I.A KISCUACl
ti(|Uf: conservaiil likl^i('lll•s poinls du lillural germanique, elle gar(' ics prises que le traité de Westphalie lui a données sur l'Allemagne; mais ses victoires l'ont exténuée, ses gains l'ont ad'aiblie; cette nation émaciée plie sous le poids dun rôle disproportionné â ses forces. Au-dessous d'elle, la Pologne étend son grand corps inconsistant, de configuration indéterminée et de vagues frontières,, flottant entre la Baltique et l'Euxin. La Pologne, c'est une anarchie de nobles superposée à une population de serfs : les nobles sont ardents, mobiles, avides, fastueux et besogneux ; ils ont des cjualités brillantes et point de fonds, beaucoup d'élan, peu d'haleine; un penchant irrémédiable aux discordes et à l'intrigue, avec des contradictions, des incohérences. Violemment catholicjues, ils se posent en défenseurs de la chrétienté contre l'Islam, et empruntent pourtant à Conslantinople une partie de leurs usages. Ils parlent latin dans les actes ]iublics et ressemblent à des Turcs, avec leurs sabres recourbés, leur luxe de fourrures et d'aigrettes; ils ont des gardes qu'ils habillent en janissaires et en peikhs (1), car le contact de l'empire ottoman a orientalisé d'aspect toute une partie de l'Europe. Cependant, nos agents, nos voyageurs, surtout les fennnes amenées naguère par la reine Louise-Marie de Gonzague, ré^ pandent notre influence et nos mœurs à la cour du roi, à celle des principaux seigneurs, domaine de barbarie colonisé par des Frani;aises.
En sa partie sud-occidentale, la Pologne touchait aux Magyars. Au lieu d'une Hongrie, il y en avait alors trois : Hongrie turque, (pi^un pacha gouvernait du haut des remparts de Bude; Hongrie autrichienne, tenue en bride par Koinorn cl Presbourg; Hongrie indépendante ou plutôt insurgée. Celle-là n'avait point de frontières, point de capitale, point de domaine lixe : elle se composait de seigneurs et de partisans révoltés contre le despotisme de N'ienne, réfugiés dans les Carpathes ou lancés à travers la Ptizta en guerroyantes chevauchées. Pourtant, Tekeli, le grand
(1 ) l/une des variétés de gardes du Grand Seigneur.
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Tekeli , allaitdoiincr un clief, une direction, une àine, à celte troisième Iloni;rie Un [lonxail même liiie (juil y en avait une <|uatrième, une Hongrie extérieure, la Trans3lvanie, où des Magyars régnaient sur trois portions de peuple et trois religions. Le prince de Transylvanie, le Transylvain, ainsi que rappellent nos vieux documents, est protestant de cullc. magyar de race, oriental par le costume et lextcrieur; il est vassal et tributaire du sultan. Son Etat minuscule, enclos de montagnes, fortifié par la nature, s'est plusieurs fois levé à notre instigation contre la maison d'Autriche, en s'adossant à la grosse masse de l'empire ottoman.
La Turquie d'alors, c'est l'Asie mordant sur un quart au moins <le l'Europe, couvrant la pc'uinsule des Balkans et y opprimant un amas de peuples, si^ projetant en tous sens au delà du Danube, englobant le cours moyen du lleuve, englobant les pays roumains, ^Moldavie, Valacliie, IJukovine, Bessarabie, et faisant pointe très loin dans le Nord-Est, en de vagues contrées; elle dispute au Polonais la Podoiie, l'Ukraine; jusipi'à ^Yilna, le Grand Seigneur se jirétend chez lui. Entre la Tm'(|uie et la Pologne , dans les l'égions oti s'entrechoquent leurs mobiles frontières, un nuage de cavalerie s'élève, un tourbillonnenuuit de lances, d(^ plumets échevelés et de manteaux écarlates : les Cosaques de l'Ukraine, ('lalilis sur les ih'ux rixes du Dnieper en colonies guerrières. l'elils-Kusses tle race, orthodox(\s de religion, les Cosaques haïssent le Craïul Seigneur comme « païen » et redoutent le catholicisme de la Pologne; ils reconnaissent d'ordinaire la souveraineté de son roi. mais repoussent la tyrannie des seigneurs, <pii se servent des Juifs ])0ur exploiter et ronger l'Ukraine. In instant le Cosacpie Bogdan Klicdumilski. réunissant la rouge cavalerie et soulevant les serfs, a failli créer une Petite-Kussie indépendante. Depuis, l'état équestre se morcelle tour à tour et se recompose, s'élance vers Varsovie ou se laisse rejeter au.\ liords du Dnieper : c'est un Etat xagaboml, \\i\ empire inlei'mitlenl.
