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l'Acropole emmurée se détaelie en avant d'un panorama de ruines, de golfes azurés et do montagnes. Sur cette vaste toile, retrouvée par hasard il y a quelques années, les tons ont poussé au noir, beaucoup de contours se sont brouillés; une brunie affligeante ternit et enfume l'ensemble. Mais la topographie des lieux et les ruines aujourd'hui subsistantes sont si fidèlement reproduites qu'il est permis d'ajouter foi à la véracité, à la ressemblance de l'œuvre entière. Malgré la médiocrité de l'exécution, c'est la meilleure représentation figurée qui nous reste d'Alliènes à ce moment de son histoire (1).
L'exploration de la ville et de ses en\irons avait pris tout un mois; il ne resta que ([uinze jours à Nointel pour faire une fugue dans l'intérieur du pays. Rapidement, il parcourut l'Atticiue, vit lileusis , Platée, le pays des Doriens, considéra le golfe de Lépante, revint par la Béotie et poussa jusqu'en Eubée.
Au retour de cette e.\cursion, une voile française lui fut sis'ualée dans le port duPirée, un na\ireen partance pour la côte provençale : c'était la première occasion qui s'ofTrail à lui, depuis Alep, de communiquer avec son pays. Il en profita pour expédier à la cour ses relations de Chypre et d'Athènes; il voulut aussi se rappeler à ses amis de Paris, au cénacle de beaux esprits qui formaient sa société habituelle. Ecrivant longuement à l'un d'eux, il ajouta un mot de souvenir et d'affection pour chacun. Mais sa lettre va certainement circuler et faire sensation : on s'assemblera pour la lire; aussi tient-il à tourner galaimncnt les choses, à prouver qu'en ses courses lointaines il n'a point désappris le langage à la mode, qu'il peut encore servir à ses amis un régal littéraire. Il sème donc à profusion les pointes, les coiicetti; il raffine et symbolise au point d'en devenir quasiment inintelli-
(^li Ce tableau. ex|iosé aujourd'hui au musée de Ciiartres, a été excellemment décrit et apprécié par M. Ilomolle, membre de l'Institut, directeur de riCcole française d'.Vlhénes : Bulletin de correspondance hellénuiuc, novembredécembre i8!)4. Nous ne différons d'avis avec lui que sur rideiUificalion de certains per.sonnages. Le tableau est d'une reproduction très difficile: M. Homolle et M. Oinont, dans sa belle publicationsur.l(/i<'iiM(iH xvii'si'ré/t', l'ont tentée l'un et l'autre.
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jible, et voilà toute l'antiquité asiatique et grecque, sacrée et profane, mise en jeux d'esprit.
La lettre roule en entier sur les moyens fantastiques empruntés à la nature, à l'histoire, à la mythologie, que Nointel aurait voulu employer pour correspondre plus tôt avec ses amis : « Je me persuade, dit-il, que vous êtes en peine de moi, n'ayant pas été possible que vous ayez reçu de mes nouvelles depuis Alep. Quelque poisson de l'Euphrate ou de l'Oronte, où je me suis baigné, aurait pu, par les mers de l'Océan et de la Méditerranée, vous informer de mes courses: mais, faute de possibilité de ni(> faire entendre deux, j'ai eu recours au Liban et à l'Anti-Liban, et je doute que leurs échos soient parvenus jusqu'à vous. Les cèdres de cette montagne portent les impressions des caractères que j'ai dévoués à notre amitié, me persuadant que ces arbres consacrés par l'amour divin pourraient vous rendre témoignage de la fidélité que je vous garde: mais leur éloignement de la France, la difliculti' et l'impossildlité d'en élever dans ceroyaume, et leur unique situation dans un désert, leur font manquer de correspondants dans le reste du monde. Il m'a fallu en chercher ailleurs, et tout .Syrien, Syrophénicien, Ionien, Philistin, Judéen, pour ne pas dire Juif. Galiléen, Comagénois, Antiocliénois, {|ue je suis, ce (|ui comprend l'origine, la pureté et la subtilité des sciences, des arts et des inventions, je n'ai pas trouxé de moyen d'abréger, autant que je le souhaitais, la grande distance qui nous sépare; j'aurais voulu quelriue facilité à faire traverser les airs à mon amitié pour s'en aller en ces moments reposer sur vous. « J'ai traAcrsé les mers dans ce dessein; celle de Paniphilie, en abordant en Clnjire, me donnait de l'espérance par la puissance de Vénus, à qui cette fie était si chère; mais cette divinité n'y règne j)lus; les Vénitiens ont commencé les premiers de donner atteinte à son eMi]Mi-e, et les Turcs ont achevé. Je me portais volontiers ii consulter la sagesse aussi profonde que couverte et énigmati(|ue des Egyptiens, lorsqu'un recpiin ari'èlant mon vaisseau, je n'ai pu m'en déli\rer que sous la promesse de faii'e \ (lilc du côté de la (îrèce.
