : le renouvellement des Capitulations n'est (|ue différé; le Grand Seigneur statuera sur les difficultés soulevées par la France; seulement, en vertu du cérémonial musulman, dès que le monarque a pris le commandement de ses armées, il doit être considéré comme se trouvant toujours à cheval; il faut donc (pe ses ministres attendent une occasion favorable pour s'approciier de l'wétrier impérial » et recueillir les arrêts infaillibles qui tombent de ce « trône de campagne ».

Bientôt, la lourde masse de l'armée s'ébranle, s'éloigne vers le Nord. Poussé à bout, Nointel envoie l'un de ses drogmans à la poursuite du vizir, avec ordre de le rejoindre à la première couchée, de le relancer; il fait dire que sa mission est terminée et réclame des passeports pour rentrer en France. Kupruly consent à lui laisser reprendre le cliemin dePéra. mais ne lui permet pas de s'eml)ar(juer; il lui refuse les autorisations, les liiinans nécessaires; il ne désespère point de dompter sa résis-

(1) Nointel :i l'oiiipimiic, I'' juin t67i. {±) Ibid.

Il K N 0 V \ E L L E M E N P I ) i: S ( : A 1' 1 T U L A T 1 0 N S !)9

tance et, sans lui laisser la iilierlé de la retraite, veut le contraindre à capituler.

Nointel dut rentrer une seconde fois à Constantinople les mains vides, sans ces Capitulations qui eussent fait sa gloire; par surcroît d'infortinie. il avait à se demander s'il notait point le prisonnier des Turcs en même temps que leur dupe. Dans ses dépêches, son dépit et sa colère s'exhalent en termes courroucés contre ces mécréants, ces maudits, dont la mauvaise foi lui apparaît insijine : « Qu'ils prennent tant qu'ils voudront des

termes fastueux et iiyperholiques Toutes ces choses sont des

folies et des égarements prodigieux dans lesquels lorgueil les précipite, et qui ne nuisent qu'à eux-mêmes; mais lorsqu'ils manquent de parole à un ambassadeur, qu'ils changent tous les jours de propositions, qu'ils retranchent celles qui sont accordées, qu'ils font donner des mémoires de temps à autre où il y a toujours sujet de dispute et qu'ils font des incidents mal à propos, l'on peut croire ou que le vizir n'a point eu dès le commencement de véritable dessein de conclure, ou (jue l'intention qu'il en avoit a été changée par l'avis qu'il a eu de la guerre ouverte du Roi contre les Hollandais, qui lui fait croire que Sa Majesté n'insistera pas davantage de ce cùté-ci (1). »

LES CAPITILATHINS I) AND II 1 Ml P L E.

A Constantinople, Nointel s'interrogea sur la conduite à tenir. Auparavant, il avait repris ses instructions, voulant obéir ponctuellement au Roi : « J'ai consulté ses ordres tout de nouveau, écrivait-il, et quoiqu'ils fussent bien gravés dans ma mémoire,

(1) Nointel à Pomponne, t" juin Hj'i.

100 LES VOYACRS Df "MAROtlS DE NO INTEL

je n'ai pas laissé de les relire plusieurs fois (1). » Ces instruclions lui prescrivaient forniellemenl de rentrer en France si la Porte n'accédait point à ses demandes; elles lui commandaient en outre, si les Turcs faisaient mine de le retenir après s'être refusés à tout renouvellement favorable, de leur déclarer qu'il n'était plus ambassadeur et de ne laisser entre leurs mains qu'un simple sujet du Koi.

