‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 16 sur 50 · I.E VOVACE I)i:s KCnELLES · texte numérisé non relu

I.E VOVACE I)i:s KCnELLES

A la cour, on tint compte à l'ambassadeur des difficultés sans nombre auxquelles il s'était beurté : on se déclara content. Le Roi lui lit savoir, par lettre personnelle, qu'il ajtpréciait ses services. Le remerciement était du meilleur augure pour la fortune du marquis et lui permettait d'espérer de plus substantiels témoig:nages de la satisfaction royale, tels qu'une place de conseiller d'Ktat ou une abbaye.

Avant de les avoir reçus, il se décerna à lui-même une récompense. Pouvail-il en désirer une plus belle, plus conforme à ses g-oûts, qu'un voyage en des régions à peine entrevues et vers lesquelles le ramenait un invincible attrait? Allant à Constantinople, il avait aperçu au loin les caps de la Moréc, le proiil vaporeu.x des îles, le rivage ionien, cette Grèce d'Asie, non moins belle et poétique que l'autre. Son devoir d'ambassadeur accompli, il ne se jugea pas interdit, après deux ans de tribulations et de labeur, de retourner vers ces contrées de révc, vers les mers bleues et les îles roses, et de les contempler à loisir. Il annonça le projet de visiter quelques parties de l'Archipel, les plus rapprochées de Constantinople, se lit délivrer un firman d'autorisation et obtint qu'un tcluiouch delà Porte lui servirait de guide et de passeport vivant.

Après quoi, pour faire paraître tout le long du chemin le faste et la grandeur de la France, il se composa plus qu'une suite —

très agréable de voire amitié dont je fais toute l'estime possiljle .le vous prie de croire (|ue j'ai aussi i)our vous toute celle que vous méritez, et c|uc j'aurois liien de la joie si je pouvois, comme je le souhaite, avoir occasion de vous en donner des marques et vous faire conujiilrc que je suis, Monsieur, votre très afl'ecliotmé à vous servir.

« Paris, le 24 février 16T4. »

Loitvois : « Monsieur, j'ai reçu le sabre, l'étritoire, le baume blanc et le sorbet qu'il vous a plu de m'envoyer avec la lettre que vous avez pris la peine de m'ccrire le t[ septembi'e. Je vous remercie très humblement du présent qu'il vous plait de m'en faire, et je vous supplie de croire que j'aurois beaucoup de joie si je pouvois vous faire connaitrc que je suis véritablement. Monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur. « Vi'isailles, ce 13 février 1674. »

Archives des affaires étrangères. Constantinople, t. .\l

116 LES VOYAGES HT MARQriS DE NOINTEE

H une cour! » Ce furent d'abord quel(|U('S compag-nons triés avec soin : le fidèle Galland, décoré du titre de bibliothécaire de Son Excellence, le plus ambulant des bibliothécaires; le chapelain de l'ambassade; plusieurs religieux, hommes de grand savoir; un certain Cornelio Magni, natif de Parme, voyageur intrépide, déjà familiarisé avec l'Orient; un gentilhomme champenois du nom d'Antoine des Barres, qui avait la spécialité, en voyage, de courir les aventures galantes et de se poser en héros d'invraisemblables bonnes fortunes. Cornelio Magni, Galland, Antoine des Barres et Nointel lui-même se feraient, chacun à sa façon, les historiographes du voyage (1). Rombaud-Faidherhe fut désigné pour en être le peintre attitré. Il aurait à dessiner, d'après nature, tout ce (|ue l'on verrait d'intéressant, et même, comme la tâche serait lourde, Nointel lui donna pour aide un second peintre, jeune homme h'wn doué, compatriote de l'artiste flamand et son ami intime. Un personnel de secrétaires et de suivants, un nomijreux domestique, furent adjoints, sans préjudice des estaliers, coureurs, gens de livrée, qu'on louerait dans les différentes villes, afin de rehausser la pompe des entrées.