Plus bas sur le Dnieper, les Zaporogues forment nue étrange
république; derrière eux errent les Cosacjues du Don. qui ont tout bouleversé récemment dans la région de la basse Volga et d'Astrakan : entre les Cosaques et la mer Noire , les Tartares, dernier débris des bordes mongoles (|ui ont naguère entamé l'Europe. Les Tartares, sous leur klian. occupent la Crimée e( les côtes avoisinantes; ils obéissent au Grand Seigneur et font de l'Euxin nu lac oUoman: lanliit alliés, tantôt ennemis des Cosaques, ils les secourent ou les traliissent suivant qu'ils v trouvent leur compte. Enfin, par delà celle boule de peuples, l'infini des steppes se prolonge et la Russie commence, l'énigmati(|ue Moscovie, byzantine et tartare, érigeant la croi.x greccpu' au-dessus de coupoles multicolores et d'églises à forme de mosquées, la Russie se dégageant à peine de l'Asie, chercbant parfois à se rapprocber de l'Europe, s'enl'ermant plus souvent dans un isolement faroucbe.
La France n'avait d'ambassade qu'en Suède, en Pologne, en Turquie. Dans le Nord et l'Orient, ces trois Etals formaient, en temps de crise europc'cnne, les points d'appui ordinaires de sa politique. Son itut était alors de s'en ser\ ir, quoique à des degrés différents, pour organiser un s\stème de diversions. L'obstacle, c'étaient les rivalités séculaires, les guerres fréquentes qui mettaient les trois Etals au.x prises et les immobilisaient l'un jiar l'autre. On ne pouvait les lancer contre notre ennemi qu'après les avoir réconciliés; c'est pourquoi notre action vis-à-vis d'eu.x était double, pacifiante h la fois et excitatrice. Entre la Suèd»-, la Pologne et la Tunpiie, la France joue le rôle de médialiici' permanente : elle travaille a régler leurs différends, à rétablir l;i tranquillité de leurs rapports, puis à faire sortir de cette paix une guerre, une triple guerre contre l'-AUemagne. Cette politique, dès que le besoin s'en fait sentir, se reproduit et se poursuit à travers les âges avec une fixité étonnante, avec la force d une tradition immuable (1).
(1) Sur cette polilii|ue. vnvez spécialement, dans le lieeueit des iiiitructions données aux ambussadeiirs et minixtres de France, la partie Pologne, publiée par M. Farces, t. 1. inlroductioQ et p. 119-l."Jo.
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En 1 GCO, la paix d'Oliva, conclue sous la médiation de 3Iazarin, avait accordé la Suède et la Pologne. La Suède, après un écart momentané, rentrait aujourd'Iuii dans notre système et s'attaquait au Brandebourg. A côté de cette diversion, Louis XIV prétendait en provoquer une par le moyen de la Pologne. Il y comptait d'autant plus que le roi nouvellement élu par la Diète, Jean Sohieski, avait épousé une Française, Marie d'Arquien, et que ce héros à la fois violent et tendre, amant passionné de sa femme, passait pour subir docilement le pouvoir de cette charmeuse (1). Par la reine. Louis XIV espérait tenir, conduire le roi et le royaume. Malheureusement, les hostilités s'étaient rallumées entre la Turquie et les Polonais, ceux-ci ayant refusé d'exécuter le traité ignominieux qu'en 1672 ils s'étaient laissé surprendre; cette guerre, où Sobieski avait débuté par un coup d'éclat, la victoire de Choczim, l'occupait depuis plusieurs années et les retenait loin du grand conllil d'Occident.
Il importait donc de ménager avant tout un accommodement entre Turcs et Polonais : c'était le premier objet proposé à l'habileté de Nointel. Débarrassé de la guerre turque, Sobieski pourrait opérer un changement de front vers l'Ouest et se laisserait probablement tourner contre l'Autriche; nos ambassadeurs, le marquis de Béthune et M. de Forltin-Janson. évèque de Marseille, négociaient avec lui un traité de subsides et de coopération.
Quant ;i la Turquie, elle retrouverait également la disposition de SCS forces : qu'eu' ferait-elle? Certes, Louis XIV eût rougi d'adresser aux mécréants un recours direct : rien n'était plus éloigné de sa pensée que d'attirer sur l'Autriche et l'Allemagne, par des sollicitations scandaleuses, le fléau de l'invasion nuisulniane. Toutefois, l'intervention turque ne pouvait-elle résulter
(1) Le livre récent de M. W.m.iszkwski, Marysienha, tend à prouver que la reine exerçait sur son mari moins d'ascendant qu'on ne l'a cru. D'ailleurs, Marie n'était pas plus Française que Polonaise de ca-ur: elle ne cherchait que la salisfactioii de ses ambitions rapaces et de ses vanités mesquines. Wai.is?.f.wski, p. 2(18-301.