Le cas ne lui parut point assez désespéré pour qu'il accomplît « la simagrée prescrite (2) », pour qu'il se dépouillât d'un caractèi'e dont il était glorieux. Cependant, il lui vint plusieurs fois à l'esprit de s'enfuir sulu'epticement à bord du Diionant. toujours mouillé dans le port; le bâtiment appareillerait aussitôt et prendrait le large. Mais ce départ furlif. précipité, prenant l'aspect d'une évasion, serait promptement connu. Les Turcs tenteraient probablement d'arrêter le vaisseau au passage des Dardanelles; il faudrait essuyer le feu de leurs batteries, engager une action de guerre qui j)0urait mal tourner, chose grave et d'incalculables conséquences : « un vaisseau de l'importance du Diamant coulé à fond, un ambassadeur perdu, sont des engagements dans lesquels assurément Sa Majesté ne veut point entrer (3) ». En admettant que l'on pût forcer le passage, le Roi pardonnerait-il à son ambassadeur, chargé d'une mission de paix, d'avoir ouvert des hostilités qu'il tenait à é\ iter?

Ainsi, de tous côtés. Nointel se heurtait à des difficultés, presque à des impossibilités. Finalement, il renvoya le Diamant sans lui, avec des dépèches éplorées où il peignait au ministre ses perplexités, où il demandait appui et direction, et il se résohil pour le moment à ne rien brusquer, à ne prendre aucune initiative, àlaisserles événements décider de son sort. Peut-être la Porte reviendrait-elle à de meilleures ilispositions: peut-être le Roi enverrait-il devant Constantinople une escadre qui le recueillerait et lui permettrait de se retirer dignement. En attcn

(\) Nointel à l'om|iomie, (i juin Ki":*. (2) Ihid.

(:{) Ihul.

R E N 0 IJ \ K 1 . 1 , 1 : M !•; N T I • l'. S C AIM T T L A T IONS lui

(laiil, il passait son temps entre Constantiuople et le village de Belgrade, résidence d'été des ambassadeurs, lieu verdoyant et paisible, ouvert aux brises rafraîchissantes de la mer Noire. Là, il trouvait quelque consolation h ses disgrâces dans la compaiinie des dames grecques, dans le spectacle de leurs amusements et de leurs danses (i).

Fidèle à sa coutume, connue il ne peut contenter le Roi sur l'objet principal de sa mission, il tâche de lui ménager des salisfactions à côté; c'est l'instant qu'il choisit pour lui adresser, avec une lettre pompeuse, les résultats de son investigation sur le point de croyance qu'il avait charge d'éclaircir. Il ne s'agit plus désormais d'attestations isolées, précises et souvent indignées, en faveur de la Transsubstantiation. A Constantinople, un svnode s'est réuni, composé de cinq patriarches et de trenteneuf métropolites. Cette assemblée a rendu et transmis ofliciellement à l'ambassade une décision doctrinale, portant que la foi en la présence réelle est conforme à la tradition constante et ininterrompue de l'éghse grecque.

En même temps, l'enquête s'est continuée dans toutes les parties de l'empire; elle a été poussée jusqu'au.^ confins du monde oriental. Après le clergé de la Grèce continentale, après celui des îles, le lointain « patriarche général des Arméniens (2) » a donné son adhésion; le patriarche grec d'Antioche a fait de même, ainsi que le patriarche des Coptes, dont la religion est aussi celle des Abyssins. A côté des plus hautes autorités ecclésiastiques, que de simples prêtres, que de groupes chrétiens, ennemis des Latins, ont pourtant solennellement déclaré (|u'ils partageaient leurs croyances sur le grand objet en cause!

(1) « I^'on s'y divorlil (n IJelgrade) assez bien, l'on y vit avec plus de iilierlé qu'à la ville, l'on se visite plus fréquemment, et, chacun portant son plat, l'on mange souvent ensemble auprès des ruisseaux et des fontaines. Les femmes, lesquelles à (:onstanlino[)lc airectent beaucoup de retenue et de modestie pour se conformer h l'usage du pavs, font voir dans ces lieux leur enjouement el leur galanterie; elles emploient le jour et la nuit au divertissement des danses et <les promenades, pour se récompenser du [)eu de liberté qu'elles ont à la ville • Mànoires de La Croix, t. I, p. I(i3

(2) Celait vraisemblaliliMnciit le calhoUcos d'I'ltchmiadzin.