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« Il lie m'a r-lr permis de me cliaiiiïer aux feux iiit'eniaux de Santorin qu'en passant, elj'en aide la joie, car, pour peu que j'y fusse demeuré davantage, je courais risque d'aller trouver un fond que les vaisseaux ne trouvent point. Milo ne ma pas arrêté, et c'a été le port Pirée oii j'ai mouillé, espérant (|ue les Athéniens, ces maîtres dépositaires des sciences, des arts et des lois, me suggéreraient quelque secret. Leur conmierce dans le reste du monde m'en était caution, leur ci\ iliti' à me recevoir me le persuadait, le commandant de leur fameux cliàleau me l'avait |)ronns en m'introduisant dans la ville, tambour battant, enseignes déployées, et au bruit du l'anon, à travers une foule innombrable qui me regardait bien etricbement monté, environné d'un grand nond)rc de valets à pied, suivi de quarante cavaliers et précédé de mes trompettes, dune compagnie d'infanlerie et de plusieurs officiers turcs.
« Les beaux restes de rantii|uité du palais de Périclès, du tombeau ou chapelle de Socrate, lanterne ou temple de Démostliène, du jiortique tie Zenon, de celui d'.Vdrien, l'intégrité des temples de .Minerve et de Thésée, m'ont servi comme d'arcs de triomphe et de perspectives, et lisant dans ces monuments la force du génie de leurs auteurs, JQ ne doutais point de la \ ertu de leurs successeurs et de leur passion à se connnuni(iuei- dans les autres parties du monde. La réputation de l'.Vréopage, qui a volé si diligenniient par toute la terre, me faisait bien espérer nonobstant sa réduction aune masure; mais voyant tous les jours des remises à m'approndre cette voie courte de vous parler de loin, j(^ montai ;i clieval, je traversai I'Alli(iue, je courus trois heures dans la plaine d'I'ileusis à étripe-cheval, lesquels étant pris sur les masures des temples de Vénus, Cérès etPluton, renouvelèrent mes souhaits pour la vitesse de mes letllres, afin qu'elle soit pareille à celle de mes lé\riers athéniens, platéens et doriens; j'entrai dans les montagnes de la Phocide, je me contentai de voir les pieds et la cime du Parnasse, couverte de neige, je ne poussai pas jusqu'au tem|)le d".\pollon, et prenant le chemin de retour ]iar les jihunes. j'arri\ai à Tlièbes en si.x
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heures. Je \oulais aussi en passant à Marathon pren(h'e le l'ersan qui jifit hi tuile le plus diligenimenl : Ton me montra le marais où il s'embourba avec ses compagnons, et le lieu où l'on prétend à présent entendre toute les nuits le hennissement de leurs chevaux et les cris des cavaliers. J'étais résolu de m'y pourvoir d'un courrier: mais une députation des Athéniens m'ayant prié de retourner dans leur ville pour y avoir satisfaction, je ne fus pas sitôt qu'ils employèrent toute l'éloquence de Démosthène à témoigner leur joie. Ils s'applaudissaient du grand secret qu'ils m'allaient découvrir, et il fut renfermé dans l'arrivée d'une barque de France, qui, étant venue pour cliarger de l'iuiile. s'en retournerait dans une vingtaine de jours et pourrait porter mes lettres. Xe vous étonnez donc pas si celle-ci sent l'huile, ne croyez pas que ma gloire aille si loin de prétendre au reproche qui se faisait à ce maître de l'éloquence, et ne soyez pas surpris que l'ancien commerce et si florissant des sciences soit réduit au trafic de l'huile ; le grand empereur Adrien l'a ennobli et autorisé par un édit sur ce sujet, qui se lit encore aujourd'hui le long d'une pierre plus hante (ju'un grand lionnne et large à proportion (i). »
Après avoir poli et ornementé ce beau chef-d'œuvre, Jointe! fit ses adieux à la Grèce et se reiuit en mer. Avant de rentrer à Constantinople, il voulut, par un de ces zigzags qui lui étaient familiers, se reporter encore une fois du litloral européen sur la (•(Me d'Asie. Il lui restait à visiter Smyrne, l'une des quatre grandes Kchelles du Levant, les trois autres étant Constantinople, Alep et le Caire. Poui'quoi fallut-il que cette fin de voyage fût gâtée j)ar une mésaventure?
