ATHENES
Désert et ruiné, ayant perdu jusqu'à son nom, le Pirée n'était plus que le port Lion; il n'offrit même pas un abri pour la nuit; on dut coucher sous la tente. Le lendemain, de bonne heure, Nointel se mit en marche vers Athènes et se prépara à faire dans cette ville sainte de l'art une entrée moins pompeuse qu'à Jérusalem.
Grâce à la minutie de son récit, il est facile de recomposer la scène. La garnison turque, avec ['(irja ou gouverneur, s'avançait premièrement; l'andjassadeur venait ensuite, entouré de ses estafiers et de sa livrée; après lui, les consuls de France et d'Angleterre, suivis d'une lile de marchands et de curieux. Les trompettes turques mêlaient leur son lugubre, leur note stridente et prolongée, aux fanfares de nos pays; la bannière rouge des Anglais flottait auprès du drapeau fleurdelisé. La colonne, nuancée de brillanls costumes, s'allongeait dans cette phiine d'Attique, qui se déploie, poussiéreuse et nue, entre des montagnes aux tons clairs, aux cimes rosées, appliquant sur le ciel d'azur leurs lignes sèches et hues, amoureusement modelées par la nature; au loin s'élevait Athènes, signalée parle roclier de l'Acropole, dominée parles lianes déchirés du Lycahèle et le Pentélique aux masses sombres.
Dès que 1' on eut dépassé le bois d'oliviers que le voyageur voit encore aux portes d'Athènes et dont Nointel a soin de noter l'existence, les vestiges de la cité antique s'offrirent à sa vue : à chaque ruine, à chaque éminence couronnée de débris, la Ira-
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(lition, vraie ou fausse, raUachail un graïul nom ou une scène fameuse, et ce fut au milieu de ces souvenirs qui se levaient (le toutes parts, (]ui Tenvironnaient, renivraicnt, qu'il lit dans Athènes une arrivée de triomphateur. Au logis^ décoré du nom de palais, qui lui a été réservé, l'illusion cesse, la déception se produit; il se retrouve en pays barhare, chez les Turcs, loin de toute civilisation, et c'est ainsi que son récit, emphatiquement commencé, tourne court, avec cette naïveté (pii dénonce une impression vraie, et s'acheAc sur un détail typi([ue et vulgaire : « Je ne pus rien manger, dit-il, d'un dîner à la turcpic qui m'avait été préparé ; il me fut aussi impossible de boire du vin du pays, tellement aromatique et si mêlé de poix et de l'odeur du laudanum, qu'il suffit d'en demeurer à l'odorat sans en incommoder le goût (1). »
Les principaux habitants de la ville, les anciens, vinrent lui porter leur compliment: mais ces Athéniens ne rappelaient eu rien, par leur aspect, h-urs ancêtres fameux : Nointel crut voir un « aréopage de mendiants ». Son enthousiasme se ranima devant les ruines, les sites antiques, et surtout à la vue de l'Acropole.
Cette forteresse naturelle, dédiée par Athènes au culte de la patrie (?t du beau, servait aux Osmanlis d'arsenal et de place d'armes. Ils y tenaient garnison; ils lavaient enclose de murailles, ils y avaient accumulé des batteries ; par de laides constructions, ils en avaient obstrué les accès, encombré le sonmiet, et les ordres de l'aya en interdisaient rigoureusement l'entrée. En lUU!), deux Français, Monceau.x et Laine, visitant Athènes, avaient dû se retirer sans pénétrer dans l'Acropole, et si, de loin en loin, quelque voyageur parvenait à s'y glisser, il devait se contenter d'y jeter un furtif coup d'œil. Grâce à sa qualité, Nointel fut plus heureux; il obtint les honneurs d'une entrée officielle dans l'Acropole, au bruit du canon; faveur plus pré-
(i) i'nc granité paitie de salettre, datée du 17 décemljre ICTi. a été puljlice |iar le lomte de Laliorde dans son savutit ouvrage sur Alliéiies aux w, xvr' et XVII" xièclcs, t. 111, p. \U à IGO.
ici l.KS \()VA(.i:S Dr MARUI IS DK .NOi.NTi: I.
cieusc, il obtint licence d'y retourner cl d'y passer de longues heures, d'étudier ù loisir les monuments de l'art grec qui s'y trouvaient prisonniers.