Ainsi l'unanimité est absolue; pas une discordance ne s'est produite, et c'est une gerbe d'attestations, c'est le fruit d'une abondante et complète récolte, qu'il est permis de déposer aux pieds du Roi, en hommage au monarque protecteur des chrétiens, dont le nom seul a provoqué cette levée en masse des églises dissidentes en faveur du mystère de l'Eucharistie. Les documents communiqués par Nointel furent publiés par les soins de Nicole et d'Arnauld dans les annales de la Perpétuité de la foi; sa lettre eut le même honneur et parut digne de clore victorieusement la controverse.

Au lendemain de ce succès d'un genre particulier, les affaires turques se rappelèrent à lui de façon pittoresque et bruyante. Un jour, il vit hisser au-dessus du Sérail, en signe de joie, un grand drapeau « bariolé de diverses couleurs ». En même temps, les batteries de la Pointe annonçaient l'heureux début de la campagne contre les Polonais et la prise de Kaminietz, place très forte, rempart de la frontière ennemie. Ces triomphantes nouvelles donnèrent lieu à des réjouissances dont l'éclat se manifesta surtout après le couclier du soleil, suivant la coutume orientale, et Nointel, passant du grave au plaisant, se tenant toujours à l'affût de ce qui pouvait distraire et amuser le Roi, trouva l'occasion bonne pour intercaler dans sa correspondance le tableau d'une nuit de fête à Constantinople.

■i Le soir sur les sept heures, raconte-t-il. Ion a commencé les démonstrations de la joie publique, que l'on a continuées les deux jours et nuits suivantes: l'on n'a tiré <|ue la nuit, et le Sérail connnençant par quelques décliarges de mousqueterie et de boîtes, et par trois autres de quatre canons chacune, l'Arsenal, Scutaret (Scutari), la lour de Léandre, les châteaux de la mer Noire, Topana et les vaisseaux marchands chrétiens et autres répondoient de leur artillerie. Il n'y avoit des lumières (]u*aux fenêtres des palais du Grand Seigneur et des principaux de la Porte, et l'on tenoit en quelques endroits, comme le long de la marine, auprès des murailles du Sérail, aux douanes et aux remises des galères, de gros flambeaux allumés, dont la matière

KENOLVEM.EMr.NT DES CAPITIJLATIONS 103

est composée de toile sèche et bitumée, et dans quelques-uns de ces lieux il y avoit beaucoup de canaille attroupée, qui se divertissoient à leur manière sur des escarpolettes, ou bien en fumant : l'on vovoit aussi de grandes estrades élevées, et avançant sur la mer, ornées de verdure, d'oripeaux, et éclairées par des lampes, où plusieurs Turcs de quelque considération étoient assis sur des carreaux (coussins).

« Les odas (casernes) des janissaires, qui consistent en une grande galerie étroite et élevée, couverte d'un plafond doré en plusieurs endroits, et d'un côté de laquelle incrusté poin- la plus grande partie de carreaux de faïence, sont les portes des chambres y avant des cours de l'autre côté, étoient d'un bout à l'autre remplies de lampes, de verdure et de diverses représentations de sièges de villes.

« Le quartier des selliers rendoit un fort bel aspect non seulement par la largeur, la longueur et le grand nombre de ses rues, qui suffiroient pour une ville considérable, mais encore par la disposition de ses lumières, des selles de velours et de cuir et des étuis et bouteilles de la même matière, qvii, étant couverts d'une belle broderie d'or, servoient de tapisserie aux boutiques; elles sont h la hauteur d'appui de ceux (jui passent dans la rue, et l'on V voit les marchands couchés sur de beaux tapis, et appuvés sur des carreaux de velours et de brocart.