Comme l'ambassadeur avait de nouveau fait escale à Chio et se reposait tranquillement dans la capitale de l'île, une (lottille de corsaires tripolilains, les plus redoutés de tous, fit irrujition dans le port. Apercevant la tartane à l'ancre et sans défense, ces sacripants grimpèrent à bord; ils arrachèrent le pavillon do
(1) Nous devons l;i communication de cette lettre privée à robligoance du regretté marquis de Queux de .Sainl-Ililaire.
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Franco, qu'ils niirciit en lambeaux, el l'oniiniiciit iraiilres dégàls. Ils ne s'en tinrent pas là : liant partie avec certain malandrin du juns, (|ui terrorisait la ville, ils débarquèrent et poussèrent droit au logis de l'ambassadeur, alléchés par l'espoir d'une telle proie. Ils se précipitaient, enragés de convoitise, armés de yatagans et de coutelas, tenant à la main des grenades, qu'ils s'apprélaient à lancer. Ileureuscment, l'ambassadeur el ses gens étaient sur leurs gardes. On laissa approcher les assaillants : quand ils furent à bonne portée, un feu roulant de mous([ueteric en coucha pliisieurs sur le carreau et rejeta les autres à distance respectueuse.
Après une nuit passée en alarme, carie siège s'était transformé en blocus, les Français purent se retirer au château sous la protection de la garnison turque. Encore ce déplacement fut-il assez périlleu.v : entre les soldats qui enveloppaient nos voyageurs, les Africains tâchaient de leur pousser au corps la pointe de leur sabre. La garnison ciiei-chait d'ailleurs à traiter avec ces bandits plutôt qu'à les châtier. Heureusement la présence signalée d'un vaisseau du Roi dans le voisinage de l'île les rendit acconnuodants. Une sorte d'accord intervint: Nointel pul reprendre sa tartane, oii ses collections, ses papiers ne se trouvèrent pas trop endommagés, et il atteignit Smyrne sain et sauf, non sans avoir laissé toutefois dans la bagarre de Chio quelque j)eu de son prestige.
A Suiyrnc, il se retrouva en lieu sûr, et la description qu'il donne de son arrivée évoque l'image d'un Orient apaisé, souriant et gracieux, la molle cité descendant à la mer cuire des jardins et des verdures, el le golfe en fêle, peuplé dis navires pavoises, animé par le glissement des caiques. Une flottille d'embarcations élégantes était venue à la rencontre de lamljassadeur : «J'entrai, dit-il, dans une, couverte il'un tendelet de Danuis, dont les rameurs, au nombre de seize, avoient des jupons de même ('toffe : les trompclles à la proue jonoient des fanfares, qui furent l)ientùt secondées de trois décharges de mousqueterie, et du canon du vaisseau et de deu.x bâtiments marchands, et encore d'un
■iTti LKs V(iv.\(;i':s ne maiwjiis dv. X(iimei.
v(''iiilii'n, UN' a\ant l'ii (lu'uii anjilais (|ui ait gardé le silence au préjudice de la civilité. »
Snivrnc fui la dernière étape du vovage. Le 20 février 1673, Nointel rentrait à Conslantinople, après dix-scpl mois d'absence. Cette promenade d'un an et demi avait laissé les affaires d'État en souffrance, mécontenté la Porte, étonné, sinon indisposé, les ministres et le Roi ; accompagnée d'un di'ploiement inouï de faste et de hauteur, elle avait surexcité les jalousies de nos concurrents religieux et commerciaux, ranime d'irritantes questions, exas|i(''ré nos marchands en les ohliçeanl de faire au solennel voyageur des réceptions fort chères; surtout, elle avait épuisé ses ressources, dérangé ses finances, et l'avait entraîné à de premiers expédients, tels qu'un emprunt forcé sur nos nationaux de Snni'ne, qui se plaignaient amèrement de « cette estocade donnée à leur Echelle ». Mais Nointel méprisait ces obscurs contempteurs, ces « cabalistes » et « leur fausse rhétori(jue ». Pouvait-il penser qu en accomplissant son glorieux pèlerinage aux plus \(''nérés sanctuaires du christianisme et de l'art, il avait fait le premier pas ilans une voie de [icrdilion? Sauf de n'avoir pas vu ri%ypte et d'avoir dû s'arrêter, nouveau Josué, au seuil de cette terre promise, il ne regrettait rien; les nuages qui s'élevaient sur l'horizon, son regard ne les distinguait point, car il revenait les yeux élilouis, l'esprit possédé de ce (|u'il avait vu, l'imagination en travail de grands projets artistiques et littéraires, de descrijitions à écrire et de musées à former. Trente inscriptions, quatre cents dessins de bas-reliefs, d'édifices et de paysages, un ciioi.x de sculptui'es antiques, un fissortiment de costumes et d'accessoires divers, une collection de renseignements innombrables et de mi'moires, (juels résidtats magnifiques de son voyage. (|uels trophées ! Et il restait tout entier au bonheur d'avoir sauve ses prises, amassé un trésor de souvenirs, réalisé le ré\(' de sa vie et men('' à bien, au lra\ers de vicissitudes sans niunbre. sa mirin(|ue étiuiiM'e,
CilAl'ITRL: V
i.A iHsr.KAci-;
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A Constantinople, Nointel lui imiiii'>iliatcnieiit ressaisi [mv la politiiiuc l't les aiïaires : d'imporlanh-s iiislruclioiis raltcndaienl. Louis XIV avaiL besoin de lui pour a^ir sur divers lùats. sur divers peuples, et pour tendre tout autour des frontières orientales de l'Allemagne une chaîne d'hostilités.
