CHAPITRE PRELIMINAIRE
LOUIS XIV ET L'OKIEiNT
Les dix premières années du règne personnel de Louis XIV virent se marquer à l'état aigu le désaccord de notre ancienne politique orientale. 11 y avait en elle choc de deux tendances opposées, contradiction et dispute. Par honneur, par scrupule religieux, par ostentation, nos rois ne renoneaient jamais complètement à se poser en défenseurs de la chrétienté contre l'Islam; par intérêt, ils cultivaient avec la Porte des relations dont eux-mêmes et leurs sujets liraient bénéfice.
Au seizième siècle, la politique égoïste et pratique l'avait emporté sur la politique d'idéal et de sentiment, Texpédienl sur le principe. Franrois I' et Henri II avaient lié partie avec Soliman contre la maison d'Anlriche, (jui nous enlaçait de ses pos- . sessions et pesait sur l'Europe : ce pacte avait valu à la France, avec d'utiles diversions en Allemagne et dans la Méditerranée, une situation hors de pair en Orient, le monopole presque absolu du commerce en ces contrées et la faculté d'y montrer seule son pavillon, à côté de ^'enise en décadence. Cent ans apri'S. si le
nom et le souvenir de l'ancienne amitié subsistaient, si on les invoquait encore^ la réalité ne répondait plus à ces apparences. Nos droits étaient méconnus ; les Capitulations, c'est-à-dire les actes plusieurs fois renouvelés par lesquels les sultans avaient fixé dans leur empire l'état et les privilèges de nos nationaux, semblaient périmées ; des concurrents récemment introduits dans les Echelles, les Anglais et les Hollandais, y trafi(|uaient à de meilleures conditions (|ue nous, les produits im])ortés par eux ne payant aux douanes turques que trois pour cent tle leur valeur, au lieu du cinq pour cent imposé aux nôtres, et notre commerce passait au troisième rang. Notre influence avait reculé en Orient à mesure qu'elle s'étendait en Europe, et Louis XIV, après la triomphante paix des Pyrénées, obtenait moins de considération à Constantinople que François l' au lendemain de Pavie.
Ce déclin s'expliquait par différentes causes. D'abord, aux sultans politiques de l'autre siècle avaient succède des monarques délirants d'orgueil, des vizirs arrogants, dont h; mépris n'admettait plus de distinction entre les Infidèles. Le nom de Français n'était plus une sauvegarde contre les vexalions qui de tout temps s'étaient appesanties en pays turc sur les marchands étrangers et avaient mis le commerce à la torlurc. De son côté, sous Louis XIII, la France avait trouvé dans le Nord des auxiliaires prêts à remplir la tâche dévolue naguère à l'Etat ottoman, celle de prendre l'Allemagne impériale à revei's et de la mettre entre deux feux. Pour nous, l'alliance des hérétiques avait suppléé à celle des Infidèles, Gustave-Adolplic avait remplacé Soliman, et nos rois, forts de ces garanties nouvelles, avaient négligé des relations dont ils rougissaient de\a:it l'Europe. Nos affaires à Constantinople avaient été menées axcc moins de sollicitude : nos ambassadeurs, choisis à la lége. . . mal inspirés, s'étaient attiré plus d'une fois, par leurs désord c- ou leur imprudence, de fâcheuses aventures, et avaient insufliNiinment ménagé le crédit de leur maître (1).
(1) Voyez notamment le Mémoire sur l'ambassade de F -.un-e en Turquie, par le comte de S.m.nt-I'iuest, publié par M. Ch. Schefer , 71, 82, 204, 221.
LOI IS \l\- l'.T l.uUlKNT :j
Français et Turcs s'imputaient réciproquement et à bon droit d'autres torts. Si les corsaires d'Alger, de Tunis et de Tripoli, vassaux du Grand Seigneur, enlevaient nos navires, insultaient nos côtes ef y moissonnaient des esclaves, la cin'étienté avait aussi ses Barbaresques. Pour elle, la course aux dépens des InfidMes, le « cours », comme l'on disait alors, restait une dernière forme et une prolongation de la croisade. Les ciievaliers de Malle en faisaient leur unique occupation, leur raison d'être : le glorieux ordre de Saint-Jean s'était transformé en une association de pirates, qui écumait les mers du Levant et dont chaque membre se croyait autorisé, parce qu'il portait la croix blanche sur la poitrine, à faire le diable dans l'Archipel. Or, le royaume de France contribuait pour une large part au recrutement de Tordre : parmi les chevaliers, les plus braves, les plus entreprenants, grands ravisseurs de Turcs et fabricants d'esclaves, étaient sujets du Roi (1).