« Le Besestain où se vendent les riches marchandises, qui est un lieu voûté de pierres de taille, fort élevé, un peu étroit pour son élévation, a une rue qui le traverse dans le milieu, et qui est croisée par une autre, et elles aboulissenl toutes deux à une troisième, qui règne tout autour Les boutiques placées le long de ces rues étoient tapissées de brocart, velours, damas, et de plusieurs sortes d'étoffes précieuses; quelques bijoux de grand prix y rcstoient attachés, et quantité de gros flambeaux d'argent, avec de grosses et grandes bougies, servoient à éclairer ce lieu. Durant toutes les nuits destinées à la joie publique l'on y va et achète librement aussi bien que dans les autres endroits, le Besestain avant le privilège d'être alors ouvert et même tout le

-lOi LES VOYAGES DU MAHOIIS DK NdlXTKL

jour, ce (jui n'arrive pas dans un autre temps, pendant lequel on n'y peut entrer que deux ou trois heures cliaque journée.

« L'on a l'entrée libre dans les autres quartiers des marchands tout le jour, et non pas la nuit, ce commerce nocturne n'étant accordé qu'aux solennités, mais il faut avouer qu'il se passe fort paisiblement. Les transports de joie publique ne donnent lieu à aucun excès, parce que le peuple, qui se trouve en foule en certains lieux, ne songe qu'à se réjouir en chantant. Il y en a même quelques-uns qui dansent, et beaucoup qui sont déguisés : ainsi les compagnies de janissaires avec leurs tchorhadjis, que l'on voit couler dans les rues, ne sont que pour la forme.

« Les moindres boutiques ont leurs ornements de verdure et de lampes, et il n'y a eu que la mer sur laquelle on n'a rien fait paroitre durant les trois nuits, si l'on en excepte quelques fusées volantes qui étoient médiocres (1). »

Nointel observait cette allégresse, mais ne s'y associait nullement. Il s'en aflligeait au contraire, prévoyant que la prise de Kaminietz grandirait encore l'orgueil de la Porte et encouragerait ses résistances. D'autre part, il ne vovait pas arriver de France une escatlre liliératrice. Il savait que le Roi ne blâmait point sa conduite ; des dépêches de la cour l'avaient autorisé à rester, mais sa situation mal définie, en se prolongeant, devenait intolérable. Et il se rongeait d'iii(|uii'tudc. apjielani à son secours, pour le tirer de peine, quehpie cv(''iu'nient providentiel.

Ce miracle, Louis XIV l'opéra. Le contre-coup de ses victoires en Europe se fit sentir jus([u'en Orient, \int assurer à la fois la délivrance et le succès de son envoyé. La réussite foudroyante de ses premières entreprises contre la Hollande fut c'Oimue à Constantinople presipie en même temps (pie la chute de Kaminietz : le Grand Seigneur avait pris une ville, le Roi en avait pris (puu'anle-cinq. Les bulletins qui se succédaient appor-

(1) Archives des affaires étrangères. Conslantinoplc. l. X, 1'" l~[i.

UKNOrVELLEMENT DKS CA l' ITLLATIONS 105

laient la nouvelle de faits de guerre sans précédents : c'était un grand fleuve, le Rhin, franchi sans coup férir; c'étaient Wesel, Rhinherg, Arnheim, Doëshourg, toutes les places de première ligne tombant lune après l'autre, et la Hollande démantelée s'offrant aux coups du vainqueur (i).

La république des Provinces-Unies jouissait alors d'un prestige hors de proportion avec sa force réelle; par son énergie, son activité, sa hauteur insolente, sa persistance à se mêler de tout, ce petit État s'était haussé dans l'opinion au niveau des plus grands, ii un rang que ne justifiaient ni le chiU're de sa population, ni l'étendue de son domaine continental. En Orient, on a vu que depuis plusieurs années il tenait ou au moins disputait la première place ; frappés de ses progrès et prodigieusement ignorants en géographie, les Turcs se figuraient la Hollande comme un vaste empire. La facilité avec laquelle Louis XIV avait eu raison de cet Etat « qui s'en faisait accroire (2) » et conquis en quelques jours la plus grande partie de son territoire, les jeta dans la stupeur.