Comblé par la fortune, le Roi avait compromis ses succès par sa persistance à en abuser. Prétendant imposer aux Hollandais des conditions de paix desiructives de leur indépendance, il les avait jetés dans un désespoir qui les sauva : ils inondèrent les parties principales de leur pays et les mirent ainsi à l'abri de nos atteintes, puis firent une révolution qui leur donna un chef et nous suscita en Guillaume dûrange un adversaire redoutable. En même temps, l'Europe se soulevait contre les ambitions françaises. Fait remarquable, ce fut l'éleclenr de lîrandeboura', le Grand Électeur, Frédéric-Guillaume, vrai fondateur de l'État prussien. (|ui donna le signal de la résistance, en s'alliant le premier aux Provinces-Unies, à ses coreligionnaires de Hollande. L'Empereur suivit, puis l'Empire, toute la masse germanique. L'Espagne, tremblant pour ses possessions des Pays-Bas, ouvrit à son tour les hostilités. L'Angleterre, où le roi s'était vendu à la France, où la nation s'était refusée, préparait sa défection. .\yant commencé la guerre contre une république de marchands,
178 LES VOYAGES DU MARQUIS DE NnlMEL
Louis XIV avait à la continuer contre les principales puissances de TEurope.
Il est vrai que la France, fortement gouvernée, rassemblée sous des chefs merveilleusement habiles à discipliner et à organiser ses énergies, demeurait plus forte à elle seule que tout l'Occident en armes; mais cette supériorité, maintenue au prix d'un épuisant effort, combien de temps durerait-elle ? A la fin de ■1672, Turenne avait déconcerté d'abord la coalition par une visTOureuse offensive en AUemaofne. En 1G73, il fallut renoncer aux positions prises en Hollande, évacuer toutes les places, sauf Maëstricht, se borner à contenir en Flandre et sur le Rliin le flot montant de nos adversaires. De ce côté, la campagne de 1674 ne fut qu'un prodige de défensive : conquérant de la Franche- Comté, Louis XIV eut à craindre pour l'Alsace, contre laquelle les généraux de l'Empereur et surtout le HohenzoUern conduisirent un retour offensif de l'Allemagne; sans Turenne, l'œuvre de Richelieu et de Mazarin eût été compromise. Assaillie et pressée de plusieurs cotés, la France sentait le besoin de diversions qui la dégageraient; revenant au système inauguré par les Valois, repris pendant la guerre de Trente ans^ elle se cherchait par delà nos ennemis de l'Europe centrale, dans le Nord et en Orient, au fond de l'Europe, des auxiliaires qui prendraient l'Allemagne à revers et aideraient, par un ensemble de contreattaques, à la défense de nos frontières.
La tâche de notre diplomatie était malaisée, car dans la moitié orientale de l'Europe, dans la zone longitudinale comprise entre l'extrême Nord et les rivages du Bosphore et de la mer Noire, un monde étrange et discordant s'agitait : un conllil de races, de religions, de fanatismes divers, un tumulte d'États bizarrement enchevêtrés, mal conformés ou déformés, trop jeunes ou trop vieux, à peine ébauchés ou déjà caducs, cl la complexité des intérêts, des passions, des ambitions, se résolvait péi'iodiquementen furieuses et confuses tueries.
A l'extrémité septentrionale de cette zone, la maigre Suède, fanatiquement lutliériennc, tient encore les deux rives de la Bal-