Sur l'Acropole, au liord de pentes abruptes ([ui se creusent en précipice, le Parlhénon s'élève. Les Atiiéniens en avaient fait l'enveloppe et l'écrin de leur plus vénéré joyau, de la statue protectrice, de la grande déesse d'or et d'ivoire qui régnait sur la ville. Aujourd'hui, le Parlhénon n'est que la plus belle des ruines : à l'époque de Nointel, le temple restait debout, dans sa mâle structure et l'incomparable harmonie de ses formes.
Les siècles l'avaient respecté. Le Bas-Empire en avait fait une église grecque, les Croisés une église latine, sans lui inlliger de trop sensibles atteintes. L'Islam l'avait profané, non renversé. Une mosquée s'était logée à l'intérieur : ses mui's blanchis à la chau\ se montraient dans l'intervalle des colonnes dori(pies, hàlées par le soleil, et un minaret coill'ait scandaleusement l'édifice. Mais la colonnade continuait à se déployer sur les quatre faces, sans qu'aucun vide en rompît la superbe ordonnance, et la décoration extérieure subsistait. Le temple conservait la couronne de sculptures que lui avaient tressée Phidias et ses élèves. Les Turcs avaient frappé les marbres à coups de marteau et de sabre; ils avaient décapité ou défiguré beaucoup de statues, mais ne s'étaient pas donné la peine de détruire l'ensenible. Au-dessus des colonnes, sur tout le pourtour, des groupes en relief, des combats de Centaures, de Lapithcs, d'Amazones, de géants, de guerriers, continuaient à orner les métopes, dans leurs cadres inviolés; le fronton de l'est, déjà mutilé, montrait la naissance de Minerve, avec l'admirable groupe des Parques; celui de l'ouest, à peu près inlact. montrait la liille de Minerve et de .Neptune se disputant l'empire de l'Atticine, et sur la frise s'allongeait, dans un déroulement de comj)osilions parfaites, la procession des Panathénées.
Dès que Noint(d ml v[r mis en présence du Parllié'uon, ce furent ces chel's-d'd'uvre qui le saisirent aussitôt et le jetèrent
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littéralement en extase. Sans i[u"il en connût les auteurs — et cette ignorance ajoute à la sincérité de son impression, — son sens esthétique lui en fit discerner la beauté sans égale. A Rome, où il avait cru se familiariser naguère avec la sculpture grecque et romaine, il n'avait vu l'antiquité qu'à tra\ers la Renaissance, qui ne s'était point privée de retoucher les marbres et de les approprier à son style. .\ présent, c'est l'art grec intact, nu et divin, qui se révèle à lui tout d'un coup : le choc cpi'il en ressentit fut A'iolent, son émotion profonde.