Avec ce goût et cette science de la représentation qu'il possédait extraordinairement, Nointel grossit encore l'effet de nos victoires aux yeux des Orientaux par la manière dont il les célébra. Il convoqua solennellement la«nation » au palais de France; après le chant du Te Deiini, il y eut banquet, illumination; les témoignages de l'allégresse nationale furent publics et surtout retentissants. On tira deux cent cinquante coups de canon, et « leur bruit niclé avec celui de Vice le Roi! ne linissoil pas, parce qu'il se perpétuoit par le moyen des échos de la mer et des montagnes, se faisant entendre à Constantinople, à Scularet, sur le Rosphore et dans les îles à dix lieues de là (3) ».

On peut dire qu'il se répercuta jusqu'au camp du Grantl Seigneur. A ce moment, Mohammed IV achevait assez péniblement

(I) Vnvez RoissET, t. I, p. 357-37-1.

(i) Nointel à l'omponne. I" octobre 1673.

(3) Nointel à Pomponne. 28 juillet l(J7:i. Celte dépèche a été publiée par M. ScHEFER en appendice au t. I du Journal de Galtand, p. 271-273.

lOG LES VOYAGES DU MARQUIS DE NOI.NTEL

sa campagne contre les Polonais, et son succès du commencement n'avait pas eu de lendemain. Il avait trouvé des adversaires valeureux, des passages de rivières fortement disputés, un climat affreux, des boues, des déserts où avait fondu sa grande armée. Quand les maladies et les privations 1 eurent réduite de moitié, il brusqua avec les Polonais une paix très favorable, mais précaire, et repassa le Danube. A l'annonce de nos victoires, ses ministres cherclièrent d'abord à leur opposer la prise de Kaminietz et à leur égaler cet unique avantage. Leur incommensurable orgueil prétendit découvrir entre leur fortune et celle de la France de mystérieuses affinités : par manière de compliment, ils firent dire à Nointel que, d'après l'observation du Grand Seigneur, fort expert en astrologie, il devait y avoir « quelque constellation également favorable aux deux empires (1) ». Mais la disproportion entre les résultats obtenus de part et d'autre était trop flagrante pour qu'elle pût leur échapper; leur obstination en fut brisée, et leur soumission résulta indirectement ib- la défaite des Provinces-Unies. Lors(jue la cour eut repris à Andrinople ses quartiers d'hiver, ils se montrèrent disposés à entrer en accommodement définitif, sans se départir toutefois de leurs formes superbes et de « leur faste en paroles et en écritures ».

Nointel avait demandé la permission de retourner à Andrinople; le grand vizir répondit par la lettre suivante :

« Le plus grand des seigneurs de la nation du Messie à présent ambassadeur de l'empereur de France résidant à Constantinople, le seigneur de Nointel, que sa fin soit heureuse.

« Pour vous donner un avis sincère, l'on vous fait savoir que sur la permission que vous avez demandée de vous transporter à la Porte, il vous est libre de le faire pourvu que vous y veniez dans le dessein de vous y conduire d'une manière convenable à la mutuelle correspondance, et qu'avec une ferme intention de ne point blesser la grandeur de l'heureuse Domination, vous vous

(I) Nointel à Pomponne, 15 novembre 1672.

RENOUVIU.LKMKNT DES CA l' lir 1. ATIONS 107

serviez de paroles et de moyens suffisants au rtMiouvellement des Capitulations. Ainsi il ne faut pas vous fatiguer en vain par des prétentions inutiles et hors do propos, coiniue vous en avez usé par le passé, vous étant conduit de ttdle laiton qu'après mille efforts contenus dans vos requêtes, ayant impétré de la faveur de Sa Hautesse Impériale l'article de la douane, vous avez de nouveau par vos étranges demandes préjudicié à la conclusion.