Le 23s('j)tendire 1673, tout ce monde s'cndiarqua à Thérapia sur une galiote frétée pour la circonstance, lourd et lent bâtiment, animé par seize paires de rames, muni de six picrricrs. garantie contre les mauvaises rencontres; l'équipage était moi-

(1) L'ouvrage l'orl curieux de Cornelio JL^cxi, écrit en italien, a ce titre bizarre : QiianU) dt pii( curio^o e vatjo liopotiito riir.citijlurc net primo hicnnio da csxn nmsnmdln iii riiiiitii i-t diiiiure per ta Tiirchia ; Parme. iii~9 : Seeondo bierinio (1673-1()74), l'arme. H)!t:2. L'ouvrage d'Antoine des liarres est intitulé : État présent de l'Archipid. (ialland n'a malheureusement raconté que les premières scènes du voyage ii la suile de son Jouruat. Les volumineuses relations de Nointel, pour la plupart inédites, sont écrites sous l'orme de lettres au Roi et à M. de l'om|ionne.

Tous les extraits que ncjus ciluns dans ce chapitre, sans les accompagner de références, sont tirés des lettres de iNointcd en date des 21 septend)re. 17 octobre, 10 décembre t07:i, lil février. It mars, 15 et 25 avril, 18 Juin, 10 août, 17 décembre 1074 Celles des 17 octobre et 10 décembre 1G7;{ et du l!l lévrier iiili ont été pulilièes par M. Schefeu en appendice au Journal de (Ialland, I. II. p. 171, I8i.

LE YOVACI' l)i:s KCHELLES UT

tic turc, moitié grec, comiiKiinli' jiur un reis ou capitaine lurc.

Le voyage débuta favorahlcment. Les châteaux des Dardanelles traitèrent bien l'ambassadeur, iju'ils saluèrent de leurs gros canons, toujours chargés à boulets; et Noinlel, profondément sensible aux manjues de considération, vil avec un plaisir indicible les projectiles bondir sur les vagues « en faisant rejaillir l'eau prodigieusement haut ». 11 y en avait un de marbre, et si puissamment lancé qu'il traversa le détroit, avec un auti'C, et s'en alla se perdre sur la rive opposée. Dès que l'on fut sorti des passes, on vit en face de soi Ténédos, « avec son port décrié par Virgile (1) » ; sur la gauche, la Troade déployait sa cote plate, ses sables inexplorés. La nature a\ ail changé d'aspect : c'étaient déjà le ciel, l'air de la Grèce et ses admirables transparences, la mer d'un bleu opaque, moirée de lumière, innnoi)iIc et comme écrasée de soleil, et chaque terre, chaque promontoire qui se levait à l'horizon, é\0(]uait un souvenir héroïque ou charmant.

La galiole dépassa Ténédos, tourna sa proue vers la côte troyeime. Noinlel se fit mettre à terre et dicrcha les vestiges d'ilion: connue il ne trouva que de « grandes plaines remplies de buissons et de sable qui faisait qu'on avait de la jicine à y marcher », il revint à bord: après avoir louciié Mytilène, passé devant le beau golfe de Smyrne, il atteignit Chio, marqué dans le lirman comme le point le plus éloigné (ju'on eût permission d'atteindre.

C'était un plaisant séjour que cette grande île, riche aloi's, fertile, bien cultivée, relativement heureuse; l'homme et la nature, qui depuis l'ont all'reusement traitée, ne s'étaient pas encore acharnés sur elle (2). Le joug turc n'y pesait pas trop : la ville et les villages s'administraient eux-mêmes, avec une sorte d'autonomie.

(1) Slalio muiefida carenis.

d) Qui ne se rappelle l'elTrovalilc massacre accompli par les Turcs pen- «lanl la guerre do rindépeiulaiicc liellénii|ue, et le tremblement de terre survenu il y a peu d'années ?

H8 LES VOYAGES DU MAUnUIS DE MiIMEL

Le pays semblait moins grec que latin. En beaucoup d'îles, les restes des colonies génoises et vénitiennes qui, au moyen âge, s'étaient partagé l'Archipel, formaient encore l'élite des habitants et exerçaient une sorte de suprématie. Mais ces populations, italiennes d'origine, de langue, de mœurs, étaient devenues ou se disaient françaises de cœur, depuis que le Roi, grâce à la position prise par nous en Orient, leur était apparu comme le protecteur unique des chrétiens, des catholiques en particulier, ot depuis que nos missionnaires travaillaient à ressaisir la direction des âmes. A Chio, on se serait cru en quelque faubourg de Gênes, tant les maisons peintes, leurs balcons et leurs terrasses, la toilette des femmes, les mantilles, le jeu des éventails, les œillades, rappelaient la côte ligure, et pourtant la France était reconnue comme l'unique source de grâce et de réconfort. Ses récentes victoires rehaussaient encore son prestige, et ce fut un immense événement pour l'île que de posséder son ambassadeur.