Dans le récit oîi nous axons le premier jet de son admiration, il parle avec ravissement de « ces miracles » ; il appelle l'Acropole « le trésor où sont renfermées ces merveilles », et afiirme très justement « qu'elles surmontent ce qu'il v a de plus beau dans les reliefs et les statues de [{omi; ». Et ici ce n'est plus un . écrivain ampoulé qui fleurit son style et fait ronfler ses périodes : c'est un adorateur sincère de l'antiquité, un amant du beau, dont la ferveur déborde. Il reste tellement ('bloui. fasciné, hors do lui. (pic les mots inaïupicnt à son entiiousiasme : il se déclare impuissant à donner ilès k pressent une description détaillée et suivie de ce qu'il a vu et ren\ oie ce soin à plus tard : k S'il m'était possible d'exprimer maintenant la riche confusion (|u'un si bel ordre et une disposition si vivante, et une expression de tant de passions différentes, ont laissée dans mon esprit, je reiitrc]jreiidrais avec plaisir; mais ayant besoin d'y méditer de nouveau, vous me permettrez. Monsieur, d'en renietti^e l'enlrcpiisc à un autre temps. »
En lui, cependant, un sentiment de convoitise cl d'ernie s'est réveillé, l'avidité du collectionneur s'est ranimée. 11 rcve la possession des marbres, non pour lui. mais pour son maître : il les voit déjà ciiez le Roi, entourés de soins et d'honneurs, soustraits aux barbares : « Ils mériteroient d'être placés dans les cabinets ou galeries de Sa Majesté, oii ils jouiroient de la proledioii que ce grand monar(|ue donne aux ails et aux sciences qui les ont produits; ils y seroient mis à l'abri de l'injure du temps et des alfronls qui leur sont faits par les Turcs, qui, pour éviter une
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idolâtrie imaginaire, croient faire une œuvre méritoire en leur arrachant le nez ou quelque autre partie. » On peut dire qu'il courut la première pensée du rapt accompli plus tard par un autre ambassadeur, pour le compte d'une nation rivale, et qu'il le commit en intention.
A défaut des originaux, il voulut du moins rapportei- des copies^ et il dut à cette inspiration de rendre à l'histoire de l'art un signalé service, sufflsant à lui seul pour honorer son nom. Il imagina de faire dessiner, par le peintre qu'il continuait à mener avec Ini, la série des sculptures du Parthénon, et de rendre ainsi à l'admiration des connaisseurs ces magnificences oubliées.
C'était là une entreprise vraiment utile et de fécondes conséquences, mais d'une exécution singulièrement malaisée. Sans parler de la hauteur où se trouvaient placés les modèles, quelque conflit était à craindre avec les Turcs : à l'aspect du massacre de statues qu'ils avaient fait en tous lieux, Nointel n'avaitil pas acquis mille preuves de leur horreur pour la représentation de la figure humaine? En cette occurrence, il se souvint à propos qu'il était négociateur par état, et le diplomate vint en aide à l'ami des arts : à la suite de pourparlers habiles^ appuyés au l)on moment par un cadeau consistant en étoffes, en café, et en une demi-douzaine d'oies de première grosseur, Vaga promit non seulement de tout tolérer, mais de tout faciliter, et ce fut sous la protection de ses soldats que le tra\ ail commença.
Quel tableau! l'artiste, ses crayons à la main, établi au pied du Parthénon, tâchant de démêler et de reproduire la disposition des groupes, le jeu des draperies, l'altitude et le mouvement des corps; à ses côtés, deux janissaires montant la garde, afin que nul ne songeât à le molester; puis l'ambassadeur, revenu <à l'Acropole incognito, se penchant sur le dessin commencé, se plaisant à voir paraître sur le papier « des centaures, des combats et des victoires de ceux-ci, des triomphes, des sacrifices », encourageant son peintre ordinaire et le pressant, car il importait de faire vite et que la patience des Turcs ne fùl pas mise à trop
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longue l'prcuve. Sous cet aiguillon. le. travail, quoique exécuté avec i)çaucoup de soin, fut lestement enlevé. En quinze jours, Nointel obtint une suite de dessins représentant deux cents figures des frontons, des métopes et des frises, dont il se déclara pleinement satisfait (1).
Depuis, de bons juges ont apprécié l'œuvre avec moins de partialité. Ils y ont signalé, à coté de qualité.s réelles, des imperfections, des faiblesses, surtout la méconnaissance du style antique, défaut ordinaire aux artistes du dix-septième siècle. Mais les événements devaient doimer à ce travail bàtif une incontestable valeur et en faire un document de première importance.