« Ce n'est pas de la sorte que l'on conduit les alfaires à leur perfection, principalement quand ceux de qui elle dépend sont résolus de l'accorder seulement pour donner un ti^noignage de leur courtoisie, et c'est avec ces pensées que je salue celui qui règle sa conduite sur cidle de Dieu (1). »

Cette autorisation conditionnelle, cette façon d'admonester l'ambassadeur, n'avait rien d'engageant: mais Nointel, qui s'était familiarisé à ses dépens avec le ton et le style de la chancellerie ottomane, ne s'en émut pas trop; il connaissait par d'autres avis que la Porte désirait en linir et que 1 on ne disputerait plus sur certains articles.

Il reflt pour la troisième fois le voyage d'Andrinople, en mai 1673. On le reconduisit dans l'île où il avait précédemment logé; il y eut un voisinage inattendu, celui de la sultane Validi', qui s'était décidée h rejoindre l'empereur son fils. Mandée plusieurs fois à la cour, elle avait beaucoup iiésité à venir, car elle devait amener avec elle les autres fds de Mourad IV, les derniers-nés, dont elle avait la garde, ft elle craignait pour eu.x la coutume homicide, la loi de sang, qui faisait prescpie une obligation d"l']tal aux sultans de se débarrasser de leurs frères. Pendant le voyage et lors de larrivée, elle avait entouré les jeunes princes d'une protection ombrageuse; comme elle les cliérissait d'autant plus qu'elle les sentait menacés, elle veillait sur eux sans cesse et les couvait, ce qui n'empêchait point entre elle et le ]>adiscliah de grandes démonstrations de tendresse.

Ils se visitaient chaque jour. Nointel assista presque h ces

(1) .\rchives des affaires étrangères. Constantiuople, t. .\.

-108 LES VOYAGES DU MAHOl'IS DE NÔIXTEL

effusions contraintes : « J'en fus, écrivait-il. le témoin oculaire, car étant logé proche la rivière, j'ai \u le Grand Seigneur passer l'eau dans deux petits bateaux attachés ensemble ayant son fils avec lui et cinq ou six personnes autour d'eux... Il alloit manger avec sa mère, et le premier jour ïluissel.i sa favorite s'y trouva (1) . Ce fut ce jour-là qu'un de mes gens ayant rencontré la Validé et se trouvant dans l'impossibilité de gagner la campagne, et de fuir la colère des eunuques parce qu'il étoit au milieu d'un pont, il prit le parti de tourner la tète du côté de l'eau, faisant mine de s'y vouloir jeter : cette action attira la compassion de cette princesse, laquelle ayant levé sa jalousie, obligea celui (jui fuyoit sa vue de tourner la face de son côté, car en lui disant : « Garçon, « ne crains point », elle lui jeta cent soixante-dix aspres qu'elle tira de sa poche, et qui, ne faisant que (juatre livres cinq sols, doivent ser\ir de preu\e de la magnificence ottomane, qui consiste à se charger d'une monnoie si basse et à faire des distributions si légères (2). »

Cependant, la négociation avait repris; elle ne languit pas cette fois outre mesure, et l'on se mit assez facilement d'accord. Toutefois, la fierli' doublée d'atiresse des nmsulmans ne perdait jamais entièrement ses droits. Obtempérant à plusieurs de nos prétentions, ils avertirent Nointel de ne plus insister sur l'ouverture de la mer Rouge. Réduits à composition, il leur semblait se conserver les apparences de la liberti' en repoussant péremptoirement l'une de nos demandes, et leur choix s'était porté sur celle qui leur permettait d'abriter leur résistance derrière les commandements de leur religion.