Il débarqua dans un fracas d'artillerie, les Turcs du château lui rendant le même salut ([u'aux galères du Grand Seigneur. La population entière était sur pied; les ordres religieux qui foisonnaient dans l'île. Jésuites, Capucms, Dominicains, Observantins, l'évèque latin, son coadjuteur, leur clergé, les députés de la ville « et les particuliers les plus considérables » vinrent rendre hommage; dans toutes les églises, y compris celle qui dépendait de missionnaires italiens, on chanta des prières pour Sa Majesté et l'oraison en ces termes : i t Ludoiicus rex iioster, etc.. et chaque fois que Xointel eut à paraître en public, on l'accueillit presque en vice-roi. Lui s'offrait complaisamment aux honneurs, savourant la joie de représenter un État victorieux et de tenir la place d'iiii monarque dont le nom volait dans toutes les bouches.

Avec ses goûts d'ostentation, il s'en donnait à cœur joie d'étaler son faste et de parader. Lorsqu'il menait par les rues son grand cortège, il faisait aller au pas, lentement, posément, afin qu'on pût le contempler à l'aise, afin que les habitants eus-

LE VOYAdE DES ECHELLES H9

sent « le loisir île remarquer la magnificence des habits, et même d'y toucher ». Il aimait aussi les longues cérémonies d'église, où, siégeant sur une sorte de trône, dans un nuage d'encens, il voyait tous les yeux se fixer sur lui avec une curiosité respectueuse, et « les dames n'avoir de distraction que pour le regarder ».

Ayant appris que Maëstricht s'était rendu à nos armes, il donna à cette occasion une grande fête <"i la ville. Après le chant du Te Dettm, il y eut repas dans la cour du monastère des Capucins; la table de Son Excellence et des principaux de la ville était dressée sur une estrade « en forme de demi-lune » ; audessous, douze autres tables, pour les convives de moindre importance. Les arcades de la cour étaient enguirlandées de branches de citronniers et de myrtes, avec des festons de fleurs et de fruits, avec des inscriptions en français, en italien, en grec; rien ne manqua aux réjouissances ofl"ertes, ni la fontaine de vin pour le peuple, ni celle d'eau de fleur d'oranger pour les dames, jaillissant « d'un rocher de massepain et de confitures », ni le feu d'artifice allégorique : les victoires de Louis XIV y trouvèrent leur symbole dans la figure d'un Hollandais consumé par le soleil, pour avoir approché de trop près l'astre dominateur.

On resta trois semaines à Chio. Nos voyageurs parcoururent la côte, dont les courbes gracieuses leur rappelèrent la rivière de Gènes; ils virent les champs où se recueille le mastic, la liqueur qui coule de certains arbustes en larmes parfumées et fait la principale richesse de l'île; ils virent les vergers s'étageant en terrasses au flanc des collines, ('.à et là, dos débris antiques se montraient; Galland les notait. On visita aussi les couvents grecs, les caloyers ignares, les monastères de religieuses, où les nid'urs n'offraient rien d'édifiant, et dont les parloirs servaient, suivant la mode itahenne, aux rendez-vous galants. Partout, en ce souriant pays, la vie était facile et molle, la population aimable, les femmes belles et point farouches. Les Turcs se servaient d'elles pour empêcher les esclaves chrétiens de s'enfuir : ils laissaient ces captifs errer librement dans l'île;

toujours une femme se trouvait pour s'emparer de chacun d'eux, pour le retenir, le fixer : c'était un moyen doux de les mettre à la chaîne.