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indirectement ilc circonstances que notre diplomatie aurait ménagées?
De plus en plus, la politique orientale de Louis XIV tendait à devenir un compromis entre sa conscience et son intérêt, une tentative pour satisfaire l'un sans imposer à l'aulrc de trop pénibles froissements; c'est ce qui en fait le c(Mé original et pi(|uant. Voici le raisonnement que suggérait au Roi et à ses ministres une suldile casuistique : la Tur(|uie. pnissanc(> L'uerrière et envahissante par nature, par nécessité, obligée à de continuelles expéditions pour occuper les milices et les tenir en haleine, n'abandonnait une proie ipie pour s'en choisir une autre ; endigué d'un côté, ce torrent se déversait ailleurs. Aj)rès avoir conclu la paix avec Venise, la Turquie avait envahi la Pologne; qu'on l'écartàt de cet adversaire nouveau, il était probable qu'elle se rejetterait contre lAutriche, d'un mouvement naturel et spontané, et tomberait sur elle de tout son poids. Toutefois, parce qu'une opération licite et mémerecommandable en soi, comme celle qui procurerait à la callioli(jue Pologne la paix avec rinfidèle, iiurail pour conséquence d'exposer aux incursions turques un autre l']tat chrétien, qui se trouvait en même temps notre ad\ersaire, était-ce une raison de s'en al)stenir"? Louis XIV ne le pensait point, et Pomponne, son nn'iiistre, en recommandant à Noihlel de travailler à la paix de Pologne, lui dévoilait franchement le double résultat <"i attendre d'une médiation heureuse : « En l'état où sont aujourdliui les all'aires générales, cette paix, bien que dans des pays si éloignés, serait d'un intérêt extrême à Sa Majesté; elle pourrait tourner en sa faveur deux puissances si considérables : la Pologne, par les assistances qu'(dle serait capable de donner à Sa Majesté; la Porte, par la guerre qu'elle pourrait porter en Hongrie ; c'en est trop pour vous inviter à continuer les soins que vous avez déjà donnés sur cette affaire (I). »
Dès à présent, la France pouvait réclamer des Turcs un ser-
(I) Pomponne à Nointcl, 3 février I67fi
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vice en toute sécurité «le conscience, à condition de s'y prendre convenablement, de pralicjuer cet art des réticences et des distinctions contre lequel Pascal a\ait si fort exerce sa verve. Avec la Turquie prise en corps et en masse, l'indécence eût été grande de lier partie: elle n'existait plus, si l'on s'adressait à une fraction chrétienne de cet empire. La Transylvanie, celte principauté que l'empire ottoman portait suspendue à son flanc, offrait à notre action de grandes coninioilités. Avec la Transylvanie il n'v avait point p(''clié à passer des traités; même était-il permis de l'émouvoir et de la pousser contre l'Autriche en persuadant seulement au sultan de ne point la retenir et de lui délier les mains : on ne denianderaiL pas aux Turcs d'agir par eux-mêmes, mais de laisser agir leur vassal. S'il arrivait pourtant — et le fait était probable — que l'impulsion donnée à la Transylvanie se communiquât à l'empire ottoman, si l'humble satellite entraînait à sa suite l'astre de première grandeur auquel il était attaché, ce serait tout prolit pour la France, sans que le Roi ait à s'adresser le reproche de compromission avec l'Infidèle.
Le prince de Transyh anie, .Aliclud Apal'y, passait malheureusement pour faible, indolent, asservi aux influences autrichiennes. Mais ne pourrait-on l'arracher à cette mollesse, le rappeler aux traditions de son État et lui persuader son devoir? S'il se récusait définitivement, la Hongrie révoltée serait toujours là pour le remplacer dans nos combinaisons.
Dès le début. Louis XIV avait favorise'', nourri, sustenté l'ius\irrection. Il avait obtenu (pie les Polonais lui servissent d'interlïu'diaires avec elle; par eux, il faisait passer à Tekeli et à ses compagnons des encouragements, des avis, de l'argent et des iinmmes. Il projetait m outre d'assurer à ce parti les complaisances de la Porte. Ceux qu'on appelait les « mécontents de Hongrie » ayant envoyé des di'putés auprès du Grand Seigneur, Nointel reçut ordre de leur ménager bon accueil, de plaider cha- Icureusemeiil leur cause; il devait faire en sorte ([ue les Ottomans fournissent au développement de l'insurrection toutes les facilités dépiMidanl de Iciu' \oisinage. Cette aide indirecte servi-