A côté des ciievaliers, il y avait foule de corsaires opérant individuellement, d'« armateurs particuliers ». Ceux-là n'étaient pas non plus de vulgaires foi'bans, mais des coureurs de mer patentés, fort réputés et considérés en Europe. Gentilshommes pour la plupart, ils organisaient leur guerre privée contre l'In- (idèle, acquéraient un navire, l'armaient en course, et s'en allaient parmi les iles de doux climat et de facile surprise, au pays des vins capiteux et des belles fdles, piller, ravir, rançonner, brigander pour le bon motif, faire leur fortune en ce monde, sans préjudice de leur salut dans l'autre. Parmi eux, beaucoup étaient Français; pour les cadets de Provence, le métier de corsaire, ennobli par le mépris de la mort et la nécessité de se mesurer ciiaque jour avec elle, était carrirre honorable et pleine d'attraits.
Il est vrai qu'afin de ne point troubler trop profondément nos
Cf. L.w.vi.LKE, Relations de la France avec l'empire ottoman, dans ta Revue indépendante de nowemhre ISi'.i.
(t) Vovez l'iiistoiro si curieuse et documentée de ta Marine française, [ku- Eugi'nc Sue.
4 LKS VOYAGES D L .MAItuLlS DK NOl.NTEL
relations avec la Porte, on défendait à ces corsaires d'arborer nos couleurs : ils prenaient licence et empruntaient le pavillon de l'un des Etats qui n'avaient jamais voulu s'accommoder avec le Turc, tels que la plupart des villes et gouvernements d'Italie. Toutefois, leur travestissement ne trompait personne; leur vaillance emportée eût sufli d'ailleurs à traiiir le sang d'où ils sortaient. On vit des corsaires pousser l'audace à l'extrême, poindre à l'entrée des Dardanelles, insulter le seuil de Constantinople : on en vit un canonner des villes côtières et jeter dans JafTa deux cents bombes.
Le gouvernement royal ne se l)ornait pas à tolérer ces di'pii'dations : il en profitait. Tous les captifs dont les chevaliers et les « armateurs » désespéraient de tirer rançon, ils les menaient à Malte ou à Livourne, pour les mettre à l'encan. A Livourne, en particulier, un trafic de bétail humaiii s'était établi, nii débit d'esclaves, oîi la chiourme de Toulon s'appro\isionnait largement. Pour ramer sur les galères du Roi, tête rase, le torse nu, les entraves aux pieds, sous le soleil dévorant ou la bise meurtrière^ les pourvoyeurs de notre marine recherchaient les Turcs, à cause de leur force ; ils appréciaient aussi certains hommes du Nord, tirés de contrées mal connues, capturés par les Ottomans dans ieurs expéditions continentales et que les corsaires enlevaient ensuite sur les bâtiments du Grand Seigneur, des Ronssiots, c'està-dire des Russes (1). Sur les marchés où s'opérait la traite des blancs, les Russes, après les Orientaux, faisaient prime. Ainsi, en plein siècle de Pascal et de Bossuet, l'esclavage sous sa fornu' pi'imitive, la mise en servitude des captifs demeurait institution d'État, publique, florissante, et le Roi Très Chrétien se montrait à cet égard presque aussi Turc que le Grand Turc. Ces procédés étaient vivement incriminés à Constantinojile, et si l'on objectait aux ministres dusultan que les bagnes levantins regorgeaient de
(1) Lellrci de Colherl, publiées par Clk.me.nt, passiin. Louis XIV écrivait au grand amiral de Erance : « Vous pouvez encore examiner s'il n'v aurait pas lieu de faire quelques desLCnles en Afrique pour y faire des esclaves. » Ci.i':- MENT, III. :î Cf. l'article de M. L.wisse : Sur les gidères du Roi , dans la Rccw de Paris du lo novembre 1897.