Cependant la curiosité de Nointel, loin de s'apaiser, s'irritait en se satisfaisant. Son projet primitif lui semblait maintenant étroit et borné : ne serait-ce point dommage que de s'arrêter au seuil de la Grèce? C'était ce que lui répétait sans cesse un de ses compagnons de route, ce Cornelio Magni dont l'humeur vagabonde sympathisait avec la sienne. La communauté de leurs goûts les avait liés d'amitié, et à présent ils s'excitaient mutuellement, s'entraînaient l'un l'autre. A lire le récit de Magni, il semble les voir pendant les haltes à l'ombre des platanes, après leurs chevauchées sur de vagues sentiers, devisant longuement, se confiant leurs rêves et faisant mille projets. Au delà des pays qu'ils visitaient, leur imagination en découvrait d'autres, plus beaux, plus captivants encore : Délos, demeure d'Apollon; Paros, l'île de marbre; Naxos, Tino, Andros, tout le cortège des Cyclades ; plus loin, les grandes îles grecques, lUiodes. Candie, Chypre, s'offraient à les conduire, par un chemin bordé d'intéressants aspects et de glorieux vestiges, jusqu'aux rivages de Syrie. Plus loin encore, ils trouveraient la Palestine et les lieux témoins de la Passion, l'Egypte et ses mystères, et lorsqu'ils auraient atteint cette suprême étape, Athènes se placerait sur la voie du retour pour clore magnifi(]uement le voyage.

A la fin, Nointel n'y tint plus. Les voies étaient ouvertes : pour un peu d'argent, son chaouch ne demandait qu'à éluder les termes du firman et à le mener faire le tour des Echelles. Sans réfléciiir aux suites de sa détermination, aux frais énormes de l'entreprise, à l'inconvénient de déserter pour de longs mois son poste diplomati(|ue. il ne résista pas au désir de voir les contrées les plus nobles, les plus illusties de l'univers, et s'en confessa au ministre avec une naïve franchise. « La tentation m'a pris, écrivait-il, et j'y ai succombé, de passer en Candie, Rhodes et Chypre, et de pousser jusqu'en Jérusalem et en Egypte. »

LE VOYA(;i': DES ÉCHELLES 121

Cependant, tout en s'aceusant d'un peu trop de curiosité, il ne négligeait pas de faire valoir cerlaines raisons ([ui pouvaient le justifier aux yeux de ses supérieurs et avaient plaidé dans son esprit au profit d'une cause gagnée d'avance. La peste sévissait furieuse à Conslantinople. et le Roi n'interdisait pas à ses envoyés de fuir le lléau. Puis il importait que le texte des Capitulations récemment obtenues fût porté dans toutes les Échelles, présenté, expliqué à nos consuls et aux commandants turcs, afin que les premiers eussent à s'en prévaloir, les seconds à s'y soumettre; c'était le corollaire indispensable dun renouvellement. Nointel avait chargé de cette mission un de ses agents, mais cet homme était mort en chemin, au début de sa tournée; l'ambassadeur le remplacerait avec avantage. Mieux que personne, paraissant dans toute sa grandeur, il obtiendrait la mise en vigueur des stipulations nouvelles dans les ports d'Asie Mineure et de Syrie.

En Egypte, le voyage semblait susceptible de plus beaux résultats encore. Les nouvelles qui arrivaient de ce pays étaient désolantes : conmie les Capitulations n'avaient rien spécifié pour l'Egypte, les chefs locaux, le pacha-gouverneur principalement, se croyaient tout permis contre nos marchands : sur ces malheureux, insultes, exactions, prélèvements arbitraires pleu\aient comme grêle. L'arrivée de l'ambassadeur en imposerait sans doute à « leur Pliaraon » et les tirerait de servitude. Enfin, de n'avoir pas réussi à nous ouvrir risllime de Suez et la mer Rouge, il était resté à Nointel un regret et un remords. Serait-il impossible de reprendre sur les lieux mêmes, au Caire, la négociation qui avait éclioué à An(h-inople et de la faire aboutii- en la déplaçant? Et Nointel se voyait déjà prenant langue avec les puissances à demi indépendantes de l'Egypte, tentant leur cupidité par l'afqiàt des profits que leur apporterait un commerce nouveau, concertant avec elles les moyens de nous assurer le passage si ardemment désiré, et plaçant ainsi la Sublime Porte en présence d'un fait accompli, pour lequel il serait plus facile d'obtenir sa ratification. Plein de cette idée, il s'annonça au

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pacha du Caire par une lettre dans laquelle il le sommait de cesser ses vexations et promettait ensuite de l'entretenir d'un projet qui rouvrirait pour l'Egypte la source des prospérités.

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