Le Parthénon eut jjIus ;i soud'rir des civilisés (pie des barliares. Treize ans après le passage de Nointel, la guerre s'étant rallumée entre Venise cl la Porte, Tarméc du provéditeur Morosini vint assiéger Atiiènes. Les Turcs firent de lAcropole le centre de la résistance et du Partlu'iKMi leur poudrière. Le 28 septembre 1786, une bombe ^•('•nitienlle creva la loilnie de l'édifice et détermina une explosion qui le coujia en deux : tout le centre s'écroula, une partie des sculptures latérales vola en éclats. Après la prise de l'Acropole, les Vénitiens aggravèrent leur forfait en essayant d'eidever la décoration du fronton occidental, pour la transporter dans leur ville. Sous la main de ces spoliateurs maladroits, les statues toml)èrent sur le sol et se pulvérisèrent. Plus tai'd. en 1787, un ambassadeur de France, Clioiseul-Gouffier. aidé du savant Fanxcl, (i( main l)asse sur quel(|ucs morceaux. Une suprême injure était réservée au noble monument. On sait comment de 18(11 h 18(K5 raml)assa(leur
(1) C'est une Iradilion ofliciellement admise que cl'attril)iier les dessins du i'arlhénon à un peintre français, Jacques Carrey, natif de Troyes et élève de Le Brun : c'est lui qui aurait accompagné l'ambassadeur pendant le voyage en Grèce et travaillé sous sa direction. Nous estimons que celte altriliution est erronée, et que les dessins sont l'œuvre du peintre flamand qui resta auprès de Nointel après la mort de Romliaud-Faidherbe. Voyez à lappendiee, sous le chiffre III. l'exposé détaillé des motifs qui ont fait notre conviction.
1C8 I.ES AOYAGES DU M AUnlIS DE MUNTEL
anglais Elgin, abusant d'une permission surprise au gouvernement turc, procéda à une dévastation métiiodiquc, fit arracher, emballer, embarquer un grand noudire de métopes et la majeure partie de la frise, échappée à la destruction de 1786. Ces dépouilles exquises passèrent dans le musée de Londres, à l'exception d'un certain nombre d'entre elles, qui se perdirent en mer.
Trente an» plus lard, après la guerre d'indépendance, où les restes du Parthénon eurent à soufl'rir des boulets de Reschid- Pacha, les Turcs étaient définitivement expulsés d'Athènes. Dans la Grèce libérée, la science moderne prit possession de l'Acropole. On l'y vit apporter son ardeur de reciierches, ses procédés rigoureux d'investigation et de critique, sa passion de vérité. Elle ne rabaissait plus les monuments antiques à l'état de mines fécondes en marbres sculptés et en beaux fragments, bonnes à exploiter pour le cabinet des curieux : elle y vovait un objet d'études, destiné à nous faire mieux connaître l'art, les mœurs, la vie civile et religieuse des anciens : en présence des temples grecs, elle cherchait à se les figurer dans leur état primitif et, loin de dépouiller la demeure des dieux, s'appliquait à la relever par la pensée.
Quand elle entreprit pour le Parthénon cette reconstruction idéale, elle fut naturellement amenée à se préoccuper delà décoration extérieure : elle voulut en déterminer les différentes parties, leur emplacement, leur sujet, leur sens, rétablir leur relation et leur enchaînement. Pour cette tâche, elle eut recours aux originaux transportés à Londres, aux fragments recueillis au Louvre ou dispersés dans d'autres musées; mais comment suppléer à l'absence de tant de morceaux disparus pendant les désastres successifs du Parthénon .' On avail i)ien les textes anciens, Pausanias; mais quelle description vaut un dessin pris sur nature? L'o'uvre commandée par .Xointel vint alors combler une lacune (|ui sans elle eût été irrépai'able. Tous les explorateurs, tous les historiens du Partiiénon, y compris les jdus célèbres, rmit apjicléf à leur aide et ont témoigné de son