CHAPITRE IV
UKBIT ET CAKACTKrtF. ItU VOYAGE.
Nointel n'attendait pas sans quelque anxiété le jugement du Roi et des ministres sur son œuvre. Les Capitulations paraîtraient-elles suffisantes, et reconnaîtrait-on qu'il lui avait été impossible, dans les circonstances présentes, d'en obtenir de meilleures? Avec une modestie calculée, il écrivit qu'on les devait uniquement à la puissance du Roi, à la terreur répandue par ses armes, et lui en renvoya la gloire. En même temps, pour leur ménager bon accueil, il accompagna leur expédition de menus présents, de quelques raretés, dont le Roi pourrait s'amuser : cimeterre à la tur(|ue, étoiles brodées, baume lijaiic, « bouteilles decliagrin brodé dont le (îrand Seigneur se sert jinur boire h la campagne » .
Il ajouta une vraie cui'iosité, les poi-lraits en couleur du sultan et du grand vizir, pris d'après nature ; il les avait fait tirer à la dérobée, contrairement à la loi musulmane, par un peintre (|u'il avait découvert à Péra et dont il s'était fait suivre lors de son troisième voyage, le sieur Rondiaud-Faiilberbe, de .\Ialines. Cet élève de l'école flamande, fils d'un sculpteur intime ami de Rubens, était venu vraisemblablement m Orient pour \ cberclier des sujets d'études et se faire un genre original. A Andrinoplc, il avait saisi ses modèles comme il avait pu, sur leur passage, en se cachant derrière des baies, et [lourlanl les portraits,
i\i LES VOYAGES T)V MARQUIS DE NOINTEL
à défaut d'autre mérite, avaient celui de la ressemblance : « Je la puis assurer en être très grande aux originaux, écrivait Nointel: plusieurs Turcs, même de ceux qui ne voient pas souvent ces puissances, ont reconnu leur simple visage, détaché de tout ornement qui aurait pu les aider. Ils nommaient tous le vizir Azem (1), quoique avec beaucoup de respect: mais, pour Sa Hautesse, après une grande admiration, se mettant le doigt sur les lèvres pour s'empêcher de proférer son nom, comme en étant indignes, ils marquaient assez ce qu'ils voulaient dire, et c'a été avec peine que j'ai fait prononcer Padiscliali à quelquesuns. »
Il y eut aussi quelques galanteries pour la Reine, entre autres un costume complet de dame turque, avec des colifichets d'Orient pour Mgr le Dauphin et Monsieur. N'oubliant personne, Nointel ofi'rit au prince de Condé un beau saine, un autre à M. le duc d'Enghien, un troisième à M. de Louvois ; à ce dernier était jointe une écritoire, avec une provision de sorbet et de baume blanc (2).
(1) C'est le nom qu'on donnait en Turquie au principal ministre.
(2) Voici les lettres de remerciement qu'écrivirent à Nointel le prince de Condé, son fils le duc d'Enghien et Louvois On remarquera que celle du vainqueur de Rocrov est la plus courtoise, celle de l'impérieux ministre la plus brève.
Le prince de Condé : « Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, et j'ai eu bien de la joie d'apprendre le renouvellement des Capitulations de la France avec la Porte et de voir par là le bon succès de vos négociations. Je ne doute pas que toutes choses n'aillent toujours bien dans ce pa\s-là étant entre d'aussi bonnes mains que les vôtres, et vous devez croire que je m'intéresserai toujours à ce qui v pourra arriver, prenant autant de part que je fais à tout ce qui vous regarde. S'il s'y passe encore quelque chose de particulier, vous me ferez plaisir de me le faire aussi savoir. ,Ie vous remercie du sabre que vous m'avez envoyé, et soyez, s'il vous plait, persuadé que je souhaiterois qu'il se présentât quelque bonne occasion devons rendre service en laquelle je puisse vous faire connaître combien je suis. Monsieur, votre très affeclionné à vous servir.
e Loris DE B0URB0-\.
« .\ Versailles, ce 4 février 167-i. »
Le duc d'Enrfhien : ^ Monsieur, on ne peut faire un présent plus curieux que celui du sabre que vous m'avez envoyé, mais on ne |>eul pas non plus en avoir plus de reconnaissance que j'en ai, l'ayant reçu comme une marque