Le nmfli lui jii'oduit en scène. On sait que ce chef spirituel des musulmans était appelé à sanctionner chacun des actes de la Porte inté'ressant à un degrt' quelconque robser\ation de la loi du Pro]diète. 11 refusa la formule d'adjuiescement, le fetva approbatif, aux articles (|ui eussent accordé à des chrétiens la

(I) i.a sultane favorite ou hasscki se iiomiii:iil alors Ilebiu-Gùliiiisli, ce qui veut (lire : « celle (jui a bu les roses du priuleinps » (-2) Noinlel à l'omponne. Cf. Gallaxu, t. U. p. 71-72.

HK.NOl'VEl.LEMENT DES i; A IMH 1. ATI 0 NS 10!)

libre navigation dans une mer voisine du tonil)eau du Propliète, soit par complaisance pour le vizir, soit par fanatisme et parce quCj quasi moribond et sentant sa fin procliaine, « il voulait emporter dans l'autre monde le prétendu mérite d'avoir protégé la péninsule Arabique (1). » Les longs atermoiements qu'on avait fait subir à notre ambassadeur avaient épuisé son énergie. Il n'insista plus sur la réouverture de l'ancienne route des Indes €t sur la réduction des taxes supplémentaires qui écrasaient notre négoce en Egypte, se réservant de reprendre ultérieurement la question, si les circonstances s'y prêtaient, et d'en faire l'objet d'un accord séparé. Sur ce point spécial, mettant une habileté supérieure au service d'aveugles défiances, les Turcs avaient réussi à écarter une proposition utile aux deux États et sacrifié leur intérêt à leurs préjugés.

Sur la plupart des autres points,, les articles avaient été ajustés dans une forme que Nointel jugeait acceptable. La réduction des droits de douane à trois pour cent dans toutes les parties de l'empire, sauf l'Egypte, y figurait expressément. Les franciiises de nos consuls, de nos nationaux, étaient amplifiées et mieu.x précisées ; on augmentait les facilités du négoce et on allégeait ses charges. Sans astreindre positivement à l'usage exclusif de notre pavillon les navires des Étals non pourvus de Capitulations, la Porte les admettait à l'arborer et à s'en couvrir « comme ils faisaient» au temps passé », ce qui était dans une certaine mesure confirmer et consacrer cette coutume.

D'après le commentaire des Capitulations envoyé en France, « la religion trouve dans ce traité une protection aussi forte que spéciale au nom de Sa Majesté, car non seulement tons les religieux francs de Jérusîdem y sont maintenus dans la possession de l'église du Saint-Sépulcre et de tous les Saints Lieux qu'ils ont dedans et deliors la ville (Jérusalem;, mais encore les cvéques et tous les reUgieux qui sont dans l'empire ottoman sont conservés dans la jouissance de leurs biens et l'exercice de

(I) Nointel ù Pomponne, 18 avril Ui7:i,

110 LES V0VA(;ES du marquis de NOIiNTEL

leurs cérémonies ; les églises sur lesquelles les Turcs avaient imposé quelque tribut pour en permettre l'entrée en sont déchargées; le rélal)lissenient de celle de Saint-Georges en Galata est permis, et la liberté accordée de dire la messe dans l'hôpital du même lieu; les Jésuites et les Capucins français y sont dénommés, et les autres en général, afin qu'il ne leur soit fait aucun tort, et qu'on ne puisse leur faire aucune avanie (1) ».

Il est vrai qu'en ce qui concernait notre protectorat sur l'ensemble des missions lalines, françaises ou étrangères, le texte des Capitulations, tel qu'il fut d'aliord traduit dans noire langue et publié, présentait (|uelque ambiguïté. Il se servait tour à tour de ces termes plutôt restrictifs : « les évèques et autres religieux de secte latine qui sont sujets de la France, de quelque sorte qu'ils puissent être » , et de ces termes extensifs : « tous les Français et tous ceux qui sont sous leur protection , île (juelque sorte qu'ils puissent être (2) ». Toutefois, la Porte ayant eu plus tard à donner elle-même l'interprétation des Capitulations de 1673, l'a fait de manière à prouver qu'elle avait reconnu alors l'universalité de notre protectorat sur les missions franques, c'est-à-dire venues d'Occident, quelle que fût la nationalité des religieux : « Le premier de ces articles, a-t-elle dit, porte que les évêques dépandant de la France et les autres religieux (jui professent la religion franipie, de quelque iiatimi ou espèce qu'ils soient, loi'S(iu'ils se tiendront dans les bornes de h'ur état, ne seront jKiint trouljjés dans l'exercice de leurs fonctions , dans les endroits de notre empire oii ils sont depuis longtemps (3). » D'après cette déclaration positive, il n'est pas douteux que l'acte de i(i73 ait entendu transformer en fait légal une longue tradition.

Il ne restait plus qu'il recevoir solennellement les Capitulations des mains du grand vizir. Cette formalité valut au marquis

|1| Doeumciil publié à la suite du Mémoire sur Vniiilinssmli' de France en Turquie, par S.\ixt-I'riest. p. -43(5 (2| Arlicli's nouveaux, d'aiirés le texte publié par Tkst.\ et S.\im-1'rikst. (3) Capituldtiuus de iliO. Sainï-I'jukst, p, iW.

RENOL VELLEMKN r DES C A l' IT T I. ATION S Hl

de nouveaux désagréments; il semblait que Kupruly Uni jusqu'au bout à sauver sa vanité par sa mauvaise grâce. Par deux fois, il promit une audien(;e. puis ajourna l'ambassadeur. A la seconde fois, celui-ci ne se contint plus; il reçut fort mall'rt^a ou ofOcier qui venait lui annoncer la remise, et comme ses drogmans éplorés le suppliaient den user moins rudement avec un personnage de cette considération, il déclara n'en faire pas plus de casque d'un « savetier (1) ».

Enfin le grand jour arriva; ce fut le S juin 1C73. Recevant l'ambassadeur et ses compagnons, Kupruly ne se départit pas un instant de sa hauteur et de son impassibilité habituelles ; mais Nointel ne jugea pas à propos de relever ce manque d'égards; en effet, on venait de lui remettre au cours de la séance, dans un étui de velours rouge, les Capitulations si ardemment désirées, si longtemps attendues, et sur le précieux parchemin brillait, en lettres d'or, le chiffre formé des initiales entrelacées du Grand Seigneur, le toitijhra, l'estampille auguste, qui donnait à l'acte sa pleine authenticité et constituait la signatui'e impériale.

Quelques semaines après, des crieurs se répandaient dans Paris : c'était le mode alors en usage pour annoncer au public les nouvelles à sensation. Ils proclamaient cette fois le renouvellement de l'alliance du Grand Seigneur avec le Roi et le rétablissement de la foi caliiolique, par M. de Xointel, dans l'empire ottoman (2). Dans ces termes, la nouvelle était exagérée. La France et l'islamisme n'avaient pas encore abjuré leurs prétentions réciproques et refait leur pacte d'alliance. Notre succès était cependant sérieux, moins par ses effets immédiats ([uc par ses conséquences possibles. En obtenant pour ses produits l'égaliti' de traitement avec les nations les plus favorisées, en faisant reconnaître son protectorat religieux, la France se donnait les moyens de ressaisir dans le Levant son ancienne suprématie commerciale et y consolidait le fondement de sa grandeur mo-

(1) (;alla.M). t. II. p 91

(i) S.vixt-Phikst. d';ipi-és Arvieux, p. 230. Cf. la Gazette de France, 1673, p. !m9-970, 1144.

raie. La guerre de Louis XIV contre les Hollandais, guerre économique autant que politique, dirigée à la fois contre la concurrence universelle de ces hardis marchands et contre leur prétention à borner dans le Nord le progrès territorial du rovaume, avait pour conséquence indirecte de Jious rou\Tir l'Orient.

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